12.

 

Ils étaient là, trio invisible parmi la foule des esclaves, des marins, des badauds venus m’accueillir. Les esprits ont cette particularité qu’ils ne vieillissent pas et gardent la forme de leur jeunesse retrouvée. Man Yaya, haute négresse Nago aux dents étincelantes. Abena ma mère, princesse Ashanti au teint de jais, les tempes striées des balafres rituelles. Yao, Mapou aux pieds larges et puissants.

Je renonce à décrire les sentiments que j’éprouvais pendant qu’ils se serraient contre moi.

À part cela, elle ne me faisait pas fête, mon île ! Il pleuvait et le troupeau mouillé de toits de tuile de Bridgetown se pressait autour de la massive silhouette d’une cathédrale. Les rues charroyaient une eau boueuse dans laquelle pataugeaient bêtes et gens. Sans doute un négrier venait-il de jeter l’ancre, car sous l’auvent de paille d’un marché, des Anglais, hommes et femmes, examinaient les dents, la langue et le sexe des bossales1 tremblants d’humiliation.

Qu’elle était laide, ma ville ! Petite. Mesquine. Un poste colonial sans envergure, tout empuanti de l’odeur du lucre et de la souffrance.

Je remontai Broad Street et, presque sans l’avoir voulu, je me trouvai devant la maison qu’avait occupée mon ennemie Susanna Endicott. Pourtant, au lieu de me réjouir des propos de Man Yaya qui me soufflait à l’oreille la manière dont la mégère avait rendu l’âme après avoir mariné des semaines dans le jus brûlant de son pissat, voilà qu’une émotion inattendue m’étreignait.

Que n’aurais-je pas donné pour revivre les années où je dormais, nuit après nuit, dans les bras de mon John Indien, la main sur l’objet dispensateur de plaisir ! Que n’aurais-je pas donné pour qu’il s’encadre sous la porte basse et m’accueille, ironique et tendre, comme il savait si bien l’être :

— Eh ! Ma femme rompue ! Te voilà ! tu as roulé dans la vie comme une pierre sans mousse et tu reviens, les mains vides !

Je tentai de ravaler mes larmes, mais elles n’échappèrent pas à Abena ma mère qui soupira :

— Bon ! Elle pleure pour ce salaud !

Après cette note discordante, les trois esprits se roulèrent sur eux-mêmes formant un nuage translucide qui s’éleva au-dessus des maisons et Man Yaya m’expliqua :

— On nous appelle quelque part ! Nous te retrouverons ce soir !

Et Abena ma mère d’ajouter :

— Ne te laisse pas détourner ! Rentre chez toi !

Chez toi ! Il y avait une cruelle ironie dans ces mots.

À part une poignée de défunts, personne ne m’attendait dans Pile et je ne savais même pas si la case dans laquelle je squattais dix ans plus tôt était encore debout. Sinon, il me faudrait de nouveau me transformer en charpentier et édifier quelque part un abri. La perspective était si peu engageante que je fus tentée d’aller trouver ce David da Costa pour lequel Benjamin Cohen d’Azevedo m’avait remis une lettre. Où habitait-il ?

J’étais là à hésiter sur la conduite à tenir quand je vis un groupe s’avancer vers moi, pataugeant dans la gadoue et s’abritant tant bien que mal sous des feuilles de bananier. Je reconnus Deodatus entouré de deux femmes et j’eus une exclamation de plaisir :

— Où donc étais-tu ? Je t’ai cherché partout.

Il eut un sourire mystérieux :

— J’étais allé prévenir quelques amis de ton arrivée. Je savais qu’ils ne manqueraient pas d’être ravis.

Une des jeunes femmes s’inclina alors devant moi :

— Honore-nous, mère, de ta présence !

