ESSAI SUR LES MALADIES DE LA TÊTE
(1764)1
[AK II, 259] La simplicité et la modération de la nature2 n’exigent et ne forment en l’homme que des idées générales et une probité toute grossière, tandis que la contrainte artificielle et le luxe3 de la société civile font pulluler les esprits fins et les raisonneurs, mais aussi, à l’occasion, les fous et les dupeurs, et font naître une apparence de sagesse ou de moralité qui permet aux hommes de se passer aussi bien d’entendement que d’honnêteté, pourvu que le beau voile dont les convenances recouvrent les infirmités secrètes de la tête ou du cœur soit tissé de façon suffisamment serrée. À mesure que l’art s’élève, on finit par adopter le mot d’ordre universel de la raison et de la vertu, tout en s’arrangeant cependant pour qu’il suffise de mettre beaucoup d’ardeur à en parler pour pouvoir, entre gens instruits et bien élevés, se dispenser du fardeau de les posséder4. On remarque cependant une différence notable dans la considération que l’on accorde unanimement à ces deux qualités si prisées : chacun se montre en effet bien plus jaloux de la supériorité de l’entendement que des bonnes qualités de la volonté, et, à choisir entre la bêtise et la filouterie, personne n’hésitera un seul instant à se prononcer en faveur de cette dernière. Et c’est là sans doute un très bon calcul, car lorsque absolument tout dépend de l’art, les finesses de la ruse deviennent indispensables tandis que l’on peut très bien se passer de la probité qui, dans de telles circonstances, ne saurait être qu’une entrave. Je vis au milieu de citoyens sages et de bonne moralité, ou plutôt, au milieu de ceux qui s’y entendent pour paraître tels, et je me flatte qu’on voudra bien me faire crédit d’assez de cette finesse pour croire que, même si je possédais des remèdes éprouvés [AK II, 260] pour éradiquer les maladies de la tête et du cœur, j’aurais cependant des scrupules à mettre sur le marché cette antique camelote, bien conscient que la cure populaire qui est à la mode pour le traitement de l’entendement et du cœur n’a pas attendu cela pour progresser dans le sens souhaité, et surtout que ces médecins de l’entendement que l’on appelle les logiciens ont pleinement satisfait la demande depuis qu’ils ont fait cette importante découverte : la tête humaine est proprement un tambour, qui ne résonne que parce qu’il est vide5. En ce qui me concerne, je ne vois donc rien de mieux à faire que d’imiter la méthode des médecins qui estiment avoir rendu un grand service à leur patient lorsqu’ils ont mis un nom sur sa maladie, et j’esquisse une petite onomastique des infirmités de la tête, depuis sa paralysie dans l’imbécillité jusqu’à ses spasmes dans la folie furieuse6 ; mais, pour bien faire voir la dérive progressive de ces fâcheuses maladies, je crois nécessaire de les présenter au préalable dans leurs degrés plus doux, de la stupidité jusqu’à la folie, parce que ces états, qui sont pourtant des plus courants dans les conditions de la vie civile, mènent tout droit aux autres.
Une tête obtuse manque de vivacité d’esprit, une tête stupide manque d’entendement7. La promptitude à saisir quelque chose et à s’en rappeler, tout comme l’aisance à l’exprimer convenablement dépendent, et même beaucoup, de la vivacité d’esprit ; quelqu’un qui n’est pas stupide peut par conséquent être malgré tout très obtus, dans la mesure où les choses lui rentrent difficilement dans la tête, quoiqu’il puisse faire ensuite immédiatement preuve d’une grande maturité de jugement en les examinant ; et une difficulté d’expression n’atteste rien moins qu’une incapacité de l’entendement, mais témoigne seulement d’une vivacité d’esprit insuffisante pour habiller les pensées avec les signes appropriés parmi la masse des signes disponibles. Le célèbre jésuite Clavius8 fut renvoyé des Écoles comme incapable (car, suivant les épreuves d’Orbile9 pour l’entendement, un jeune garçon n’est bon à rien s’il ne sait faire ni vers ni exercices de rédaction10). Il tomba ensuite par hasard dans les mathématiques, le jeu changea, et ses anciens professeurs ne furent plus par rapport à lui que des stupides. Le jugement pratique sur les choses, indispensable par exemple au paysan, à l’artiste, ou au navigateur, etc., est très différent du jugement sur la façon de manœuvrer les hommes dans leur conduite mutuelle. Dans ce dernier cas, il s’agit moins d’une question d’entendement que d’astuce, et l’aimable carence qui consiste à être privé d’une capacité aussi prisée se nomme la simplicité d’esprit. S’il faut en attribuer la cause [AK II, 261] à une faiblesse de la faculté de juger en général, un tel homme s’appelle un benêt, un simplet, etc. Étant donné que, dans la société civile, les manigances et les stratagèmes deviennent peu à peu des maximes habituelles, le jeu des actions humaines s’en trouve considérablement compliqué, et il ne faut donc pas s’étonner si un homme au demeurant intelligent et probe, soit qu’il méprise trop cette sorte d’habileté pour daigner s’en mêler, soit qu’il ne puisse pas résoudre son cœur noble et bienveillant à une idée aussi odieuse de la nature humaine, tombe forcément dans les pièges que lui tendent partout les dupeurs qui l’entourent, et leur donne fort matière à rire, si bien qu’à la fin, l’expression « un homme bon » n’a plus rien d’une tournure fleurie mais désigne tout bonnement un simplet, et aussi à l’occasion un c… ; car, dans la langue des fripons, un homme n’est pas intelligent s’il ne considère pas les autres comme rien de mieux que ce qu’il est lui-même, à savoir comme des dupeurs.
