Le Dr Griggs et moi entretenions d’excellentes relations. Il savait que j’avais fait merveille en soignant les langueurs de maîtresse Parris et que c’était grâce à moi qu’elle était capable de chanter les psaumes le dimanche à la maison de réunion. Il savait aussi que j’avais guéri les toux et les bronchites des fillettes. Même une fois, il était venu me demander un emplâtre pour une mauvaise plaie que son fils s’était faite à la cheville.
Jusqu’alors, il ne semblait pas trouver malice à mes talents. Pourtant, ce matin-là, quand il poussa la porte de Samuel Parris, il évita de me regarder et je compris qu’il s’apprêtait à rallier le camp de mes accusateurs. Il monta l’escalier qui menait au premier étage et sur le palier, je l’entendis conférer à voix assourdie avec maître et maîtresse Parris. Au bout d’un moment, la voix de Samuel Parris retentit :
— Tituba, il faut que tu sois présente.
J’obéis.
Betsey et Abigail se trouvaient dans la chambre de leurs parents, assises l’une à côté de l’autre sur le vaste lit recouvert d’un édredon. Je ne fus pas sitôt entrée dans la pièce qu’avec un bel ensemble, elles plongèrent par terre en poussant des cris d’orfraie. Le Dr Griggs ne se laissa pas démonter. Il posa sur une table une série de gros livres reliés de cuir, qu’il ouvrit à des pages soigneusement annotées et se mit à lire avec le plus grand sérieux. Puis il se tourna vers maîtresse Parris et lui ordonna :
— Déshabillez-les !
La malheureuse sembla effarée et je me rappelai ses confidences à propos de son mari : « Ma pauvre Tituba, il me prend sans ôter ni ses vêtements ni les miens ! »
Ces gens-là ne supportaient pas la nudité, même d’un enfant !
Le Dr Griggs répéta d’un ton qui ne souffrait ni atermoiement, ni contradictions :
— Déshabillez-les !
Elle dut s’exécuter.
Je passe sur la difficulté qu’elle eut à dénuder des fillettes qui ne demeuraient pas plus immobiles que des vers de terre coupés en deux et qui hurlaient comme des écorchées vives ! Elle arriva tout de même à ses fins et les corps des fillettes apparurent, celui de Betsey parfaitement enfantin, celui d’Abigail, guetté par l’adolescence avec la vilaine toison du pubis et les auréoles rosâtres des mamelons. Le Dr Griggs les examina soigneusement en dépit des épithètes abominables dont Abigail l’abreuvait, car elle s’était mise à scander ses hurlements des plus viles injures. Finalement, il se tourna vers Samuel Parris et fit avec componction :
— Je ne constate ni désordre de la rate et du foie, ni congestion de la bile, ni échauffement du sang. Je ne constate en un mot aucune cause physique. Je dois conclure : la main du Malin est bien sur elles.
Ces mots furent salués d’un tonnerre de jappements, de feulements, de rugissements. Haussant la voix pour dominer le tumulte, le Dr Griggs poursuivit :
— Mais je ne suis qu’un humble praticien de campagne. Faites appel, pour l’amour de la plus grande vérité, à des confrères plus savants que moi.
Là-dessus, il ramassa ses livres et s’en alla.
Brusquement, il fit silence dans la chambre comme si Abigail et Betsey réalisaient l’énormité de ce qui venait d’être proféré. Puis Betsey éclata en sanglots pitoyables dans lequel semblaient entrer la peur, le remords et une infinie lassitude.
Samuel Parris me rejoignit sur le palier et, d’une bourrade, m’envoya heurter la cloison. Puis il marcha sur moi et me prit aux épaules. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était si fort, les mains pareilles aux serres des oiseaux de proie, et je n’avais jamais respiré d’aussi près l’odeur peu soignée de son corps. Il martela :
— Tituba, s’il est prouvé que c’est bien toi qui as ensorcelé mes enfants, je te le répète, je te ferai pendre !
J’eus la force de protester :
— Pourquoi est-ce à moi que vous songez dès qu’il s’agit de sortilèges ? Pourquoi ne pensez-vous pas à vos voisines ? Mary Sibley semble en connaître un bout là-dessus ! Interrogez-la !