Mère ? L’appellation me fit bondir, bouillir de colère, car elle était réservée aux femmes âgées que l’on entendait traiter avec respect. Or j’avais à peine trente ans et moins d’un mois auparavant, la chaude semence d’un homme inondait mes cuisses ! Cachant mon mécontentement, je pris le bras de Deodatus et interrogeai :

— Et où demeurent tes amis ?

— Près de Belleplaine.

Je faillis protester :

— Belleplaine ! Mais c’est à l’autre bout du pays !

Néanmoins, je me ressaisis. Ne venais-je pas de réaliser que personne ne m’attendait et que je n’avais plus de toit ? Alors pourquoi pas Belleplaine ?

Nous quittâmes la ville. Soudain, comme il arrive souvent dans nos contrées, la pluie cessa et le soleil se remit à briller, caressant de son pinceau lumineux, les contours des mornes. La canne était en fleur, voile mauve au-dessus des champs. Les feuilles vernissées des ignames montaient à l’assaut des tuteurs. Et un sentiment d’allégresse vint contredire celui qui m’avait envahie l’instant précédent. Personne ne m’attendait, avais-je cru ? Quand le pays tout entier s’offrait à mon amour ? N’était-ce pas pour moi que l’oiseau Zenaida déroulait ces trilles ? Pour moi que le papayer, l’oranger, le grenadier se chargeaient de fruits ? Réconfortée, je me tournai vers Deodatus qui allait à côté de moi, respectant mon silence :

— Mais qui sont tes amis ? Sur quelle plantation travaillent-ils ?

Il eut un petit rire auquel les deux femmes firent écho et répondit :

— C’est qu’ils ne travaillent sur aucune plantation !

Je fus un instant sans comprendre, puis je dis d’un ton incrédule :

— Ils ne travaillent pas sur une plantation ? Ce sont donc… des Marrons ?

Deodatus inclina la tête.

Des Marrons ?

Dix ans plus tôt quand j’avais quitté la Barbade, les Marrons étaient rares. On ne parlait guère que d’un certain Ti-Noël et sa famille qui tenait Farley Hill. Personne ne l’avait jamais vu. Depuis le temps qu’il vivait dans les imaginations, ce devait être un vieillard. Pourtant on lui prêtait jeunesse et audace et on se répétait ses hauts faits : « Le fusil du Blanc ne peut pas tuer Ti-Noël. Son chien ne peut pas le mordre. Son feu ne peut pas le brûler. Papa Ti-Noël, ouvre-moi la barrière ! »

Deodatus m’expliqua :

— Mes amis ont pris les mornes quand les Français ont attaqué 111e, il y a quelques années. Alors les Anglais ont voulu enrôler de force les esclaves pour leur défense. Mais ceux-ci se sont dit : « Quoi ! Mourir pour des querelles entre Blancs ! » et ils ont pris leurs jambes à leur cou ! Ils se sont réfugiés dans Chalky Mountain et les Anglais n’arrivent pas à les déloger.

À nouveau, les femmes rirent en écho.

Je ne savais trop que penser. Malgré tout ce que je venais d’endurer et en moi, ce désir de vengeance qui n’avait jamais été satisfait, je n’avais pas le cœur à me mêler à des histoires de Marrons et à risquer ma peau. Illogique, je découvrais que je désirais surtout vivre en paix dans mon île retrouvée. Aussi le reste du trajet s’effectua-t-il en silence. Quand le soleil fut presque au milieu du ciel, les femmes nous firent signe de nous arrêter et tirèrent de leurs macoutes des fruits et de la viande séchée. Nous partageâmes ce frugal repas que Deodatus arrosa de rhum pour sa part. Puis nous reprîmes la route. Le chemin devint de plus en plus montueux tandis que la végétation devenait échevelée et luxuriante comme si elle aussi avait à cœur de protéger les hors-la-loi. À un moment, les femmes firent à voix haute :

— Ago !

Les broussailles s’agitèrent et trois hommes apparurent armés de fusils. Ils nous saluèrent chaleureusement, mais ne nous en bandèrent pas moins les yeux et c’est plongés dans l’obscurité que nous entrâmes dans le camp des Marrons.

