Susanna Endicott était une petite femme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, partagés par une raie médiane et ramassés en un chignon si serré qu’il lui tirait en arrière la peau du front et des tempes. Dans ses yeux, couleur d’eau de mer, je pouvais lire toute la répulsion que je lui inspirais. Elle me fixait comme un objet dégoûtant :
— Tituba ? D’où sort ce nom-là ?
Je fis froidement :
— C’est mon père qui me l’a donné.
Elle devint pourpre :
— Baisse les yeux quand tu me parles.
J’obéis pour l’amour de John Indien. Elle poursuivit :
— Es-tu chrétienne ?
John Indien se hâta d’intervenir :
— Je vais lui apprendre les prières, maîtresse ! Et je vais parler au curé de la paroisse de Bridgetown pour qu’elle reçoive le saint baptême dès que cela sera possible.
Susanna Endicott me fixa à nouveau :
— Tu nettoieras la maison. Une fois la semaine, tu récureras le plancher. Tu laveras le linge et tu le repasseras. Mais tu ne t’occuperas pas de la nourriture. Je ferai ma cuisine moi-même, car je ne supporte pas que vous autres nègres touchiez à mes aliments avec vos mains dont l’intérieur est décoloré et cireux.
Je regardai mes paumes. Mes paumes, grises et roses comme un coquillage marin.
Tandis que John Indien saluait ces phrases d’un grand éclat de rire, je demeurais abasourdie. Personne, jamais, ne m’avait parlé, humiliée ainsi !
— Allez, à présent !
John se mit à sautiller d’un pied sur l’autre et fit d’un ton geignard, câlin et humble à la fois, comme celui d’un enfant qui demande une faveur :
— Maîtresse, quand un nègre se décide à prendre une femme, est-ce qu’il ne mérite pas deux jours de repos ? Hein, maîtresse ?
Susanna Endicott cracha et à présent, ses yeux avaient la couleur de la mer par jour de grand vent :
— Belle femme que tu t’es choisie là et fasse le ciel que tu ne t’en repentes pas !
John éclata de rire à nouveau, laissant fuser entre deux notes perlées :
— Fasse le ciel ! Fasse le ciel !
Susanna Endicott se radoucit brusquement :
— Décampe et reparais devant moi mardi. John insista de la même manière comique et caricaturale :
— Deux jours, maîtresse ! Deux jours !
Elle lâcha :
— Bon, tu as gagné ! Comme toujours avec moi ! Reparais Mercredi. Mais n’oublie surtout pas que c’est jour de poste. Il fit fièrement :
— L’ai-je jamais oublié ?
Puis il se jeta à terre pour s’emparer de sa main et la baiser. Au lieu de se laisser faire, elle le frappa en travers du visage :
— Détale, moricaud !
Tout mon sang bouillait à l’intérieur de mon corps. John Indien qui savait ce que j’éprouvais, se dépêchait de m’entraîner quand la voix de Susanna nous cloua en terre :
— Eh bien, Tituba, tu ne me remercies pas ?
John me serra les doigts à les broyer. Je parvins à articuler :
— Merci, maîtresse.
Susanna Endicott était la veuve d’un riche planteur, un de ceux qui les premiers avaient appris des Hollandais l’art d’extraire le sucre de la canne. À la mort de son mari, elle avait vendu la plantation et affranchi tous ses esclaves, car par un paradoxe que je ne comprends pas, si elle haïssait les nègres, elle était farouchement opposée à l’esclavage. Elle n’avait gardé près d’elle que John Indien qu’elle avait vu naître. Sa belle et vaste demeure de Carlisle Bay s’étendait au milieu d’un parc planté d’arbres au fond duquel s’élevait la case, assez pimpante, ma foi, de John Indien. Celle-ci était faite de clayonnages badigeonnés à la chaux et se paraît d’une petite véranda aux piliers de laquelle était suspendu un hamac.
John Indien ferma la porte avec un loquet de bois et me pris dans ses bras, murmurant :
— Le devoir de l’esclave, c’est de survivre. Tu m’entends ? C’est de survivre.
