6.

 

La peste qui ravageait Salem s’étendit très vite à d’autres villages, d’autres villes et tour à tour Amesbury, Topsfield, Ipswich, Andover… entrèrent dans la danse. Pareils à des chiens de chasse, excités par l’odeur du sang, les hommes de police arpentaient les pistes et les chemins de campagne pour traquer ceux que la clique de nos petites garces, douées du don d’ubiquité, ne cessait de dénoncer. La rumeur de la prison m’apprit que les enfants étaient arrêtés en si grand nombre qu’on avait dû les parquer dans un bâtiment de rondins hâtivement édifié et couvert de paille. La nuit, le bruit de leurs clameurs tenait les habitants éveillés. On me tira de ma cellule pour faire place à des accusés qui tout de même méritaient un toit au-dessus de leurs têtes et c’est de la cour de la prison que je vis désormais s’ébranler les charrettes des condamnées. Certaines se tenaient très droites comme si elles voulaient défier leurs juges. Certaines au contraire gémissaient de terreur et suppliaient comme des enfants qu’on leur accorde un jour, une heure de plus. Je vis Rebecca Nurse prendre le chemin de Gallows Hille et je me rappelai cette fois où elle m’avait soufflé de sa voix chevrotante : « Ne peux-tu m’aider, Tituba ? »

Comme je regrettais de ne lui avoir pas obéi puisqu’à présent ses ennemis triomphaient d’elle. La rumeur de la prison m’avait appris que ces mêmes Houlton avaient déchaîné contre elle le troupeau de cochons de leur rancœur. Elle s’accrochait aux barreaux de la charrette et son regard fixait le ciel comme si elle tentait de comprendre.

Je vis passer Sarah Good qui donc avait été tenue dans un autre bâtiment que sa fille, mais qui conservait sa mine canaille et gouailleuse. Elle me regarda, attachée comme une bête à un pilier et me jeta :

— Je préfère mon sort au tien, tu sais !

Ce fut après les exécutions du 22 septembre que je réintégrai la prison.

Le bat-flanc sur lequel je m’étendis me parut la plus moelleuse des paillasses et cette nuit-là, je rêvai de Man Yaya, un collier de fleurs de magnolia autour du cou. Elle me répéta sa promesse : « De tout cela, tu sortiras vivante » et je me retins de lui demander : « À quoi bon ? »

Le temps s’étira au-dessus de nos têtes.

C’est étrange comme l’homme refuse de s’avouer battu !

Des légendes commencèrent à circuler dans la prison. On chuchotait que les enfants de Rebecca Nurse, venus au coucher du soleil tirer le corps de leur mère de la fosse d’ignominie où le bourreau l’avait jetée, avaient trouvé en son lieu et place une rose blanche et parfumée. On chuchotait que le juge Noyes qui avait condamné Sarah Good venait de mourir d’une mort mystérieuse en rendant des flots de sang. On parlait d’une étrange maladie qui frappait la famille des accusateurs et en couchait bon nombre dans le lit de la terre. On parlait. On racontait. On embellissait. Cela faisait un grand murmure de paroles, tenace et doux comme celui des vagues de la mer.

Peut-être étaient-ce ces paroles qui tenaient debout les femmes, les hommes et les enfants. Qui les aidaient à faire tourner les roues de pierre de la vie. Un premier événement vint néanmoins troubler les esprits. Si l’on s’était à moitié habitué à voir s’ébranler la charrette des condamnées, la nouvelle que Gilles Corey avait été pressé à mort contenait une horreur toute particulière. Je n’avais jamais eu beaucoup de sympathie pour Gilles Corey et sa femme, maîtresse Martha, pour cette dernière surtout qui avait la mauvaise habitude de se signer partout où elle me rencontrait. Je n’avais pas été émue quand j’avais appris que Gilles avait témoigné contre elle. Mon John Indien ne m’avait-il pas aussi trahi, en rejoignant le camp de mes accusatrices ?

Mais d’entendre que ce vieil homme, d’accusateur devenu accusé, avait été renversé sur le dos dans un champ cependant que les juges faisaient entasser sur sa poitrine des roches de plus en plus lourdes, faisait douter de la nature de ceux qui nous condamnaient. Où était Satan ? Ne se cachait-il pas dans les plis des manteaux des juges ? Ne parlait-il pas par la voix des juristes et des hommes d’Église ?

On disait que Gilles n’avait ouvert la bouche que pour réclamer des pierres de plus en plus lourdes de nature à accélérer sa fin, en abrégeant ses souffrances. Bientôt on se mit à chanter :

 

« Corey, ô Corey,

Pour toi les pierres n’ont pas de poids

Pour toi les pierres sont

Plumes au vent. »

 

Le second événement qui surpassa en horreur le premier fut l’arrestation de George Burrough. Je l’ai déjà dit, George Burrough avait été pasteur à Salem avant Samuel Parris et tout comme Samuel Parris avait eu toutes les peines du monde à faire respecter les termes de son contrat. C’était une de ses femmes qui s’était couchée dans une des chambres de notre maison tandis que son âme faisait le grand voyage. D’apprendre que cet homme de Dieu pouvait se trouver accusé d’être le favori de Satan plongea la prison dans la consternation.

Dieu, ce Dieu pour l’amour duquel ils avaient quitté l’Angleterre et ses prairies et ses bois, leur tournait le dos.

Cependant, on apprenait au début d’octobre que le gouverneur de la Colonie, le gouverneur Phips avait écrit à Londres pour demander conseil sur la conduite à suivre en matière de procès de sorcellerie. On apprenait peu après que la Cour d’Oyer et Terminer ne se réunirait plus et qu’un autre Tribunal allait être constitué dont les membres seraient moins suspects de collusion avec les parents des accusatrices.

Je dois dire que tout cela ne me concernait guère. Je le savais, moi j’étais condamnée à vie !