Les impulsions de la nature humaine qui, lorsqu’elles atteignent de hauts degrés, s’appellent des passions, sont les forces motrices de la volonté ; l’entendement ne fait que s’y adjoindre pour estimer le montant total de la satisfaction de l’ensemble des inclinations à partir de la fin projetée, et aussi pour trouver les moyens de la mettre en œuvre. Pour peu qu’une passion soit particulièrement puissante, l’entendement n’y pourra pas grand-chose ; car un homme captivé par sa passion a beau parfaitement distinguer les raisons qui vont à l’encontre de son inclination favorite, il se sent impuissant à leur imprimer une fermeté effective11. Lorsque cette inclination est bonne en soi et que la personne est par ailleurs raisonnable, hormis que le penchant qui la domine lui masque les graves conséquences qui en découlent, cet état de la raison enchaînée est la déraison. Un homme déraisonnable peut faire preuve de beaucoup d’entendement, y compris dans le jugement qu’il porte sur les actions dans lesquelles il déraisonne ; il lui faut aussi beaucoup d’entendement et bon cœur pour mériter une telle appellation, qui atténue somme toute la gravité de ses dérèglements. L’homme déraisonnable peut même s’avérer de très bon conseil pour autrui, même si ses recommandations restent lettre morte pour lui-même. Seuls les dommages ou bien l’âge peuvent le dissuader, quoiqu’il ne s’agisse le plus souvent pour lui que de troquer une déraison contre une autre. Depuis la nuit des temps, on ne compte plus les gens raisonnables que la passion amoureuse ou une ambition exacerbée ont fait sombrer dans la déraison. Une jeune fille oblige le redoutable Alcide12 à filer la laine dans ses jupons, et les oisifs citoyens d’Athènes envoient Alexandre au bout du monde par leurs louanges frivoles13. Il y a aussi d’autres inclinations, [AK II, 262] moins véhémentes et moins répandues, qui ne manquent pas cependant elles aussi d’engendrer leur forme de déraison : la passion de bâtir, l’amour des tableaux, la bibliophilie. L’homme dégénéré a quitté sa place naturelle ; il est attiré par tout et captivé par tout. À l’homme déraisonnable s’oppose l’homme avisé ; mais quelqu’un qui est sans déraison est un sage14. Ce sage, on peut bien aller le chercher dans la lune ; Peut-être ignore-t-on là-bas la passion, et peut-être a-t-on là-bas infiniment plus de raison. L’insensible est protégé de la déraison par sa stupidité ; mais, aux yeux du commun des mortels, il fait figure de sage. Pyrrhon, sur un bateau en pleine tempête, alors que tout le monde s’agitait anxieusement, vit un cochon qui vidait tranquillement son auge, il le montra du doigt et dit : « Tel doit être le calme d’un sage. » L’insensible est le sage de Pyrrhon15.
Lorsque la passion dominante est détestable en soi, et qu’elle est en même temps à ce point dépravée qu’elle trouve sa satisfaction dans quelque chose de diamétralement opposé à sa visée naturelle, l’état de cette raison à la renverse est la folie. Le déraisonnable connaît pertinemment la véritable visée de sa passion, même s’il lui laisse une force qui la rend capable d’enchaîner la raison. Mais le fou se rend en même temps si stupide qu’il ne se croit en possession de ce qu’il désire que lorsqu’il a vraiment réussi à s’en priver. Pyrrhus16 savait très bien que la bravoure et la puissance font l’objet d’une admiration universelle ; il obéissait de façon très juste à l’impulsion de l’ambition, et il n’était autre que ce pour quoi le tenait Cinéas, à savoir quelqu’un de déraisonnable. Mais lorsque Néron s’expose à la risée publique en déclamant des vers lamentables du haut d’une scène pour décrocher le prix de poésie, et qu’à la fin de sa vie, il s’exclame encore : Quantus artifex morior17 !, je ne vois là en ce maître de Rome, craint et raillé, rien de mieux qu’un fou. Je soutiens que toute folie est proprement greffée sur deux passions, l’orgueil et l’avarice. Les deux inclinations sont iniques et c’est pourquoi on les hait ; toutes les deux sont par nature dépravées et leur fin se détruit elle-même. L’orgueilleux fait montre d’une prétention non dissimulée à la supériorité