5.

 

Souvent je pense à l’enfant d’Hester et au mien. Enfants non nés. Enfants à qui, pour leur bien, nous avons refusé la lumière et le goût salé du soleil. Enfants que nous avons graciés, mais que, paradoxalement, je plains. Filles ou garçons, qu’importe ? Pour eux deux, je chante ma vieille complainte :

 

« La pierre de lune est tombée dans l’eau

Dans l’eau de la rivière

Et mes doigts n’ont pu la repêcher

Pauvre de moi !

La pierre de lune est tombée.

Assise sur la roche au bord de la rivière

Je pleurais et me lamentais

Oh ! Pierre douce et brillante

Tu luis au fond de l’eau.

Le chasseur vint à passer

Avec ses flèches et son carquois

Belle, Belle, pourquoi pleures-tu ?

Je pleure, car ma pierre de lune

Gît au fond de l’eau.

Belle, Belle, si ce n’est que cela,

Je vais t’aider.

Mais le chasseur plongea et se noya. »

 

Hester, mon cœur se brise !

Comme si l’on voulait me moquer, un matin, on fit entrer dans ma cellule une enfant. Tout d’abord, mes yeux brouillés de souffrances ne la reconnurent pas. Puis la mémoire me revint. Dorcas Good ! C’était la petite Dorcas, âgée de quatre ans environ que j’avais toujours vue fourrée dans les jupes sales de sa mère jusqu’à ce qu’un officier de police les sépare.

La clique des petites garces l’avait dénoncée et des hommes avaient entravé de chaînes de fer les bras, les poignets, les chevilles de cette innocente. J’étais trop absorbée par mon propre malheur pour prêter attention à celui des autres. Néanmoins la vue de cette fillette, me mit les larmes aux yeux. Elle me regarda et fit :

— Sais-tu où est ma mère ?

Je dus avouer que je l’ignorais. Avait-elle déjà été exécutée ? La rumeur de la prison m’avait appris qu’elle avait mis au monde un autre enfant, un garçon, qui, fils du diable, était retourné vers l’enfer auquel il appartenait. Je ne savais rien d’autre.

Désormais, ce fut aussi pour Dorcas, l’enfant d’une femme qui m’avait si laidement accusée, que je chantai ma chanson familière : « Ma pierre de lune est tombée dans l’eau. »