Ces propos me rappelèrent Man Yaya et des larmes se mirent à ruisseler le long de mes joues. John Indien les but une à une, poursuivant leur filet salé jusqu’à l’intérieur de ma bouche. Je hoquetai. Le chagrin, la honte que j’éprouvais de son comportement devant Susanna Endicott ne disparurent pas, mais se changèrent en une sorte de rage qui aiguillonna mon désir pour lui. Je le mordis sauvagement à la base du cou. Il éclata de son beau rire et s’écria :
— Viens, pouliche, que je te dompte.
Il me souleva de terre et m’emporta dans la chambre, plantée, forteresse inattendue et baroque, d’un lit à baldaquin. Me trouver sur ce lit que lui avait vraisemblablement donné Susanna Endicott, décupla ma fureur et nos premiers moments d’amour ressemblèrent à une lutte.
J’attendais beaucoup de ces heures-là. Je fus comblée.
Quand, rompue de fatigue, je me tournai sur le côté pour chercher le sommeil, j’entendis un soupir amer. Il s’agissait sans doute de ma mère, mais je refusai de communiquer avec elle.
Ces deux jours furent un enchantement. Ni autoritaire, ni bougon, John Indien était habitué à tout faire par lui-même et il me traita comme une déesse. Ce fut lui qui pétrit le pain de maïs, qui prépara le ragoût, qui coupa en tranches les avocats, les goyaves à chair rose et les papayes à faible saveur de pourriture. Il me servit au lit dans un coui, avec une cuiller qu’il avait sculptée et décorée de motifs triangulaires. Il se fit conteur, paradant au milieu d’un cercle imaginaire.
— Tim, tim, bois sèche ! La Cour dort ?
Il défit mes cheveux et les coiffa à sa manière. Il frotta mon corps d’une huile de coco, parfumée d’Ylang-Ylang.
Mais ces deux jours ne durèrent que deux jours. Pas une heure de plus. Au matin du mercredi, Susanna Endicott tambourina à la porte et nous entendîmes sa voix de mégère :
— John Indien, est-ce que tu te souviens que c’est jour de poste ? Tu es là à chauffer ta femme !
John sauta du lit.
Moi, je m’habillai plus lentement. Quand j’arrivai à la villa, Susanna Endicott prenait son petit déjeuner dans la cuisine. Un bol de gruau et une tranche de pain de blé noir. Elle me désigna un objet circulaire, fixé au mur et interrogea :
— Tu sais lire l’heure ?
— L’heure ?
— Oui, misérable, ceci est une pendule. Et tu dois commencer ton travail à six heures chaque matin !
Puis, elle me montra un seau, un balai et une brosse à récurer :
— Au travail !
La villa comptait douze pièces, plus un galetas dans lequel s’entassaient des malles de cuir contenant les habits de feu Joseph Endicott. Apparemment cet homme avait aimé le beau linge.
Quand, vacillant d’épuisement, la robe souillée et trempée, je redescendis, Susanna Endicott prenait le thé avec ses amies, une demi-douzaine de femmes, pareilles à elle-même, la peau couleur de lait suri, les cheveux tirés en arrière et les pointes du châle nouées à hauteur de la ceinture. Elles me fixèrent avec effarement de leurs yeux multicolores :
— D’où sort-elle ?
Susanna Endicott fit d’un ton de solennité parodique :
— C’est la compagne de John Indien !
Les femmes eurent la même exclamation et l’une d’entre elles protesta :
— Sous votre toit ! M’est avis Susanna Endicott, que vous donnez trop de liberté à ce garçon ! Vous oubliez que c’est un nègre !
Susanna Endicott eut un haussement d’épaules indulgent :
— Bon, je préfère qu’il ait ce qu’il lui faut à la maison plutôt qu’il coure à travers le pays et s’affaiblisse en versant sa semence !
— Est-elle chrétienne au moins ?
— John Indien va lui apprendre ses prières.
— Et allez-vous les marier ?
Ce qui me stupéfait et me révoltait, ce n’était pas tant les propos qu’elles tenaient, que leur manière de faire. On aurait dit que je n’étais pas là, debout, au seuil de la pièce. Elles parlaient de moi, mais en même temps, elles m’ignoraient. Elles me rayaient de la carte des humains. J’étais un non-être. Un invisible. Plus invisible que les invisibles, car eux au moins détiennent un pouvoir que chacun redoute. Tituba, Tituba n’avait plus de réalité que celle que voulaient bien lui concéder ces femmes.