sur autrui, qu’il méprise ouvertement. Il se croit honoré quand on le siffle, car il est clair que le fait de mépriser autrui soulève à son tour chez ce dernier sa propre vanité contre le prétentieux. L’avare pense que beaucoup de choses lui sont nécessaires et qu’il lui est impossible [AK II, 263] de se passer du moindre de ses biens ; mais il se passe en réalité de tout ce qu’il possède, puisqu’il met tous ses biens sous séquestre par mesquinerie. L’aveuglement de l’orgueil engendre d’une part des fous niais, d’autre part des fous bouffis, suivant qu’une frivole inconstance ou qu’une raide stupidité s’est emparée de leur tête vide. Depuis la nuit des temps, la cupidité crasse a alimenté tant d’histoires ridicules que l’on saurait difficilement en imaginer de plus cocasses que celles qui se sont réellement produites. Le déraisonnable n’est pas sage, le fou n’est pas intelligent. La moquerie qu’attire sur lui l’homme déraisonnable est enjouée et indulgente, tandis que le fou mérite le fouet le plus cinglant du satyre, hormis qu’il ne le sent pour ainsi dire pas. On ne doit pas désespérer tout à fait qu’un homme déraisonnable puisse un jour redevenir avisé, mais quiconque pense pouvoir rendre un fou intelligent lave un Maure18. La cause en est que, dans le premier cas, il règne malgré tout une inclination authentique et naturelle, qui ne fait à la rigueur qu’enchaîner la raison, alors que, dans le second cas, une niaise fantasmagorie en bouleverse les principes. Je laisse à d’autres le soin d’examiner s’il y a vraiment lieu de s’inquiéter de cette étonnante prophétie de Holberg19 : la croissance journalière du nombre de fous est inquiétante et laisse craindre qu’ils puissent bien se mettre encore en tête de fonder la cinquième monarchie. Mais, à supposer même qu’ils aient ce dessein, ils feraient bien de ne pas trop se précipiter ; car l’un d’entre eux pourrait très bien glisser à l’oreille d’un autre ce que le célèbre bouffon d’une Cour voisine cria à des étudiants qui le poursuivaient en courant alors qu’il traversait à cheval une ville de Pologne, vêtu en habits de fou : « Messieurs, soyez sérieux, retournez à vos études, car si nous sommes trop nombreux, il n’y aura plus assez de pain pour nous tous. »
Je passe des infirmités de la tête que l’on méprise et que l’on raille, à celles que l’on regarde d’ordinaire avec pitié, de celles qui n’interrompent pas le cours de la vie civile à celles dont la prévoyance publique s’occupe et pour lesquelles elle prend des dispositions. Je divise ces maladies en deux catégories : les maladies de la défaillance et celles de la perturbation. Les premières se rangent sous l’appellation générale d’imbécillité, les secondes sous celles de dérangement mental. L’imbécile est frappé d’une grande défaillance de la mémoire, de la raison et même ordinairement des impressions sensibles. Ce mal est pour une bonne part incurable, car, étant donné les difficultés qu’il y a à soigner les désordres sauvages du cerveau dérangé, il doit être à peu près impossible d’insuffler à nouveau la vie dans ses organes éteints. [AK II, 264] Les manifestations de cette faiblesse qui condamne ces malheureux à ne jamais sortir de l’état d’enfance sont trop connues pour qu’il soit nécessaire de s’y arrêter davantage.
Les infirmités de la tête dérangée comportent autant de genres principaux qu’il y a de capacités mentales concernées. Je pense pouvoir les ordonner intégralement sous les trois divisions suivantes : premièrement, la perturbation des concepts de l’expérience dans l’hallucination ; deuxièmement, le désordre de la faculté de juger dans le délire, qui fait directement suite à cette expérience ; troisièmement la perturbation de la raison concernant les jugements universels dans l’extravagance. Tous les autres phénomènes du cerveau malade peuvent, à ce qu’il me semble, être considérés soit comme différents degrés des accès mentionnés ci-dessus, soit comme une malheureuse combinaison de ces maux les uns avec les autres, soit enfin comme la greffe de ceux-ci sur de puissantes passions et être par conséquent rangés sous les classes indiquées.
