14.

 

Il y avait quelques semaines que j’étais revenue chez moi, partageant mon temps entre mes recherches sur les plantes et les soins aux esclaves quand je m’aperçus que j’étais enceinte. Enceinte !

Ma première réaction fut d’incrédulité. N’étais-je pas une vieille femme avec mes seins flasques et aplatis le long de ma cage thoracique et le bourrelet de mon ventre ? Néanmoins il me fallut me rendre à l’évidence. Ce que l’amour de mon Juif n’avait su produire, l’étreinte brutale de Christopher l’avait fait éclore. On doit s’y résigner : un enfant n’est pas le fruit de l’amour, mais du hasard.

Quand j’informai Man Yaya et Abena ma mère de mon état, elles restèrent évasives, se bornant à des commentaires :

— Eh bien, cette fois-là tu ne pourras pas t’en défaire !

— Ta nature a parlé !

Je mis cette réserve au compte de l’antipathie qu’elles avaient éprouvée pour Christopher et ne me souciai plus que de moi. Car passés les premiers moments d’incertitude et de doute, je me laissai rouler, emporter, submerger par la haute vague du bonheur. De l’ivresse. Tous mes actes désormais furent déterminés par cette vie que je portais en moi. Je me nourrissais de fruits frais, du lait d’une chèvre blanche, d’œufs pondus par des poules nourries au grain de maïs. Je me baignais les yeux dans des décoctions de cochléaria afin de garantir une bonne vue au petit être. Je lavais mes cheveux dans la purée de graine de carapate afin que les siens soient noirs et brillants. Je prenais de longues et lourdes siestes à l’ombre des manguiers. En même temps, mon enfant me rendit combative. C’était une fille, j’en étais sûre ! Quel avenir connaîtrait-elle ? Celui de mes frères et sœurs les esclaves, ravagés par leur condition et leur labeur ? Ou alors un avenir semblable au mien, paria, forcée de se cacher et de vivre en recluse à la lisière d’un grand-fond ?

Non, si le monde devait recevoir mon enfant, il fallait qu’il change !

Un moment, je fus tentée de retourner auprès de Christopher à Farley Hills, non pas pour l’informer de mon état, ce dont il n’aurait cure, mais pour tenter de le pousser à quelque action. Je le savais, l’exiguïté de notre île, la Barbade, décourageait nombre de planteurs qui s’en allaient chercher des terres plus vastes et plus propices à leurs ambitions. Ils se ruaient en particulier sur la Jamaïque que les armées anglaises venaient d’arracher aux Espagnols. Qui sait si en leur inspirant une saine terreur on ne parviendrait pas à précipiter leur départ et à les bouter en masse à la mer ? Très vite cependant, plus que le souvenir de son peu glorieux comportement avec moi, celui de son aveu de faiblesse m’en empêcha. Je décidai de ne compter que sur moi-même. Mais comment ?

Je redoublai de prières et de sacrifices, espérant que l’invisible m’accorderait un signe. Il n’en fut rien. Je tentai d’interroger Man Yaya, Abena ma mère. J’essayais de les prendre en défaut quand je ne les croyais pas sur leurs gardes et de les amener à me confier ce qu’elles croyaient devoir me cacher. En vain.

Les deux roublardes se tiraient toujours d’affaire par une pirouette :

— Celui qui veut savoir pourquoi la mer est si bleue se retrouve bien vite couché au fond des vagues.

— Le soleil brûle les ailes du fanfaron qui veut s’approcher de lui.

J’en étais là quand les esclaves m’amenèrent un garçon que le nerf de bœuf du contremaître avait laissé pour mort. Il avait reçu 250 coups de fouet sur les jambes, les fesses et le dos, ce que son organisme, affaibli par un séjour en prison — car c’était un insolent, un récidiviste, une mauvaise tête de nègre dont on ne parvenait pas à mater le caractère n’avait pas pu supporter. Les esclaves le portaient à la fosse creusée dans un champ d’herbe de Guinée quand ils s’étaient aperçus qu’il remuait encore. Ils avaient alors décidé de s’en remettre à moi.

Je fis étendre Iphigene (c’était son nom) sur une paillasse dans un angle de ma chambre afin que pas un de ses soupirs ne m’échappe. Je préparai des cataplasmes et des emplâtres pour ses plaies. Je plaçai sur celles qui s’infectaient du foie d’animal frais tranché afin qu’il s’imprègne du pus et du mauvais sang qu’elles contenaient. Sans désemparer, je renouvelais les compresses sur son front et descendis jusqu’au grand-fond de Codrington pour recueillir la bave de crapauds-buffles qui, affectionnant cette terre grasse et brune, ne se reproduisent pas ailleurs.