Car je commençais à me conduire comme une bête aux abois qui mord et griffe qui elle peut !
Le visage de Samuel Parris devint rigide, la bouche réduite à un mince trait sanguinolent. Il relâcha son étreinte :
— Mary Sibley ?
Pourtant, il était écrit qu’il n’aurait pas d’explication avec elle, du moins en ce moment, car une meute de mégères entra en vociférant dans la pièce du bas. Le mal courait et avait atteint d’autres fillettes du village. L’une après l’autre, Anne Putnam, Mercy Lewis, Mary Walcott étaient tombées sous ce qu’on avait décidé d’appeler l’emprise du Malin.
Du nord au sud de Salem, par-dessus les prisons de bois de ses maisons, par-dessus ses enclos à bestiaux, ses champs de genièvre et de marguerites s’élevait un tumulte informe de voix. Voix des « possédées ». Voix des parents terrifiés. Voix des serviteurs ou des proches tentant de porter secours. Samuel Parris sembla très las :
— Demain, j’irai à Boston chercher conseil auprès des autorités.
Qu’avais-je à perdre ?
Relevant ma jupe sur ces socques de bois qui me mettaient les pieds en sang, je courus chez Anne et Thomas Putnam. Thomas Putnam était sans contredit un des hommes les plus fortunés de Salem. Ce colosse, formidable avec son chapeau d’un mètre de circonférence et sa cape de lourd drap anglais, formait un fier contraste avec sa femme, que tout bas, chacun s’accordait à reconnaître comme folle. À plus d’une reprise, leur fille, la petite Anne m’avait parlé du désir qu’avait sa mère de s’entretenir avec moi de visions qu’elle avait.
— Quelles visions ?
— Elle voit certains rôtir en Enfer !
On comprend qu’après pareils propos, j’avais préféré éviter tout contact avec Anne Putnam !
Dans la foule qui encombrait le rez-de-chaussée des Putnam, personne ne me prêta attention et je pus, à loisir, observer les caracoles de la petite Anne. À un moment, elle se dressa, pointa le doigt vers le mur et fit d’un ton théâtral :
— Là, là, je le vois avec son nez pareil à un bec d’aigle, ses yeux comme des boules de feu et tout son corps couvert de longs poils. Là, là, je le vois !
À quoi se serait-on attendu ? À voir cette foule d’adultes lui rire au nez avant de consoler ses éventuelles frayeurs d’enfant ? Au lieu de cela, l’assistance se rua dans toutes les directions, tomba à genoux, récitant psaumes et prières. La seule à poser les poings sur les hanches et à rejeter la tête en arrière pour hennir moqueusement fut Sarah Good. Elle alla jusqu’à ajouter :
— Qu’attendez-vous pour aller danser avec lui ? S’il y a ses créatures dans cette pièce, m’est avis que vous en êtes une !
Puis prenant sa petite Dorcas par la main, elle se retira. J’aurais dû en faire autant. Car dans le mouvement que produisit ce départ suivant ces paroles railleuses, chacun regarda son voisin et l’on me découvrit dans l’encoignure où je m’étais réfugiée.
Ce fut maîtresse Pope qui me lança la première pierre :
— Belle recrue que Samuel Parris nous a ramenée là ! En vérité, il n’est pas parvenu à faire pousser de l’or et s’est rabattu sur ce figuier maudit !
Maîtresse Pope était une femme sans mari comme il y en avait tant à Salem et qui passait le plus clair de son temps à colporter de maison en maison un plein panier de ragots. Elle savait toujours pourquoi tel nouveau-né était trépassé, pourquoi le ventre de telle épousée demeurait une outre vide… et en général, tout le monde la fuyait. Néanmoins, cette fois elle fit l’unanimité. Maîtresse Huntchinson lui emboîta le pas et ramassa le second caillou :
— Dès qu’il est apparu dans le village avec ces faces de deuil dans son bagage, j’ai compris qu’il avait ouvert la porte du malheur ! Et à présent, le malheur est sur nous.
Qu’aurais-je pu dire pour ma défense ?