En ce qui concerne le premier mal, c’est-à-dire l’hallucination, j’en explique les phénomènes de la façon suivante. L’âme de tout homme est occupée, même dans son état le plus sain, soit à peindre toutes sortes d’images de choses qui ne sont pas présentes, soit, dans le cas de la représentation de choses présentes, à parachever quelque ressemblance imparfaite par tel ou tel trait chimérique que rajoute la capacité de création poétique en l’inscrivant dans la sensation. On n’a aucune raison de croire que notre esprit suive en cela d’autres lois pendant la veille que pendant le sommeil, et tout laisse au contraire supposer que, lorsque nous sommes éveillés, les impressions vivaces des sens éclipsent les images chimériques, qui sont plus ténues, jusqu’à les rendre méconnaissables, alors que celles-ci retrouvent toute leur force dans le sommeil, lorsque l’âme se ferme à toutes les impressions extérieures. Il n’est donc pas surprenant que les rêves, tant qu’ils durent, apparaissent comme de véritables expériences de choses réelles. Car puisqu’ils sont alors en l’âme les représentations les plus fortes, ils sont l’exact équivalent en cet état de ce que sont les sensations à l’état de veille. Or, à supposer que certaines chimères aient pour ainsi dire lésé tel ou tel organe du cerveau, d’une manière ou d’une autre, de façon à produire en lui une impression aussi profonde et en même temps aussi exacte que celle d’une perception sensible, une raison saine et bien portante n’aura d’autre choix que de prendre cette fantasmagorie pour une expérience réelle, même à l’état de veille. [AK II, 265] Il serait vain en effet d’opposer des principes rationnels à une sensation, ou à toute représentation dotée d’une force équivalente, car les sens persuadent bien mieux de la réalité des choses qu’un raisonnement ; en tout cas, quelqu’un qui serait pris sous le charme d’une telle chimère ne pourrait jamais être amené à douter de la réalité de sa prétendue sensation en vertu de simples ratiocinations. On s’aperçoit aussi que des personnes dont la raison présente par ailleurs tous les signes d’une assez grande maturité peuvent malgré tout se mettre à soutenir mordicus avoir vu je ne sais quelles formes spectrales et autres visages grimaçants, tout en faisant cependant preuve de suffisamment de finesse pour articuler leur expérience imaginaire avec toute la subtilité du jugement rationnel. L’état dans lequel l’homme dérangé a l’habitude, sans manifester le moindre signe extérieur de maladie violente, de se représenter certaines choses à l’état de veille comme s’il les avait clairement perçues, alors même qu’elles ne correspondent à rien de présent, s’appelle l’hallucination. L’halluciné est donc un rêveur éveillé20. Lorsque l’illusion habituelle de ses sens n’est que partiellement chimérique, et qu’elle comporte aussi une grande part de sensation authentique, un homme qui en arrive à un tel degré de perturbation est un fantasque21. Lorsque au réveil, encore couché dans un état de douce et nonchalante distraction, notre imagination s’empare de figures irrégulières, par exemple des motifs d’un dessus-de-lit, ou de quelque tache sur le mur voisin pour y dessiner d’improbables figures humaines, il s’agit bien là d’un divertissement qui n’est pas désagréable, mais dont nous pouvons rompre le charme à notre guise. Nous ne rêvons alors qu’en partie et nous tenons la chimère en notre pouvoir22. Mais si cela se produit à un plus haut degré, l’homme éveillé s’avérant incapable de chasser par son attention la part d’illusion que comporte cette imagination trompeuse, une telle perturbation fait présumer un fantasque. Cette duperie de soi-même dans les sensations est du reste très commune et, tant qu’elle demeure modérée, on lui épargne une telle dénomination, quoiqu’il suffise qu’une passion s’en mêle pour que cette même faiblesse mentale dégénère en une véritable fantasquerie. Au demeurant, un aveuglement fort répandu fait que les hommes ne voient pas ce qu’ils ont devant eux, mais plutôt ce que leur inclination leur dépeint : le naturaliste collectionneur voit des villes dans les pierres de Florence23, le dévot l’histoire de la Passion dans le marbre tacheté, telle dame aperçoit au télescope les ombres de deux amants dans la lune, alors que son curé, lui, y voit deux [AK II, 266] clochers. Sous l’effet de l’effroi, les rayons de l’aurore boréale24 se changent en piques et en épées et, au crépuscule, un poteau indicateur semble un spectre gigantesque.
La disposition mentale au fantastique n’est nulle part aussi commune que dans l’hypocondrie25. Si les chimères que cette maladie fait pulluler ne trompent pas les sens externes, elles donnent en revanche à l’hypocondriaque l’illusion d’une sensation touchant son propre état, du corps ou bien de l’âme, alors que cette sensation n’est pour une grande part qu’une lubie26 sans contenu. L’hypocondriaque est atteint d’un mal, qui, quel qu’en soit le siège principal, parcourt vraisemblablement de temps à autre dans le tissu nerveux en divers endroits du corps. Mais ce mal imprègne avant tout le siège de l’âme d’une vapeur mélancolique, de sorte que le patient éprouve en lui-même l’illusion de presque toutes les maladies dont il entend seulement parler. Il ne parle de rien plus volontiers que de son indisposition, adore lire des livres de médecine, reconnaît partout son propre cas ; pourtant, sa bonne humeur le reprend sans crier gare dès qu’il est en société, et alors il rit beaucoup, mange bien, et a ordinairement tout l’air d’un homme en bonne santé. En ce qui concerne sa fantasquerie intérieure, les images reçoivent la plupart du temps dans son cerveau une force et une durée qui l’accablent. Si, lorsqu’une drôle de figure lui passe par la tête (bien qu’il n’y voit lui-même qu’une image de sa fantaisie), cette lubie lui arrache un rire déplacé en présence d’autrui et qu’il n’en indique pas la cause ; ou bien si toutes sortes de représentations obscures excitent en lui une impulsion violente à faire quelque chose de mal, qu’il en redoute l’éruption et qu’il se tourmente à ce sujet mais sans jamais passer à l’acte, alors son état