 

Les Marrons m’écoutaient assis en cercle. Pas très nombreux, pas plus d’une quinzaine avec leurs femmes et leurs enfants. Et je revivais mes souffrances, ma comparution devant le Tribunal, les accusations sans fondement, les aveux de complaisance, la trahison de ceux que j’aimais. Quand je me tus, ils se mirent à parler tous à la fois :

— Ce Satan, combien de fois l’avais-tu rencontré ?

— Est-il plus fort que le plus grand des quimboiseurs ?

— T’a-t-il fait écrire dans son livre et sais-tu donc écrire ?

Christopher, leur chef, un homme d’une quarantaine d’années, paisible comme ces rivières qui coulent inexorablement vers la mer, les arrêta d’un geste et fit d’un ton d’excuse :

 

— Pardonne-leur, ce sont des guerriers, pas des « grangreks2 » et ils n’ont pas compris que l’on t’accusait à tort. Car tu étais innocente, n’est-ce pas ?

J’inclinai affirmativement la tête. Il insista :

— Tu n’as aucun pouvoir ?

Je ne sais trop à quel sentiment je cédai. Vanité ? Désir d’éveiller un intérêt plus vif dans les yeux de cet homme ? Soif de sincérité ? Toujours est-il que je tentai d’expliquer :

— Je tiens quelques pouvoirs de la femme qui m’a élevée, une Nago. Mais ils ne me servent qu’à faire le bien…

Les Marrons m’interrompirent en chœur :

— Faire le bien ? Même à tes ennemis…? Je ne sus que répondre. Heureusement Christopher donna le signal de la retraite en se levant et bâillant :

— Demain est un autre jour !

On m’avait affecté une case non loin de celle qu’il occupait avec ses deux compagnes, car il avait rétabli pour son bénéfice, l’africaine coutume de la polygamie, et il me sembla n’avoir jamais connu matelas plus moelleux que cette paillasse à même le sol de terre battue sous ce toit de paille. Ah oui ! Elle m’avait bourlinguée, la vie ! De Salem à Ipswich ! De la Barbade à l’Amérique et retour ! Mais à présent, je prenais mon repos et je pouvais lui dire : « Tu ne me malmèneras plus. »

La pluie qui s’était arrêtée avait recommencé de tomber et je l’entendais piétiner, exaspérée comme une visiteuse que l’on tient à la porte.

J’allais sombrer dans l’inconscience quand j’entendis un bruit dans le vestibule de ma case. Je pensai qu’il s’agissait sûrement de mes invisibles venus me quereller de leur avoir faussé compagnie quand Christopher entra, élevant un lumignon au-dessus de sa tête. Je me redressai :

— Eh quoi ? Tes deux femmes ne te suffisent pas ?

Il leva les yeux au ciel, ce qui, du coup, me mortifia, et répliqua :

— Écoute, je n’ai pas l’esprit à la bagatelle !

J’interrogeai, coquette malgré moi, car tous mes malheurs n’avaient pas diminué ce profond instinct qui fait que je suis une femme :

— À quoi l’as-tu ?

Il s’assit sur un escabeau et posa son lumignon par terre ce qui libéra mille ombres dansantes :

— Je veux savoir si je peux compter sur toi !

Je fus un instant bouche bée avant de m’exclamer :

— Et pourquoi, grand Dieu ?

Il se pencha vers moi :

— Te rappelles-tu la chanson de Ti-Noël ?

Ti-Noël ? Je renonçai à comprendre. Il me fixa d’un œil plein de commisération comme un enfant obtus et se mit à chanter d’une voix étonnamment juste :

— Oh, papa Ti-Noël, le fusil du Blanc ne peut pas le tuer. Les balles du Blanc ne peuvent pas le tuer ; elles glissent sur sa peau. Tituba, je veux que tu me rendes invincible !

