Cela commença quand la mézuzah, placée au-dessus de la porte d’entrée de la maison de Benjamin Cohen d’Azevedo comme de celle des deux autres familles juives, fut arrachée et remplacée par un dessin obscène à la peinture noire.
Les Juifs avaient tellement l’habitude des persécutions que Benjamin, flairant le vent, compta ses enfants et les fit entrer à l’intérieur, comme un troupeau docile. Je mis des heures à retrouver Moses qui s’ébattait avec des garnements non loin des docks, sa kippa précairement retenue à une boucle de ses épaix cheveux roux. Le lendemain était jour du Sabbat. Comme à l’accoutumée, les cinq Levy et les trois Marcus — Rebecca, la femme de Jacob étant toujours retenue par ses couches — se faufilèrent chez Benjamin pour célébrer le rituel. À peine leurs voix peut-être plus tremblantes qu’à l’accoutumée s’étaient-elles élevées qu’une rafale de pierres vint ricocher contre portes et fenêtres.
Moi, qui n’avais rien à perdre, je sortis au-dehors et vis une petite foule d’hommes et aussi de femmes dans le sinistre accoutrement des Puritains, massée à quelques mètres de la maison. La rage me prit et j’avançai vers les agresseurs. Un homme tonna :
— Vraiment à quoi songent ceux qui nous gouvernent ? Et est-ce pour cela que nous avons quitté l’Angleterre ? Pour voir proliférer à côté de nous des Juifs et des Nègres ?
Une volée de pierres s’abattit sur moi. Je continuai d’avancer, pleine d’une fureur qui incendiait mon corps et rendait mes jambes agiles.
Brusquement quelqu’un hurla :
— Est-ce que vous ne la reconnaissez pas ? C’est Tituba, une des sorcières de Salem !
La volée de pierres devint grêle. Le jour s’obscurcit. Je me sentis pareille à Ti-Jean, quand armé de sa seule volonté, il décoiffe les mornes, fait reculer les vagues de la mer et force le soleil de reprendre sa course. Je ne sais pas combien de temps cette bataille dura.
Je me retrouvai à la fin du jour, le corps rompu tandis que Metahebel en pleurs changeait les compresses de mon front.
La nuit venue, j’eus un rêve. Je voulais entrer dans une forêt, mais les arbres se liguaient contre moi et des lianes noires, tombées de leur faîte m’enserraient. J’ouvris les yeux : la pièce était noire de fumée.
Affolée, je réveillai Benjamin Cohen d’Azevedo qui avait tenu à dormir près de moi pour panser mes plaies. Il se mit sur pied et balbutia :
— Mes enfants !
Il était trop tard. Le feu habilement allumé aux quatre coins de la demeure, avait déjà englouti le rez-de-chaussée et le premier étage. Il s’attaquait au galetas. J’eus la présence d’esprit de jeter par la fenêtre des paillasses sur lesquelles nous atterrîmes au milieu des poutres calcinées, des tentures fumantes et des bouts de métal tordus. On retira neuf petits cadavres des décombres. Surpris dans leur sommeil, espérons que les enfants n’avaient pas eu peur et n’avaient pas souffert. Et puis, n’allaient-ils pas rejoindre leur mère ?
Les autorités de la ville accordèrent à Benjamin Cohen d’Azevedo un bout de terre pour enterrer les siens et ce fut le premier cimetière juif des colonies d’Amérique, avant celui de Newport.
Comme si ce n’était pas assez, les deux navires appartenant à Benjamain et à son ami flambèrent dans le port. Pourtant je crois que cette perte matérielle le laissa parfaitement indifférent. Quand il fut en état d’émettre un son, Benjamin Cohen d’Azevedo vint me trouver :
— Il y a à tout cela une explication rationnelle : on veut nous éloigner du profitable commerce avec les Antilles. On craint et on hait comme toujours notre ingéniosité. Mais moi, je ne crois pas à cela. C’est Dieu qui me punit. Non pas tant d’avoir brûlé pour toi. Les Juifs ont toujours eu un fort instinct sexuel. Notre père Moïse dans son grand âge avait des érections. Le Deutéronome le dit : « Sa puissance sexuelle n’était pas diminuée. » Abraham, Jacob, David eurent des concubines. Il ne m’en veut pas non plus d’avoir usé de ton art pour revoir Abigail. Il se souvient de l’amour d’Abraham pour Sarah. Non, il me punit parce que je t’ai refusé la seule chose que tu désirais, la liberté ! Parce que je t’ai retenue auprès de moi par force, usant de cette violence qu’il réprouve. Parce que j’ai été égoïste et cruel !