ressemble beaucoup à celui d’un halluciné, le péril en moins. Le mal n’a pas de racines profondes et, en ce qui concerne le mental, il disparaît en général de lui-même, ou bien sous l’effet de quelque médication. Un seul et même type de représentation agit à des degrés divers sur la sensibilité en fonction l’état mental des hommes concernés. Il y a une espèce de fantasquerie que l’on attribue aux gens pour la simple raison qu’un sentiment les émeut à l’excès, à en juger en tout cas selon la retenue dont est censée faire preuve une tête saine. À ce compte-là, on dira que le mélancolique est un fantasque relativement au mal de vivre, que les nombreux transports de l’amour sont fantastiques à l’extrême, et que l’habile supercherie des États antiques [AK II, 267] consistait à faire des citoyens des fantasques concernant le sentiment du bien public27. Un homme qu’un sentiment moral échauffe davantage qu’un principe, dans des proportions dont les autres n’ont pas idée, étant donné la fadeur, et dans la plupart des cas, le manque de noblesse de leur sentiment, celui-là, ils se le représentent comme un fantasque. J’imagine Aristide28 chez les usuriers, Épictète parmi les gens de cour29, et Jean-Jacques Rousseau au milieu des docteurs de la Sorbonne. J’entends d’ici retentir les rires moqueurs, et cent voix s’exclamer : « Quels fantasques ! » Cette apparence équivoque de fantasquerie dans des sentiments en soi bons et moraux est l’enthousiasme, et rien de grand ne s’est jamais accompli sans lui dans le monde. Il en va tout autrement du fanatique (visionnaire, exalté). Celui-ci est proprement un halluciné qui se prétend en inspiration immédiate et en étroite intimité avec les puissances du ciel. La nature humaine ne connaît pas d’illusion plus dangereuse. Si l’éruption du mal est récente, si l’homme qui en est le dupe a du talent et si la multitude est prête à absorber ce ferment au plus profond d’elle-même, il arrive alors que parfois que l’État lui-même en éprouve des spasmes. L’exaltation porte les inspirés aux dernières extrémités. Mahomet sur le trône du Prince et Jean de Leyde sur l’échafaud30. Au nombre des perturbations de la tête qui affectent les concepts de l’expérience, je peux encore ajouter dans une certaine mesure le dérangement de la faculté du souvenir. Le malheureux qui en fait les frais est abusé par la représentation chimérique d’on ne sait quel état antérieur qui n’a jamais réellement existé. Quelqu’un qui évoque les biens qu’il croit avoir possédés jadis, ou le royaume qu’il a perdu, sans être par ailleurs spécialement dupe de sa situation présente, est un halluciné du souvenir. Le vieux grincheux qui croit dur comme fer que le monde était bien plus ordonné dans sa jeunesse, et que, de son temps, les hommes étaient meilleurs, est un fantasque du souvenir.
Jusqu’ici, dans la tête dérangée, ce n’est pas la force de l’entendement proprement dite qui est atteinte, du moins pas forcément, car l’erreur ne se glisse en fin de compte que dans les concepts, tandis que les jugements peuvent se révéler par ailleurs tout à fait justes, et même prodigieusement raisonnables, pour peu que l’on admette l’authenticité de la sensation perturbée. Mais le dérangement de l’entendement consiste en ceci : juger complétement de travers à partir d’expériences au demeurant exactes [AK II, 268] ; et le premier degré de cette maladie est le délire, qui contrevient à la règle générale de l’entendement dans les jugements les plus directement tirés de l’expérience. Le délirant voit ou se souvient des objets de façon tout aussi exacte qu’une personne bien-portante, à ceci près qu’en raison d’un singulier égarement, il interprète généralement la conduite des autres hommes en ramenant tout à lui, et croit par conséquent toujours deviner je ne sais quels sombres desseins qui ne sont jamais venus à l’idée de personne. À l’entendre, on croirait que toute la ville ne s’occupe que de lui. Les gens au marché, qui vaquent à leurs affaires entre eux et qui croisent à peine son regard ourdissent de sombres machinations contre lui ; si le veilleur de nuit le hèle, c’est pour se moquer de lui ; bref, il ne voit partout qu’une vaste conjuration contre lui. Le mélancolique, qui est délirant relativement à ses conjectures tristes ou maladives, est un esprit chagrin. Mais il y a aussi toutes sortes de délires guillerets, et la passion amoureuse se complaît et se tourmente en multipliant des interprétations qui ressemblent au délire. Un orgueilleux est aussi dans une certaine mesure un délirant, qui conclut que les autres l’admirent quand ils le toisent d’un air moqueur. Le second degré du dérangement de la tête relatif à la faculté supérieure de connaître est le désordre de la raison, lorsqu’elle s’égare dans des jugements imaginaires très subtils à propos de concepts universels, et on peut l’appeler extravagance. Au stade avancé de ce dérangement, le cerveau calciné fourmille de toutes sortes de vues prétentieuses et ultraraffinées : les dimensions de la mer enfin découvertes, les prophéties dévoilées, et encore je ne sais quel micmac de casse-tête inintelligents. Si l’infortuné se fourvoie aussi sur les jugements d’expérience, on dit alors qu’il est atteint de vésanie. Mais s’il se fonde sur de nombreux jugements d’expérience corrects, et que seul son sentiment est grisé par la nouveauté et la multiplicité des conséquences que lui présente sa vivacité d’esprit, à tel point qu’il en néglige la justesse dans l’enchaînement de ses pensées, cela aboutit le plus souvent à une brillante apparence de délire, qui peut coexister avec le plus grand génie, étant donné de toute façon qu’une raison laborieuse aurait été incapable de suivre la vivacité d’esprit dans ses emportements. Lorsqu’une tête dérangée devient insensible aux perceptions extérieures, elle est forcenée ; cet état, dans la mesure où il est dominé par la colère, s’appelle la rage. Le désespoir est un état forcené passager chez quelqu’un qui a perdu l’espérance. L’agitation bruyante [AK II, 269] chez quelqu’un de dérangé s’appelle en général fureur. Le furieux, dans la mesure où il est forcené, est fou furieux.
