3.  INTERROGATOIRE DE TITUBA INDIEN

 

Tituba, avec quel esprit mauvais entretiens-tu amitié ?

— Aucun.

— Pourquoi tourmentes-tu ces enfants ?

— Je ne les tourmente pas.

— Qui donc les tourmente ?

— Le Démon, à ce que je crois.

— As-tu jamais vu le Démon ?

— Le Démon est venu me voir et m’a commandé de le servir.

— Qui as-tu vu ?

— Quatre femmes quelquefois tourmentent les enfants.

— Qui sont-elles ?

— Sarah Good, Sarah Osborne sont celles que je connais. Je ne connais pas les autres. Sarah Good et Sarah Osborne voulaient que je tourmente les enfants, mais moi je refusais. Il y avait aussi un homme de Boston grand, très grand.

— Quand les as-tu vus ?

— La nuit dernière à Boston.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?

— Ils m’ont dit de tourmenter les enfants.

— Et tu as obéi ?

— Non. Ce sont quatre femmes et un homme qui ont tourmenté les enfants et ils se sont couchés sur moi et ils m’ont dit que si je ne tourmentais pas les enfants, ils me feraient du mal.

— Alors, tu leur as obéi ?

— Oui, mais je ne le ferai plus !

— Ne regrettes-tu pas de l’avoir fait ?

— Oui !

— Et alors pourquoi l’as-tu fait ?

— Parce qu’ils m’ont dit de tourmenter les enfants sinon ils me feraient encore plus de mal.

— Qui as-tu vu ?

— Un homme est venu et m’a ordonné de le servir.

— De quelle manière ?

— En torturant les enfants et la nuit dernière, il y a eu une apparition qui m’a demandé de tuer les enfants et si je n’obéissais pas, elle m’a dit qu’elle me ferait encore plus de mal.

— Comment était cette apparition ?

— Quelquefois, c’était un verrat et quelquefois un grand chien.

— Qu’est-ce qu’elle te disait ?

— Le chien noir m’a dit de le servir, mais je lui ai dit que j’avais peur et alors il m’a dit que si je n’obéissais pas, il me ferait encore plus de mal.

— Qu’as-tu répondu ?

— Que je ne le servirais plus, alors il a dit qu’il me ferait du mal et il ressemblait à un homme et il a menacé de me faire du mal. Et cet homme avait un oiseau jaune avec lui et il m’a dit qu’il avait encore beaucoup de jolies choses qu’il me donnerait si je le servais.

— Quelles jolies choses ?

— Il ne me les a pas montrées.

— Qu’est-ce que tu as vu alors ?

— Deux rats, un rouge, un noir !

— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?

— De les servir.

— Quand les as-tu vus ?

— La nuit dernière et ils m’ont dit de les servir, mais j’ai refusé.

— Les servir de quelle manière ?

— En tourmentant les enfants.

— Est-ce que tu n’as pas pincé Elizabeth Hubbard ce matin ?

— L’homme est descendu sur moi et m’a fait la pincer.

— Pourquoi es-tu allée chez Thomas Putnam la nuit dernière et as-tu fait du mal à son enfant ?

— Ils m’ont tirée, ils m’ont poussée et fait aller.

— Arrivée là, qu’est-ce que tu devais faire ?

— La tuer avec un couteau.

— Comment es-tu allée chez Thomas Putnam ?

— J’ai pris mon balai et ils étaient tous comme moi.

— Comment as-tu pu passer avec les arbres ?

— Cela n’a pas d’importance1.

— …

— …

Cela dura des heures. J’avoue que je n’étais pas une bonne actrice. La vue de tous ces visages blancs, clapotant à mes pieds, me semblait une mer dans laquelle j’allais sombrer et me noyer. Ah ! Comme Hester s’en serait mieux tirée que moi ! Elle aurait utilisé cette tribune pour clamer sa haine de la société et maudire à son tour ses accusateurs. Moi, j’avais tout bonnement peur. Les pensées héroïques que j’avais formées à la maison ou dans ma cellule s’effritaient.

— …

— …

— As-tu vu la femme Good tourmenter Elizabeth Hubbard, samedi dernier ?

— Ça oui, je l’ai vue. Elle s’est jetée sur l’enfant comme un loup !

— Revenons à l’homme que tu as vu. Quels vêtements portait-il ?

— Des vêtements noirs. Il était très grand avec des cheveux blancs, je crois.

— Et la femme ?

— La femme ? Un capuchon blanc et un capuchon noir avec un nœud sur le dessus. C’est comme cela qu’elle est habillée !

— Qui vois-tu tourmenter les enfants maintenant ?

Je crachai avec délectation et venin :

— Je vois Sarah Good.

— Elle est seule ?

Là, je n’eus pas le cœur d’obéir à Samuel Parris et de dénoncer des innocentes. Je me souvins des recommandations d’Hester et balbutiai :

— À présent, je ne vois plus rien ! Je suis aveugle.

 

Après mon interrogatoire, Samuel Parris vint me trouver :

— Bien parlé, Tituba ! Tu as compris ce que nous attendions de toi. Je me hais comme je le hais.


1. Ces extraits sont tirés de la déposition de Tituba. Les documents originaux de ces procès figurent dans les Archives du Comté d’Essex. Une copie se trouve à Essex County Court House à Salem, Massachusetts.