À ma surprise, maîtresse Elizabeth Proctor qui observait tout cela avec la plus grande affliction, osa élever la voix :
— Gardez-vous de condamner avant même que ce soit l’heure de juger ! Nous ne savons pas s’il s’agit d’ensorcellement…
Dix voix couvrirent la sienne :
— Que si ! Que si ! Le Dr Griggs l’a reconnu !
Maîtresse Proctor haussa courageusement les épaules :
— Eh bien ! N’a-t-on jamais vu un médecin se tromper ? N’est-ce pas ce même Griggs qui a couché au cimetière la femme de Nathaniel Bayley en soignant sa gorge quand son sang était empoisonné ?
Je lui dis :
— Ne prenez pas tant de peine pour moi, maîtresse Proctor ! Bave de crapaud n’a jamais diminué parfum de rose !
C’est sûr, j’aurais pu choisir meilleure comparaison et mes ennemies ne manquèrent pas de s’en apercevoir, s’esclaffant :
— C’est qui la rose ? C’est toi ? C’est toi ? Ma pauvre Tituba, tu te trompes, oui, tu te trompes sur ta couleur.
Même si Man Yaya et Abena ma mère ne me parlaient plus, je les devinais assurément autour de moi à tel moment ou à tel autre. Souvent le matin, une ombre frêle s’agrippait aux rideaux de ma chambre avant de venir se lover au pied de mon lit et de me communiquer, impalpable qu’elle était, une surprenante chaleur. Je reconnaissais alors Abena à la fragrance de chèvrefeuille qui se répandait dans mon misérable réduit. L’odeur de Man Yaya était plus forte, presque poivrée, plus insidieuse aussi. Man Yaya ne me transmettait pas de chaleur, mais donnait à mon esprit une sorte d’agilité, la conviction qu’en fin de compte, rien ne parviendrait à me détruire. Si l’on veut schématiser sommairement, on dira que Man Yaya m’apportait l’espoir et Abena ma mère, la tendresse. Néanmoins, on conviendra que devant les graves dangers qui me menaçaient, j’aie eu besoin d’une communication plus étroite. De mots. Rien parfois ne vaut les mots. Souvent menteurs, souvent traîtres, ils n’en demeurent pas moins des baumes irremplaçables.
Dans un petit enclos, derrière notre maison, j’élevais de la volaille pour laquelle John Indien m’avait bâti un poulailler. J’en avais souvent sacrifié à mes chers invisibles. Pour l’heure cependant, j’avais besoin d’autres messagers. Deux maisons plus loin, la vieille maîtresse Huntchinson se vantait de son troupeau de moutons, d’une bête surtout, à la robe immaculée, le front marqué d’une étoile. Au lever du jour, quand le clairon qui annonçait à tous les habitants de Salem qu’il était grand temps d’honorer leur dieu par le travail avait retenti, un berger, dont elle louait les services, suivi de deux ou trois chiens, prenait le chemin du pâturage communal situé au bout du village. Maîtresse Huntchinson avait même eu quelques mauvaises querelles, car elle refusait de payer les taxes de pâturage. C’était cela, Salem ! Une communauté où l’on pillait, trichait, volait en se drapant derrière le manteau du nom de Dieu. Et la Loi avait beau marquer les voleurs d’un B1 fouetter, couper des oreilles, arracher des langues, les crimes proliféraient !
Tout cela pour expliquer que je n’eus aucun scrupule à voler une voleuse !
Je détachai la corde de l’enclos et me glissai parmi les bêtes somnolentes, rapidement inquiètes. Je saisis le mouton. Il commença par résister sous ma main, s’arc-boutant fermement en arrière. Pourtant j’étais la plus forte et il dut me suivre.
Je l’entraînai à l’orée de la forêt.
Un bref instant, nous restâmes à nous regarder, lui la victime, moi, le bourreau mais tremblante, le suppliant de me pardonner et d’emporter mes prières à la pointe sacrificielle de son sang. Puis je lui tranchai le cou d’un geste net, sans bavures. Il tomba à genoux tandis que la terre autour de mes pieds s’humidifiait. J’oignis mon front de ce sang frais. Ensuite, j’éviscérai la bête, sans prêter attention à cette puanteur d’organes et d’excréments. Je fis quatre parts égales de sa chair que je présentai aux quatre points cardinaux avant de les laisser en offrande aux miens.