Je protestai.
— Non, non !
Mais il ne m’écouta pas, poursuivant :
— Tu es libre à présent. En voici la preuve.
Il me tendit un parchemin frappé de divers sceaux auxquels je n’accordai pas un regard, secouant frénétiquement la tête :
— Je ne veux pas de cette liberté. Je veux rester avec toi.
Il me prit contre lui :
— Je vais partir pour Rhode Island où, au moins jusqu’à présent, un Juif a le droit de gagner sa vie. Un coreligionnaire m’y attend.
Je sanglotai :
— Que veux-tu que je fasse sans toi ?
— Que tu retournes à la Barbade. N’est-ce pas là ton vœu le plus cher ?
— Pas à ce prix ! Pas à ce prix !
— Je t’ai retenu une place à bord du Bless the Lord qui fait voile dans quelques jours pour Bridgetown. Tiens, voilà une lettre à l’intention d’un coreligionnaire, commerçant dans cette ville. Il s’appelle David da Costa. Je lui demande de te venir en aide si besoin est.
Comme je protestais encore, il joignit mes mains dans les siennes et me força à répéter les paroles d’Isaïe :
« Ainsi parle l’Éternel
Le ciel est mon trône
Et la terre mon marchepied
Quelle maison pourriez-vous me bâtir
Et quel lieu me donneriez-vous pour demeure ? »
Quand je fus quelque peu calmée, il me souffla :
— Accorde-moi une dernière grâce. Permets que je revoie mes enfants !
Étant donné l’impatience du malheureux père, nous n’attendîmes pas la nuit. À peine le soleil s’était-il couché derrière les toits bleutés de Salem que nous nous réunîmes dans le jardin aux pommiers. Je relevai la tête vers les doigts noueux des arbres, le cœur gonflé d’une amertume qui le disputait à ma foi. Metahebel apparut la première, des épis plein les cheveux, pareille à une jeune déesse des religions primitives. Benjamin Cohen d’Azevedo souffla :
— Délice d’un père, es-tu heureuse ?
Elle inclina affirmativement la tête cependant que ses frères et sœurs prenaient place autour d’elle et interrogea :
— Quand, quand seras-tu des nôtres ? Hâte-toi, père. En vérité, la mort est le plus grand des bienfaits.
Je devais vite découvrir que, même munie d’un acte d’émancipation en bonne et due forme, une négresse n’était pas à l’abri des tracasseries. Le capitaine du Bless the Lord, un escogriffe du nom de Stannard m’examina des pieds à la tête et apparemment, ce qu’il vit ne lui plut pas. Comme il hésitait, tournant et retournant mes papiers dans ses mains, un marin passa derrière lui et lui jeta à l’oreille ce qu’il aurait dû savoir :
— Attention, c’est une des Sorcières de Salem !
Et voilà ! Une fois de plus, je me trouvais confrontée avec cette épithète ! Je décidai cependant de ne pas me laisser intimider et répliquai :
— Il y a près de trois ans qu’un pardon général a été prononcé par le gouvernement de la Colonie. Les soi-disant « sorcières » ont été absoutes.
Le marin ricana :
— Peut-être, mais toi tu as confessé ton crime. Pas de pardon pour toi.
Le découragement me saisit et je ne trouvai rien à répliquer. Cependant une lueur rusée passa dans les prunelles de bête fauve du capitaine et il fit :
— Tu sais donc par magie empêcher les maladies ? Et les naufrages ?
Je haussai les épaules :
— Je sais soigner certaines maladies. Quant aux naufrages, je ne peux rien contre eux.
Il ôta sa pipe de sa bouche et cracha par terre une salive noire et malodorante :
— Négresse, quand tu t’adresses à moi, dis « maître » et baisse les yeux sinon je fais voler en éclats les chicots’ de ta bouche. Oui, je te transporterai à la Barbade, mais pour prix de ma bonté, tu veilleras à la santé de mon équipage et tu empêcheras les grains !
Je ne dis plus rien.
Alors il me conduisit à l’arrière du pont encombré de caisses de poissons, de cageots de vin, de fûts d’huile et me désigna un espace entre des rouleaux de cordage :
— Tu voyageras là !
À vrai dire, je n’étais pas en humeur de protester et de me battre bec et ongles. Je ne songeais qu’aux tragiques événements que je venais de subir. Man Yaya l’avait dit et répété : « Ce qui compte, c’est de survivre ! »
Mais elle avait tort, si la vie n’est que pierre au cou des hommes et des femmes. Potion amère et brûlante !