L’homme ne peut être que faiblement exposé à la déraison dans l’état de nature, et encore moins à quelque folie. Ses besoins le retiennent en permanence au ras de l’expérience et occupent son entendement sain de façon si légère que l’homme remarque à peine avoir besoin d’entendement pour ses actions. L’indolence donne une bonne mesure à ses désirs grossiers et communs et laisse assez de pouvoir au peu de jugement dont il a besoin pour les diriger à son plus grand avantage. Où pourrait-il donc trouver matière à quelque folie, puisqu’il ne peut être – insouciant comme il l’est du jugement d’autrui – ni vaniteux ni bouffi d’orgueil ? N’ayant pas la moindre idée de la valeur de biens auxquels il n’a pas goûté, il est assuré contre les inepties de la cupidité crasse ; et, parce que sa tête demeure toujours réfractaire à la moindre vivacité d’esprit, il est également à l’abri de toute vésanie. De même, les cas de dérangement mental sont forcément rares dans cet état de simplicité. Même si le sauvage avait subi quelque choc au cerveau, je ne vois pas d’où la fantasquerie pourrait venir supplanter les sensations qui constituent habituellement sa seule et unique occupation. Quel délire pourrait bien s’emparer de lui, puisque rien ne le pousse jamais à s’aventurer bien loin dans son jugement ? Quant à l’extravagance, elle est assurément tout à fait au-dessus de ses capacités. S’il est atteint d’une maladie de la tête, il est soit imbécile, soit fou furieux, encore que cela ne puisse se produire que très rarement, étant donné qu’il est la plupart du temps en bonne santé, étant libre et en mouvement. C’est à vrai dire dans la société civile que se trouvent les ferments de toute cette corruption, qui, quand ils ne la produisent pas directement, servent néanmoins à l’entretenir et à l’étendre. L’entendement, dans la mesure où il suffit aux nécessités et aux plaisirs simples de la vie, est un entendement sain ; mais, dans la mesure où il se met au service du luxe artificiel, que ce soit pour les jouissances ou pour les sciences, c’est un entendement fin. L’entendement sain du citoyen apparaîtrait donc déjà comme très fin par rapport à celui de l’homme naturel ; et les concepts qui, pour être compris, supposent un entendement fin dans certaines classes de la société sont inappropriés pour les classes qui se rapprochent davantage, du moins par leurs vues, de la simplicité de la nature, et, lorsque ces concepts leur parviennent, en général, ils les rendent fous. L’abbé Terrasson distingue quelque part deux sortes d’esprits dérangés : ceux qui tirent des conclusions justes à partir de représentations fausses [AK II, 270], et ceux qui raisonnent de travers à partir de représentations justes31. Cette division concorde parfaitement avec les propositions qui précèdent. Chez ceux de la première espèce, les fantasques ou les hallucinés, ce n’est pas vraiment l’entendement qui souffre, mais seulement la faculté chargée d’éveiller en l’âme les concepts destinés ensuite à être comparés par la faculté de juger. On peut très bien opposer à ces malades des jugements rationnels, si ce n’est pour les guérir de leurs maux, du moins pour les soulager. Mais, puisque chez ceux de la deuxième espèce – délirants et extravagants – c’est l’entendement lui-même qui est atteint, il est par suite non seulement déraisonnable de ratiociner avec eux (parce que, s’ils pouvaient saisir ces principes rationnels, ils ne seraient précisément pas délirants), mais encore de la plus extrême nocivité. Car on ne fait alors que donner à leur tête perturbée de nouveaux matériaux pour échafauder des inepties ; la contradiction ne les amende pas, mais les échauffe, et il est absolument nécessaire d’adopter avec eux, lorsqu’on les cotoie, un air plein de sang-froid et de bienveillance, en faisant exactement comme si on n’avait pas remarqué que quelque chose cloche dans leur entendement.