Au bout de vingt-quatre heures de soins acharnés, je fus récompensée : Iphigene ouvrit les yeux. Le troisième jour, il parla :

— Mère, mère, te voilà revenue ! Je te croyais disparue à jamais.

Je pris sa main, encore fiévreuse, déjà déformée et calleuse :

— Je ne suis pas ta mère, Iphigene. Mais je voudrais bien que tu me parles d’elle.

Iphigene écarquilla les yeux pour mieux me regarder, réalisa sa méprise et tout endolori, se rejeta sur la paillasse :

— J’ai vu mourir ma mère quand j’avais trois ans. C’était une des femmes de Ti-Noël, car il en avait un grand nombre disséminées sur les plantations à qui il confiait le soin de reproduire sa semence. Sa mâle semence. C’est d’elle que je suis sorti. Ma mère m’élevait avec dévotion. Hélas ! Elle avait le malheur d’être belle. Un jour qu’elle revenait du moulin, malgré sa sueur et ses haillons, le maître Edouard Dashby la remarqua et ordonna au contremaître de la lui amener à la tombée de la nuit. Je ne sais pas ce qui se passa quand elle fut en face de lui, en tout cas, le lendemain, on rangea en cercle les esclaves de la plantation et on la fouetta à mort !

Comme cette histoire ressemblait à la mienne ! Du coup, l’affection que j’avais aussitôt ressentie pour Iphigene s’épanouit, trouvant en quelque sorte une base légitime. À mon tour, je lui racontai ma vie dont il savait déjà des bribes car j’étais, bien au-delà de ce que je pouvais supposer, une légende parmi les esclaves. Quand j’arrivai à l’incendie de la maison de Benjamin Cohen d’Azevedo, il m’interrompit, fronçant le sourcil :

— Mais pourquoi ? N’était-il pas un Blanc comme eux ?

— Sans doute !

— Ont-ils tant besoin de haïr qu’ils se haïssent les uns les autres ?

Je tentai d’expliquer ce que j’avais retenu des leçons de Benjamin et de Metahebel concernant leur religion et leurs différends avec les Gentils. Mais, pas plus que moi, Iphigene n’y comprit grand-chose.

Peu à peu, Iphigene parvint à s’asseoir sur sa couche, à se lever. Bientôt, il fit quelques pas au-dehors de la case. Son premier soin fut de réparer la porte d’entrée qui fermait mal en faisant d’un air avantageux :

— Mère, tu avais grand besoin d’un homme auprès de toi !

Je me retins de rire aux éclats tant il semblait pénétré de ce qu’il disait. Quel beau jeune nègre, Iphigene ! Le crâne d’un ovale parfait sous les cheveux serrés en grain de poivre. Les pommettes hautes. La bouche violacée, charnue, comme prête à embrasser le monde, s’il voulait s’y prêter au lieu de toujours repousser, rebuté ! Les cicatrices des coups qui déparaient sa poitrine et son torse me semblaient le constant rappel de cette cruauté. Alors, à chaque fois, quand je le frottais de baume de palmachristi, mon cœur se gonflait de fureur et de révolte. Un matin, je ne pus plus y tenir :

— Iphigene, tu as sans doute remarqué que je porte un enfant ?

Il abaissa pudiquement les paupières :

— Je n’osais t’en parler !

— Écoute, je rêve d’ouvrir sur un autre soleil les yeux de ma fille !

Il resta un moment silencieux comme s’il prenait toute la mesure de mes paroles. Ensuite, il se précipita vers moi et s’accroupit à mes pieds en une posture qu’il affectionnait beaucoup :

— Mère, je connais plantation par plantation le nom de tous ceux qui nous suivront. Nous n’avons qu’un mot à dire.

— Nous n’avons pas d’armes.

— Le feu, mère, le feu glorieux ! Le feu qui dévore et calcine !

— Que ferons-nous une fois que nous les aurons boutés à la mer ? Qui gouvernera ?

— Mère, les Blancs t’ont vraiment gâtée : tu penses trop. Chassons-les d’abord !

L’après-midi, comme je revenais de mon bain quotidien à la rivière Ormonde, je trouvai Iphigene en grande conversation avec deux jeunes garçons de son âge, deux bossales ceux-là, que je crus être des Nagos. Pourtant, je ne reconnus pas les sonorités de la langue de Man Yaya et Iphigene m’apprit que c’étaient des Mondongues, venus d’une région montagneuse et habitués à toutes les traîtrises de la forêt.