C’était donc cela ? Je faillis éclater de rire, me retins de peur de l’irriter et parvins à répondre avec calme :

— Christopher, je ne sais pas si je suis capable de cela !

Il aboya :

— Es-tu une sorcière ? Oui ou non ?

Je soupirai :

— Chacun donne à ce mot une signification différente. Chacun croit pouvoir façonner la sorcière à sa manière afin qu’elle satisfasse ses ambitions, ses rêves, ses désirs…

Il m’interrompit :

— Écoute, je ne vais pas rester là à t’écouter philosopher ! Je te propose un marché. Tu me rends invincible. En échange…

— En échange ?

Il se leva et sa tête toucha presque le toit de la case tandis que son ombre s’étendait sur moi comme un génie protecteur :

— En échange, je te donnerai tout ce dont une femme peut rêver.

Je fis, ironique :

— C’est-à-dire ?

Il ne répondit pas et tourna les talons. Il avait à peine quitté la pièce que j’entendis fuser des soupirs que je ne manquai pas de reconnaître. Je résolus d’ignorer Abena ma mère et me tournai contre le mur, interpellant Man Yaya :

— Est-ce que je peux l’aider…?

Man Yaya tira sur sa courte pipe et envoya en l’air un rond de fumée :

— Comment le pourrais-tu ? La mort est une porte que nul ne peut verrouiller. Chacun doit passer par là, à son heure, à son jour. Tu sais bien qu’on peut seulement la tenir ouverte pour ceux que l’on chérit afin qu’ils entrevoient ceux qui les ont laissés.

J’insistai :

— Ne puis-je essayer de l’aider ? Il se bat pour une noble cause.

Abena ma mère éclata de rire :

— Hypocrite ! Est-ce la cause pour laquelle il se bat qui t’intéresse ? Allons donc !

Je fermai les yeux dans l’ombre. La redoutable perspicacité de ma mère m’irritait. En outre, je me faisais des reproches. N’en avais-je pas assez des hommes ? N’en avais-je pas assez de ce cortège de déboires qui accompagne les affections ? À peine revenue à la Barbade, voilà que j’envisageais de me lancer dans des aventures dont je ne pouvais prévoir la fin. Une bande de Marrons dont je ne savais rien. Je me promis d’interroger Deodatus sur ses amis et me laissai glisser dans le sommeil.

Les grands nénuphars blancs m’enveloppèrent de leurs pétales de brocart et bientôt, Hester, Metahebel et mon Juif vinrent faire la ronde autour de mon lit, vivants et morts confondus dans mon affection et ma nostalgie.

Mon Juif semblait rasséréné, presque heureux, comme si, là-bas à Rhode Island, il lui était au moins permis d’honorer son Dieu à voix haute.

À un moment, la pluie chuchota doucement en inondant plantes, arbres, toits et, par contraste, je me rappelai les pluies glaciales et hostiles de la terre que j’avais laissée derrière moi. Ah oui, la nature change de langage selon les cieux et curieusement, son langage s’accorde à celui des hommes ! À nature féroce, hommes féroces. À nature bienveillante et protectrice, hommes ouverts à toutes les générosités !

Première nuit dans mon île !

Les coassements des grenouilles et des mamans-crapauds, les trilles des oiseaux de lune, le caquetage des volailles qu’apeuraient les mangoustes et le braiment sec des ânes attachés aux calebassiers, amis des esprits, formaient une musique continue. J’aurais souhaité que le matin ne se lève jamais et que la nuit bascule dans la mort. Fugitivement, je me rappelais mes jours à Boston, à Salem, mais ils perdaient leur consistance comme ceux qui les avaient noircis du fiel de leur cœur : Samuel Parris et les autres.

Première nuit !

L’île bruit d’un doux murmure :

« Elle est revenue. Elle est là, la fille d’Abena, la fille de Man Yaya. Elle ne nous quittera plus. »


1. Nègres fraîchement débarqués et non baptisés.

2. Savants.