L’île au(x) Juif(s)

L’EXPLICATEUR : « Je prie le Tout-Puissant afin qu’il me donne lumière et compétence pour vous ouvrir et expliquer le Livre de la Vie et des Voyages de Christophe Colomb qui a découvert l’Amérique et ce qui est ultra. Car c’est lui qui a réuni la Terre Catholique et en a fait un seul globe au-dessous de la Croix. Je dis la vie de cet homme prédestiné dont le nom signifie Colombe et Porte-Christ : telle que cela s’est passé non pas seulement dans le temps, mais dans l’Éternité. Car ce n’est pas lui seulement, ce sont tous les hommes qui ont la vocation de l’Autre Monde et de cette rive ultérieure que plaise à La Grâce Divine de nous faire atteindre. »

 

On notera que le récit qu’annonce cette « prière » (car c’est bien d’un récit qu’il s’agit, à ce stade et dans ces termes) ne fait aucune place à un autre aspect de la conjoncture à laquelle se réfère Claudel. 1492, c’est l’année de la découverte de l’Amérique et celle de la prise de Grenade et de la fin de la Reconquista. Mais c’est aussi, inextricablement lié en un même nœud à ces deux autres composantes, le terme, la limite ultime fixée à l’expulsion des Juifs d’Espagne, ou à leur conversion. Car il n’y avait plus de place dans cette boule surmontée d’une croix pour « cette poignée de déracinés » dont la philosophe Simone Weil a pu dire, avec la franchise et la brutalité d’hystérique que lui prête Jean-Claude Milner, qu’elle « a causé le déracinement de tout le globe terrestre », ce même globe qui semblait fait pour exclure toute perspective autre que celle que commande la sphère et comment ignorer le repère que représente à cet égard la mort de Piero della Francesca, l’auteur du De prospectiva pingendi, en cette même année 1492 ?

 

Pas de place pour les Juifs. Et pas d’autre lieu pour le nom « Juif » qu’onomastique, de l’île aux Juifs, à Paris, ainsi nommée par métonymie pour les horrifiques exécutions dont elle fut le théâtre, sur ce qui est aujourd’hui le site du Vert-Galant, avant que l’îlot soit rattaché à l’île de la Cité, lors de la construction du Pont-Neuf, à cette autre « île au Juif » qu’est devenue l’île du Diable à Cayenne, après le séjour qu’y fit le capitaine Dreyfus.