— Ce sont de véritables chefs de guerre. Prêts à vaincre ou mourir.

Je dois avouer qu’une fois l’idée de révolte générale émise et acceptée d’un commun accord, Iphigene ne me consulta plus sur rien. Je le laissais faire, habitée de la délicieuse paresse de la grossesse, caressant mon ventre qui s’arrondissait sous ma main et chantant des chansons à mon enfant. Il était un air qu’Abena ma mère affectionnait et qui me revenait en mémoire :

 

« Là-haut dans les bois,

Il y a un ajoupa !

Personne ne sait ce qui est là-dedans

Personne ne sait qui l’habite.

C’est un zombie calenda

Qui aime bien les cochons gras… »

 

Bientôt, je vis Iphigene entreposer des torches faites de bois de goyavier surmonté d’étoupe. Il m’expliqua :

— Chacun de nos hommes en tiendra une à la main, l’allumera et d’un même mouvement, au même moment, tous nous convergerons vers les Habitations. Ah ! Quel beau feu de joie !

Je baissai la tête et fis d’un ton chagrin :

— Les enfants aussi périront ? Les enfants au sein ? Les enfants aux dents de lait ? Et les fillettes nubiles ?

Il pirouetta sur lui-même tant grande était sa colère :

— Tu me l’as dit toi-même. Ont-ils eu pitié de Dorcas Good ? Ont-ils eu pitié des enfants de Benjamin Cohen d’Azevedo ?

Je baissai plus bas la tête et murmurai :

— Devons-nous devenir pareils à eux ?

Il s’éloigna à grands pas sans me répondre.

J’appelai Man Yaya qui s’assit en tailleur dans les branches d’un calebassier et fis passionnément :

— Tu sais ce que nous préparons. Or voilà qu’au moment d’agir, je me rappelle ce que tu me disais quand je voulais me venger de Susanna Endicott : « Ne vicie pas ton cœur. Ne deviens pas pareille à eux ! » La liberté est-elle à ce prix ?

Mais au lieu de me répondre avec le sérieux que j’escomptais, Man Yaya se mit à sauter de branche en branche. Quand elle fut parvenue au sommet de l’arbre, elle laissa tomber :

— Tu parles de liberté. Sais-tu seulement ce que c’est ?

Puis elle disparut avant que j’aie eu le temps de lui adresser d’autres questions. J’en conçus de l’humeur. Devait-elle trouver à redire à chaque homme qui vivait à mes côtés ? Même s’il ne s’agissait que d’un enfant ? Pourquoi voulait-elle que je vive ma vie en solitude ? Je résolus de me passer de mes conseils et de laisser Iphigene libre d’agir. Un soir, il vint s’asseoir près de moi :

— Mère, il faut que tu retournes au camp des Marrons. Tu dois voir Christopher !

Je bondis :

— Jamais ! Cela jamais !

Il insista, respectueux et têtu à la fois :

— Il le faut, mère ! Tu ne sais pas ce que sont en réalité les Marrons. Il existe entre les maîtres et eux, un pacte tacite. S’ils veulent que ceux-ci les laissent jouir de leur précaire liberté, ils doivent dénoncer tous les préparatifs, toutes les tentatives de révolte dont ils ont vent dans l’île. Alors ils ont partout leurs espions. Toi seule peux désarmer Christopher.

Je haussai les épaules :

— Crois-tu ?

Il interrogea avec embarras :

— N’est-ce pas son enfant que tu portes ?

Je ne répondis rien.

Cependant, je réalisai le bien-fondé de ses remarques et repris le chemin de Farley Hills.

 

— T’a-t-il promis qu’il n’interviendrait pas ?

— Il l’a promis.

— T’a-t-il paru sincère ?

— Autant que j’aie pu en juger ! Après tout, je ne le connais pas très bien.

— Tu portes l’enfant de cet homme et tu dis que tu ne le connais pas ?

Humiliée, je ne dis mot. Iphigene se leva :

— Nous avons décidé d’attaquer dans quatre nuits ! Je protestai :

— Dans quatre nuits ! Pourquoi cette précipitation ? Laisse-moi au moins interroger l’invisible pour savoir si ce moment est favorable !

Il eut un rire que bientôt, ses lieutenants reprirent en chœur et lança :

— Jusqu’à présent, mère, l’invisible ne t’a pas si bien traitée. Sinon, tu n’en serais pas là où tu es. Cette nuit-là est favorable, car alors la lune sera à son premier quartier et ne se lèvera pas avant minuit. Nos hommes auront l’obscurité pour eux. Au même moment, ils sonneront l’abeng et torche allumée à la main, ils marcheront vers les Habitations.