Ô Benjamin, mon doux bancal amant ! Il avait pris la route de Rhode Island, la prière à la bouche :
« Sh’ma Yisrael : Adonai Elohenu Adonai Ehad ! »
Combien de lapidations ? D’incendies ? De sangs bouillonnants ? Combien de génuflexions encore ?
Je commençai d’imaginer un autre cours pour la vie, une autre signification, une autre urgence.
Le feu ravage le faîte de l’arbre. Il a disparu dans un nuage de fumée, le Rebelle. Alors c’est qu’il a triomphé de la mort et que son esprit demeure. Le cercle apeuré des esclaves reprend courage. L’esprit demeure.
Oui, une autre urgence.
En attendant, je casai tant bien que mal le panier qui contenait mes maigres possessions entre les cordages, resserrai autour de moi les plis de ma cape et m’efforçai de savourer l’instant présent. En dépit de tout, est-ce que je ne vivais pas la réalisation d’un rêve qui, si souvent, m’avait tenu les yeux ouverts ? Voilà que j’allais retrouver mon pays natal.
Pas moins fauve, sa terre. Pas moins verts, ses mornes. Pas moins violacées, ses cannes Congo, riches d’un suc poisseux. Pas moins satinée, la ceinture émeraude qui lui noue la taille. Mais les temps ont changé. Les hommes et les femmes n’acceptent plus de souffrir. Le Rebelle disparaît dans un nuage de fumée. Son esprit demeure. Les peurs se dissipent.
Vers le milieu de l’après-midi, on me tira de ma retraite pour me faire soigner un marin. C’était un nègre affecté aux cuisines et qui tremblait de fièvre. Il m’examina d’un air soupçonneux :
— On me dit que tu t’appelles Tituba ? Est-ce que tu es la fille d’Abena qui tua un Blanc ?
De me voir ainsi reconnue après dix ans d’absence, me mit les larmes aux yeux. J’avais oublié cette faculté qu’il a de se souvenir, notre peuple. Ah non ! Rien ne lui échappe ! Tout se grave dans sa mémoire !
Je bégayai :
— Oui, tu m’as nommée !
Son regard s’emplit de douceur et de respect :
— Il paraît qu’ils t’ont mené la vie dure là-bas ?
Comment le savait-il ? J’éclatai en sanglots et à travers mes hoquets, je l’entendis me consoler maladroitement :
— Tu es en vie, Tituba ! N’est-ce pas l’essentiel ?
Je secouai convulsivement la tête. Non, ce n’était pas l’essentiel. Il fallait, oui, il fallait que la vie change de goût. Mais comment y parvenir ?
Désormais, Deodatus, le marin, vint s’asseoir chaque jour à côté de moi et m’apporta des aliments soustraits à la table du capitaine sans lesquels je n’aurais certainement pas résisté au voyage. Comme Man Yaya, c’était un Nago du golfe du Bénin. Il croisait les mains derrière la nuque et fixant le dessin enchevêtré des étoiles, il me tenait en haleine :
— Est-ce que tu sais pourquoi le ciel s’est séparé de la terre ? Autrefois ils étaient très proches et le soir, avant de se coucher, ils bavardaient comme de vieux amis. Mais les femmes en préparant les repas irritaient le ciel avec le bruit de leurs pilons et surtout de leurs criailleries. Alors, il s’est retiré de plus en plus haut, de plus en plus loin derrière ce bleu immense qui s’étend au-dessus de nos têtes…
— Est-ce que tu sais pourquoi le palmier est le roi des arbres ? Parce que chacune de ses parties est nécessaire à la vie. Avec ses fruits, on fabrique l’huile sacrificielle, avec ses feuilles on couvre les toits, avec ses nervures, les femmes font les balais qui servent à nettoyer les cases et les concessions.
L’exil, les souffrances, la maladie s’étaient conjugués de telle sorte que j’avais presque oublié ces histoires naïves. Avec Deodatus me revenait mon enfance et je l’écoutais sans jamais me lasser.
Parfois il m’entretenait de sa vie. Il avait bourlingué le long des côtes d’Afrique au service de Stannard. Des années plus tôt, celui-ci était engagé dans la Traite et Deodatus lui servait d’interprète. Il l’accompagnait dans la case des chefs avec lesquels se concluait le honteux trafic :
— Douze nègres contre une barrique d’eau-de-vie, une ou deux livres de poudre de guerre et un parasol de soie pour abriter Sa Majesté.
Mes yeux s’emplissaient de larmes. Tant de souffrances pour quelques biens matériels !