C’était atroce.
Tituba devenait laide, grossière, inférieure parce qu’elles en avaient décidé ainsi. Je sortis dans le jardin et j’entendis leurs remarques qui prouvaient combien, tout en feignant de m’ignorer, elles m’avaient examinée sous face et couture :
— Elle a un regard à vous retourner le sang. Des yeux de sorcière. Susanna Endicott, soyez prudente.
Je retournai vers ma case et, accablée, m’assis sur la véranda.
Au bout d’un moment, j’entendis un soupir. C’était à nouveau ma mère. Cette fois, je me tournai vers elle et fis avec férocité :
— Est-ce que tu n’as pas connu l’amour quand tu étais sur cette terre ?
Elle hocha la tête.
— Moi, il ne m’a pas dégradée. Au contraire. L’amour de Yao m’a redonné respect et foi en moi-même.
Là-dessus, elle se lova tristement au pied d’un buisson de roses cayenne. Je demeurai immobile. Je n’avais que quelques gestes à faire. Me lever, prendre mon mince ballot de linge, tirer la porte derrière moi et reprendre le chemin de la rivière Ormonde. Hélas ! J’en étais empêchée.
Les esclaves qui descendaient par fournées entières des négriers et que toute la bonne société de Bridgetown s’assemblait pour regarder, afin d’en railler en chœur la démarche, les traits et la posture, étaient bien plus libres que moi. Car ils n’avaient pas choisi leurs chaînes. Ils n’avaient pas marché, de leur plein gré, vers la mer somptueuse et démontée, pour se livrer aux trafiquants et offrir leurs dos à l’étampage.
Moi, c’était là ce que j’avais fait.
— Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre et en Jésus-Christ, son Fils unique, Notre Seigneur…
Je secouai frénétiquement la tête :
— John Indien, je ne peux répéter cela !
— Répète, mon amour ! Ce qui compte pour l’esclave, c’est de survivre ! Répète, ma reine. Tu t’imagines peut-être que j’y crois, moi, à leur histoire de Sainte Trinité ? Un seul Dieu en trois personnes distinctes ? Mais cela n’a pas d’importance. Il suffit de faire semblant. Répète !
— Je ne peux pas !
— Répète, mon amour, ma pouliche à la crinière de feuillage ! Ce qui importe, n’est-ce pas que nous soyons deux dans ce grand lit, pareil à un radeau sur des rapides ?
— Je ne sais pas ! Je ne sais plus !
— Je te l’assure, mon amour, ma reine, que cela seul compte ! Alors répète après moi !
John Indien joignit mes mains de force et je répétai après lui.
« Je crois en Dieu, le père Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre… »
Mais ces paroles ne signifiaient rien pour moi. Cela n’avait rien de commun avec ce que Man Yaya m’avait appris.
Comme elle ne se fiait pas au sérieux de John Indien, Susanna Endicott avait entrepris de me faire réciter elle-même les leçons de catéchisme et de m’expliquer les paroles de son livre saint. Chaque après-midi, à quatre heures, je la trouvais les mains croisées sur un épais volume relié de cuir qu’elle n’ouvrait pas sans se signer et murmurer une courte prière. Je restais debout devant elle et m’efforçais de trouver mes mots.
Car je ne saurais expliquer l’effet que cette femme produisait sur moi. Elle me paralysait. Elle me terrifiait.
Sous son regard d’eau marine, je perdais mes moyens. Je n’étais plus que ce qu’elle voulait que je sois. Une grande bringue à la peau d’une couleur repoussante. J’avais beau appeler à la rescousse ceux qui m’aimaient, ils ne m’étaient d’aucun secours. Quand j’étais loin de Susanna Endicott, je me gourmandais, je me faisais des reproches et me jurais de lui résister lors de notre prochain tête-à-tête. J’imaginais même des réponses insolentes et narquoises que je pourrais offrir victorieusement à ses questions. Hélas ! il suffisait que je me retrouve devant elle pour que toute ma superbe m’abandonne.