 

Cette nuit-là j’eus un rêve.

Pareils à trois grands oiseaux de proie, des hommes entraient dans ma chambre. Ils avaient enfilé des cagoules de couleur noire, qui leur recouvraient entièrement le visage et pourtant je savais que l’un d’entre eux était Samuel Parris, l’autre John Indien et le troisième Christopher. Ils s’approchèrent de moi, en tenant à la main un solide bâton taillé en pointe et je hurlai :

— Non, non ! Est-ce que je n’ai pas déjà vécu tout cela ?

Sans se soucier de mes cris, ils relevèrent mes jupes et la douleur abominable ‘m’envahit. Je hurlai plus fort.

À ce moment, une main se posa sur mon front. C’était celle d’Iphigene. Je revins à moi-même et me redressai, encore terrifiée et croyant souffrir. Il interrogea :

— Qu’y a-t-il ? Est-ce que tu ne sais pas que je suis là, tout près de toi ?

La force de mon rêve était telle que je restais un long moment sans parler, revivant cette horrible nuit qui avait précédé mon arrestation. Puis je suppliai :

— Iphigene, donne-moi le temps de prier, de sacrifier et d’essayer de nous concilier toutes les forces…

Il m’interrompit :

— Tituba… (et c’était la première fois qu’il m’appelait ainsi, comme si je n’étais plus sa mère, mais un enfant naïf et déraisonnable)… je respecte tes talents de guérisseuse. N’est-ce pas grâce à toi que je suis en vie à respirer l’odeur du soleil ? Mais fais-moi grâce du reste. L’avenir appartient à ceux qui savent le façonner et crois-moi, ils n’y parviennent pas par des incantations et des sacrifices d’animaux. Ils y parviennent par des actes.

Je ne trouvai rien à répondre.

Je résolus de ne pas discuter davantage et de prendre les précautions que je jugeais nécessaires. Cependant la partie qui allait se jouer était telle que je ne pouvais me passer d’avis. Je me retirai à la lisière de la rivière Ormonde et appelai Man Yaya, Abena ma mère et Yao. Ils apparurent et l’expression détendue, heureuse de leurs traits que je pris pour un excellent présage, me réconforta. Je leur dis :

— Vous savez ce qui se prépare, que me conseillez-vous de faire ?

Yao qui, mort comme vivant, était taciturne, prit néanmoins la parole :

— Cela me rappelle une révolte de mon enfance. Elle avait été organisée par Ti-Noël qui n’avait pas encore pris les montagnes et suait toujours sa sueur de nègre sur la plantation Belle-Plaine. Il avait ses hommes plantés partout et à un signal convenu, ils devaient réduire en cendres les Habitations.

Quelque chose dans sa voix m’indiqua qu’il me mettait en garde et je fis assez sèchement :

— Eh bien, comment tout cela finit-il ?

Il se mit à rouler un cigare de feuilles de tabac, comme s’il cherchait à gagner du temps, puis me regarda bien en face :

— Dans le sang, comme cela finit toujours ! Le temps n’est pas venu de notre libération. J’interrogeai, la voix rauque :

— Quand, quand viendra-t-il ? Combien de sang encore et pourquoi ?

Les trois esprits demeurèrent silencieux comme si cette fois encore je voulais violer des règles et les plongeais dans l’embarras. Yao reprit :

— Il faudra que notre mémoire soit envahie de sang. Que nos souvenirs flottent à sa surface comme des nénuphars.

J’insistai :

— En clair, combien de temps ?

Man Yaya hocha la tête :

— Le malheur du nègre n’a pas de fin.

J’étais habituée à ses propos fatalistes et haussai les épaules avec irritation. À quoi bon discuter ?

 

« Maître du Temps,

De la Nuit et des Eaux,

Toi qui fais bouger l’enfant dans le ventre de sa mère

Toi qui fais croître le roseau de canne à sucre

Et l’emplis d’un suc poisseux

Maître du Temps,

Du Soleil et des Etoiles… »

 

Je n’avais jamais prié avec autant de passion. Autour de moi, la nuit était noire, frémissante de l’odeur du sang des victimes entassées à mes pieds.

 

« Maître du Présent,

Du Passé et de l’Avenir,

Toi sans qui la terre ne porterait rien

Ni icaque, ni pommes surette,

Ni pommes liane, ni pommes cythère

Ni pois d’Angole… »

 

Je m’abîmai en prières.

Peu avant minuit, une lune sans force se lova sur un coussin de nuage.