J’ai appelé les infirmités de la faculté de connaître les « maladies de la tête », de même qu’on appelle « maladie du cœur »32 la corruption de la volonté. J’ai seulement considéré les phénomènes de ces maladies tels qu’ils se présentent dans le mental, sans chercher à en épier la racine, qui se trouve sans doute dans le corps, et dont il se peut que le siège principal soit plutôt dans les parties digestives que dans le cerveau, comme l’expose avec beaucoup de vraisemblance cet hebdomadaire apprécié et universellement connu sous le nom Le Médecin dans ses numéros 150, 151, 15233. Je ne peux au demeurant en aucune façon me convaincre que le dérangement mental découlerait, comme on le croit d’ordinaire, de l’orgueil, de l’amour, ou encore d’une méditation trop soutenue, ou de je ne sais quel mésusage des forces de l’âme. Cet avis, qui fait de l’infortune du malade un motif de reproches moqueurs, est très peu charitable et résulte d’une erreur répandue consistant à confondre la cause avec l’effet. En prêtant un tant soit peu d’attention aux exemples, on se rend compte que c’est d’abord le corps qui souffre. Étant donné que le germe de la maladie ne se développe au début qu’imperceptiblement, on n’éprouve d’abord qu’une perturbation ambiguë, qui ne fait pas encore soupçonner un dérangement mental et qui se manifeste par d’extraordinaires lubies amoureuses, un air bouffi d’orgueil, ou une rumination aussi profonde que vaine. [AK II, 271] Avec le temps, la maladie éclate, et c’est l’occasion d’en rendre responsable l’état mental qui l’a immédiatement précédée. Il faudrait cependant plutôt dire que, si l’homme est devenu orgueilleux, c’est parce qu’il était déjà, à un certain degré, dérangé, et non qu’il est devenu dérangé d’avoir été trop orgueilleux. Ces tristes maux, pour peu qu’ils ne soient pas héréditaires, laissent encore espérer un heureux rétablissement ; et celui qu’il faut ici appeler à la rescousse, c’est avant tout le médecin. Pour l’honneur, il me déplairait cependant d’exclure le philosophe, qui pourrait édicter le régime du mental, à la condition toutefois qu’il n’exige pas, comme dans ses nombreux autres emplois, de rétribution. Par égard pour lui, le médecin ne refuserait pas non plus de prêter mainforte au philosophe, si celui-ci, à un moment ou à un autre, tentait la grande mais toujours vaine cure de la folie. Par exemple, il soumettrait à l’observation la fureur d’un docte hurleur34, pour savoir si des moyens cathartiques pris à forte dose ne seraient pas de quelque efficacité. Car si, comme l’observe Swift35, un mauvais poème n’est qu’une simple purgation du cerveau par laquelle le poète malade se soulage en évacuant quantité d’humeurs nocives, pourquoi n’en serait-il pas de même d’un misérable écrit remâché ? Mais, si c’est le cas, il serait alors judicieux d’indiquer à la nature une autre voie de purgation, pour que le mal soit évacué radicalement et en silence, sans en alarmer le public.
1 Texte de jeunesse, l’Essai sur les maladies de la tête fut publié anonymement en plusieurs livraisons dans les Königsbergsche Gelehrte und Politische Zeitungen, n° 4 à 8, datés du 13, 17, 20, 24 et 27 février 1764 – repris en AK II, 259-271. Il existe des traductions françaises de Jean-Pierre Lefebvre dans L’Évolution psychiatrique, 42, 2,1977, et de Monique David-Ménard, dans les Observations sur le sentiment du beau et du sublime, GF-Flammarion, 1993.
Du Raisonnement sur un aventurier exalté, Kant reprend ici sous une forme développée deux thèmes principaux : d’une part, la critique rousseauiste des mœurs de la société civile par la notion d’état de nature et, d’autre part, l’idée d’un lien de cause à effet entre les troubles de la digestion de Komarnicki et le déclenchement de ses visions, c’est-à-dire de façon générale la thèse d’une causalité organique des troubles mentaux.
La réflexion de Kant sur les maladies de la tête se poursuit pendant toute sa période d’enseignement. On peut se reporter sur ce point à la série de cours d’anthropologie publiés dans l’édition de l’Académie (AK XXV). Cf. aussi AP, § 52, AK VII, 214 – Vrin, p. 81-82 ; Refl.1505, 1506 ; AK XV, 809-815.
2 Ces deux termes caractérisent l’état de nature. Cf. Remarques sur les observations, AK XX, 6 – Vrin, p. 89.
3 Réminiscence du Discours sur les sciences et les arts (1750) de Rousseau. Sur la critique kantienne du luxe, cf. AP, § 72, AK VII, 249 – Vrin, p. 107.
4 Dans la première partie du Discours sur les sciences et les arts (1750), Rousseau dénonçait les mœurs policées comme de simples « parures » permettant de revêtir « les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune », OC, III, 7.
5 L’expression est d’Addison, cf. AP, § 6, AK VII, 139 – Vrin, p. 26. La logique étudie une tête vide car elle ne considère que la forme des raisonnements, abstraction faite de leurs contenus.