— Tu ne peux t’imaginer l’avidité de ces rois nègres ! Ils seraient prêts à vendre leurs sujets si des lois qu’ils n’osent pas défier, ne le leur interdisaient ! Alors les Blancs cruels en profitent !
Souvent aussi, nous parlions de l’avenir. Deodatus fut le premier à me poser nettement la question :
— Que viens-tu faire au pays ?
Et il ajoutait :
— Quel sens, ta liberté devant la servitude des tiens ?
Je ne trouvais rien à répondre. Car je retournais vers mon pays natal comme un enfant court vers les jupes de sa mère pour s’y blottir. Je balbutiai :
— Je rechercherai ma case sur l’ancienne propriété Darnell et…
Deodatus se faisait moqueur :
— Car tu t’imagines qu’elle est là à t’attendre ? Quand es-tu partie ?
Toutes ces questions me troublaient puisque je ne pouvais y fournir de réponse. J’attendais, j’espérais un signe des miens. Hélas ! Rien ne se produisait et je demeurais seule. Seule. Car si l’eau des sources et des rivières attire les esprits, celle de la mer, en perpétuel mouvement, les effraie. Ils se tiennent de part et d’autre de son immensité, envoyant parfois des messages à ceux qui leur sont chers, mais ne l’enjambent pas, n’osant surtout pas s’arrêter au-dessus des vagues :
« Enjambez l’eau, ô mes pères !
Enjambez l’eau, ô mes mères ! »
La prière reste vaine.
Au quatrième jour, la fièvre que j’avais guérie tant bien que mal chez Deodatus, se déclara chez un autre membre de l’équipage, puis chez un autre, puis un autre encore. Il fallut nous résigner à comprendre qu’il s’agissait d’une épidémie. Tant de fièvres, de maladies mauvaises circulaient entre l’Afrique, l’Amérique et les Antilles, entretenues par la saleté, la promiscuité et la mauvaise nourriture ! Il ne manquait à bord ni rhum, ni citrons des îles Açores, ni poivre de Cayenne. J’en fis des potions que j’administrai brûlantes. Je frottai les corps suants et agités des malades de bouchons de paille. Je fis ce que je pus et aidée de Man Yaya sans doute, mes efforts furent couronnés de succès. Il ne mourut que quatre hommes que l’on jeta à la mer et qu’elle enserra dans les replis de son linceul.
Croyez-vous que le Capitaine m’en manifesta quelque reconnaissance…? Au huitième jour, comme les vents tombaient, les eaux devinrent d’huile et le navire se mit à se balancer comme la berceuse d’une grand-mère sur une véranda. Stannard me traîna par les cheveux jusqu’au pied du grand mât :
— Négresse, si tu veux sauver ta peau, demande au vent de se lever ! J’ai là une cargaison périssable et si cela continue, je serai obligé de la jeter par-dessus bord, mais pas avant de t’avoir balancée la première.
Je n’avais jamais songé que je pouvais commander aux éléments. En fait, cet homme me lançait un défi. Je me tournai vers lui :
— Il me faut des animaux vivants !
Des animaux vivants ? À ce point du voyage, il ne restait que quelques volailles que l’on destinait à la table du commandant, une chèvre aux pis gonflés du lait de son petit déjeuner et en prime, quelques chats qui servaient à traquer les souris du bord. On me les amena.
Le lait, le sang ! N’avais-je pas les liquides essentiels, avec la chair docile des victimes ?
Je fixai la mer, forêt incendiée. Soudain, un oiseau surgit des braises immobiles et s’éleva tout droit, en direction du soleil. Puis il s’arrêta, décrivit un cercle, s’immobilisa à nouveau avant de reprendre sa foudroyante ascension. Je sus que c’était un signe et que les prières de mon cœur ne resteraient pas sans écho.
Pendant un temps interminable, l’oiseau n’étant plus qu’un point imperceptible dont souvent mon œil doutait, tout fut suspendu comme dans l’attente d’une mystérieuse décision. Ensuite, un sifflement énorme emplit l’espace, venant d’un des coins de l’horizon. Le ciel changea de couleur, passant d’un bleu violent à une sorte de gris très doux. La mer commença de moutonner et la spirale du vent vint tournoyer autour des voiles les enchevêtrant, dénouant les cordages et brisant en deux un mât qui s’effondra, tuant net un marin. Je compris que mes sacrifices n’avaient pas été suffisants et que l’invisible exigeait en plus un « mouton sans cornes »1. Nous arrivâmes en vue de la Barbade à l’aube du seizième jour.
Dans la cohue de l’arrivée, quand je cherchai Deodatus pour lui faire mes adieux, il avait disparu. J’en conçus du chagrin.