Ce jour-là, je poussai la porte de la cuisine où elle se tenait pour nos leçons et tout de suite, son regard, tranquillement, m’avertit qu’elle disposait d’une arme redoutable dont elle n’allait pas tarder à se servir. La leçon débuta cependant comme à l’ordinaire. J’entamai courageusement :
— Je crois en Dieu le père Tout-Puissant, Créateur…
Elle ne m’interrompit pas.
Elle me laissa bafouiller, bégayer, trébucher sur les syllabes glissantes de l’anglais. Comme ayant terminé ma récitation, je m’arrêtais aussi essoufflée que si j’avais remonté un morne en courant, elle me dit :
— N’es-tu pas la fille de cette Abena qui avait tué un planteur ?
Je protestai :
— Elle ne l’a pas tué, maîtresse ! Tout juste blessé ! Susanna Endicott eut un sourire qui signifiait que toutes ces arguties étaient de peu de poids et poursuivit :
— N’as-tu pas été élevée par une certaine négresse Nago, sorcière de son état et qui s’appelait Man Yaya ?
Je bégayai :
— Sorcière ! Sorcière ! Elle soignait, guérissait !
Son sourire s’aiguisa et ses lèvres minces et décolorées palpitèrent :
— John Indien est-il au courant de tout cela ?
Je parvins à rétorquer :
— Qu’y a-t-il à cacher là-dedans ?
Elle rabaissa les yeux sur son livre. À ce moment, John Indien entra, portant le bois de la cuisine et me vit si défaite, qu’il le comprit, quelque chose de redoutable se préparait. Hélas ! Ce ne fut pas avant de longues heures que je pus me confier à lui :
— Elle sait ! Elle sait qui je suis !
Son corps devint rigide et glacial comme celui d’un défunt de la veille. Il murmura :
— Que t’a-t-elle dit ?
Je lui racontai toute l’affaire et il souffla, éperdu :
— Il n’y a pas un an, le gouverneur Dutton a fait brûler sur la place de Bridgetown, deux esclaves accusées d’avoir eu commerce avec Satan, car pour les Blancs, c’est là ce que veut dire être sorcière…!
Je protestai :
— Avec Satan ! Avant de mettre le pied dans cette maison, j’ignorais jusqu’à ce nom. Il ricana :
— Va le faire entendre au Tribunal !
— Au Tribunal ?
La terreur de John Indien était telle que j’entendais son cœur battre au grand galop dans la pièce. Je lui intimai :
— Explique-moi !
— Tu ne connais pas les Blancs ! Si elle arrive à leur faire croire que tu es une sorcière, ils dresseront un bûcher et te mettront par-dessus !
Cette nuit-là, pour la première fois depuis que nous vivions ensemble, John Indien ne me fit pas l’amour. Je me tordis, brûlante, à ses côtés, cherchant de la main, l’objet qui m’avait procuré tant de délices. Mais il me repoussa.
La nuit s’étira.
J’entendis le grand vent hurler, passant par-dessus la tête des palmiers. J’entendis la houle de la mer. J’entendis l’aboiement des chiens dressés à flairer les nègres rôdeurs. J’entendis le vacarme des coqs, annonciateur du jour. Puis, John Indien se leva et sans prononcer une parole, enferma dans ses vêtements ce corps qu’il m’avait refusé. Je fondis en larmes.
Quand je rentrai dans la cuisine pour entamer mes corvées matinales, Susanna Endicott était en grande conversation avec Betsey Ingersoll, la femme du pasteur. Elles parlaient de moi, je le savais, leurs têtes rapprochées à se toucher, au-dessus de la buée qui montait de leurs bols de gruau. John Indien avait raison. Un complot se tramait.
Au Tribunal, la parole d’un esclave, voire d’un nègre libre, ne comptait pas. Nous aurions beau nous égosiller et clamer que j’ignorais qui était Satan, personne ne nous prêterait attention.
C’est alors que je pris la décision de me protéger. Sans plus tarder.
Je sortis dans la grande chaleur de trois heures de l’après-midi, mais je ne sentis pas les morsures du soleil. Je descendis dans le carré de terre, situé derrière la case de John Indien et m’abîmai en prières. Il n’y avait pas de place dans ce monde pour Susanna Endicott et moi. L’une de nous deux était de trop et ce n’était pas moi.