Après quoi, je demeurai prostrée tandis que prières et incantations se bousculaient dans ma tête. Allaient-elles enfin me parler, celles dont je tirais ma vie ? J’avais besoin d’elles. Je n’avais plus ma terre. Je n’avais que mon homme. J’avais dû tuer mon enfant. Alors, j’avais besoin d’elles, d’elles qui m’avaient fait naître. Un temps que je ne saurais mesurer, se passa. Puis, il se fit un bruit dans les fourrés. Man Yaya et Abena ma mère étaient devant moi. Allaient-elles enfin rompre ce silence sur lequel nous butions comme un mur ? Mon cœur battait à tout rompre. Finalement, Man Yaya parla :
— Ne t’affole pas, Tituba ! Tu le sais, la déveine, c’est la sœur jumelle du nègre ! Elle naît avec lui, elle se couche avec lui, elle lui dispute le même sein flétri. Elle mange la morue de son coui. Pourtant, il résiste, le nègre ! Et ceux qui veulent le voir disparaître de la surface de la terre, en seront pour leurs frais. De tous, tu seras la seule à survivre !
Je suppliai :
— Est-ce que je retournerai à la Barbade ? Man Yaya haussa les épaules et fit seulement :
— Est-ce que c’est une question, celle-là ?
Puis avec un léger signe de la main, elle disparut. Abena ma mère s’attarda plus longtemps, émettant son quota habituel de soupirs. Enfin, elle disparut à son tour, sans m’avoir apporté d’autres éclaircissements.
Je me relevai quelque peu rassérénée. Malgré le froid, des mouches attirées par l’odeur du sang et de la viande fraîche, commençaient à tourbillonner. Je retournai au village où déjà les clairons du réveil résonnaient. Je ne me doutais pas que j’avais passé tant de temps en prières. Sarah Huntchinson venait d’être tirée du lit par son berger qui s’était aperçu de la disparition de la pièce maîtresse du troupeau et, les cheveux hâtivement enfoncés dans son béguin, elle hurlait sa colère :
— Un jour, la vengeance de Dieu va s’abattre sur les habitants de Salem comme celle de Dieu sur les habitants de Sodome et comme à Sodome, il ne se trouvera pas dix justes pour épargner à la ville le châtiment suprême. Voleurs, caverne de voleurs !
Je poussai l’hypocrisie jusqu’à m’arrêter comme si je compatissais à son émotion et baissant la voix, elle m’attira dans un coin de son jardin :
— Aide-moi, Tituba, à retrouver celui qui m’a fait du tort et punis-le ! Que son premier-né, s’il en a un, périsse de quelque chose qui ressemble à la petite vérole. S’il n’en a pas encore, fais que sa femme ne lui en porte jamais ! Car tu le peux, je le sais. On dit partout qu’il n’y a pas sorcière plus redoutable que toi !
Je la regardai droit dans les yeux, pleine de la fugitive arrogance que m’avaient insufflée Man Yaya et Abena ma mère et articulai :
— Les plus redoutables ne sont pas celles que l’on nomme. Vous avez assez vécu, maîtresse Huntchinson, pour savoir qu’il ne faut pas écouter les on-dit !
Elle rit méchamment :
— Te voilà bien raisonneuse, ma négresse ! Tu ne raisonneras pas tant quand tu te balanceras au bout d’une corde.
Frissonnant malgré moi, je rentrai à la maison.
On s’étonnera peut-être que je tremble à l’idée de la mort. Mais c’est là l’ambiguïté de mes pareilles. Nous possédons un corps mortel et par conséquent nous sommes la proie de toutes les angoisses qui assaillent les êtres du commun. Comme eux, nous redoutons la souffrance. Comme eux, la terrible antichambre qui termine la vie terrestre nous effraie. Nous avons beau savoir que ses portes s’écarteront devant nous pour une autre forme d’existence, éternelle, celle-là, nous suffoquons d’angoisse. Pour ramener la paix dans mon cœur et mon esprit, je dus me répéter les paroles de Man Yaya :
— De tous, tu seras la seule qui survivra !
1. Pour Burglary (vol, en anglais).