6 Kant va suivre les divisions suivantes :
I. Degrés inférieurs des maladies de la tête (objets de moquerie et de mépris)
I-1. Infirmités par manque d’intelligence :
Stupidité (Dummheit) | par manque d’entendement |
Obtusion (Stumpfsinn) | par manque de vivacité d’esprit |
Simplicité (Einfalt) | par manque d’astuce |
I-2. Infirmités dues à l’emprise de la passion :
Déraison (Thorheit) | état de la raison enchaînée par la passion (suivant une inclination naturelle) ex. : Alexandre |
Folie (Narrheit) | état de la raison renversée par une passion détestable (orgueil ou avarice) ex. : Néron |
II. Maladies de la tête proprement dites (objets de pitié, objets d’intervention médicale)
II-1. Les maladies de la défaillance (Ohnmacht), sous la catégorie générale de l’imbécillité (Blödsinnigkeit) :
Imbécillité (Blödsinnigkeit) | défaillance incurable de la mémoire, de la raison ou des sens |
II-2. Les maladies de la perturbation (Verkehrtheit), sous la catégorie générale du dérangement mental (gestörten Gemüths) :
II-2-1. Division en trois catégories suivant les facultés mentales concernées :
Hallucination (Verrückung) | (1) Renversement des concepts de l’expérience, des représentations (perceptions, sentiments, souvenirs), rêve éveillé |
Fantasquerie (Phantasterei) | mélange de chimère et de perception ex. : hypocondrie, mélancolie, fanatisme religieux, fantasque du souvenir |
Délire (Wahnsinn) | (2) Désordre de la faculté de juger qui contrevient aux règles de l’entendement Les représentations sont justes mais les raisonnements sont faux |
Extravagance (Wahnwitz) | (3) renversement des jugements universels de la raison |
Vésanie (Aberwitz) | Cas d’extravagance où les jugements de l’expérience font aussi défaut |
II-2-2. Complications :
État forcené (Unsinnigkeit) | dérangement mental accompagné d’insensibilité |
Rage (Raserei) | état forcené accompagné de colère |
Désespoir (Verzweiflung) | état forcené privé d’espérance |
Fureur (Tobsucht) | état de dérangement mental accompagné d’agitation bruyante |
Folie furieuse (Tollheit) | état forcené accompagné de fureur |
Jackie Pigeaud souligne l’absence d’originalité de cette nomenclature (cf. « L’aporie des médecins révélée par un philosophe », in Aux portes de la psychiatrie, Aubier, 2001, p. 116).
Si le tableau kantien des troubles mentaux reconduit une division essentielle entre deux formes de maladies de la tête (cf. notre présentation, p. 23), il ménage également une articulation continue entre les deux ordres. Ainsi l’hallucination, première maladie de la perturbation peut dégénérer en fantasquerie sous l’effet de sa « greffe » sur une passion préexistante.
7 « Qui manque d’esprit a la tête obtuse (obtusum caput) ; il peut du reste avoir une dose convenable de raison ; mais il ne faut pas lui demander de jouer au poète […]. L’absence de jugement quand on est sans esprit, c’est la stupidité (stupiditas) ; cette même absence quand on a de l’esprit, c’est la sottise », AP, § 46, AK VII, 204 – Vrin, trad. Foucault, p. 74.
8 Christopher Schlüssel, dit Clavius (1537-1612), mathématicien jésuite : « Clavius que son maître d’école voulait mettre en apprentissage chez le maréchal-ferrant parce qu’il ne pouvait faire des vers, dès qu’il eut entre les mains un livre de mathématiques, devint, dans cette spécialité, un grand savant. – Avoir la tête lente n’est pas avoir la tête faible ; de même celui qui saisit promptement n’est pas toujours profond ; il est souvent superficiel », AP, § 46, AK, VII, 204 – Vrin, p. 74.
9 Orbile le Fouetteur, maître de grammaire d’Horace : « Je me souviens qu’Orbilius me les faisait écrire, à coups de verge, quand j’étais petit », Épîtres, II, 1, 71 – Œuvres, GF-Flammarion, trad. Richard, p. 245. Selon Ewald Frey, le néologisme « orbilianisme » est formé en français au XVIIIe siècle contre l’éducation des jésuites.
10 Schulchrien. Le terme renvoie aux chreia grecs, exercices de composition.
11 Thème classique de l’impuissance face aux passions, qui fait écho à la phrase d’Ovide citée par Spinoza (Éthique, IV, 17) : « je vois le meilleur et je l’approuve, et je fais le pire », Ovide, Métamorphoses, VII, 20.
12 Alcide est l’autre nom du héros grec Hercule, petit-fils d’Alcée. Omphale, reine de Lydie, dont il devient l’esclave et l’amant, le fait filer la laine à ses pieds, au milieu des femmes de sa cour.
13 « Alexandre trompé par les flatteries de ses courtisans, s’était regardé comme un Dieu », Horace, Épîtres, II, 2, 127. Alexandre est cité par Boissier de Sauvages comme un cas de « mélancolie extravagante » (melancolia moria), une « espèce joyeuse et agréable, dans laquelle les malades se croyant plus heureux que tous les autres hommes pensent à de grandes choses », Nosologie méthodique, 1771, II, p. 591.
14 Un véritable sage n’est pas seulement avisé ou prudent. La sagesse suppose l’absence de déraison. Kant reprend les définitions cicéroniennes : « l’âme de tous les non-sages est malade ; donc tous les non-sages sont fous. Or nos ancêtres considéraient que la santé de l’âme consiste dans un état de tranquillité et de stabilité ; l’état de la pensée où ces qualités faisaient défaut, ils l’ont appelé insania, parce qu’ils estimaient que le trouble de l’âme, comme celui du corps, est incompatible avec la santé », Tusculanes, III, IV, 8 – Les Belles Lettres, trad. Humbert, p. 7. Il faut distinguer cette première sorte de folie, la folie-déraison, qui s’applique à tout ébranlement de l’âme, à toute passion de ce que Cicéron appelle la furor, « aveuglement de l’esprit qui s’étend à toutes choses ». Cicéron ajoute : « sans doute cet état est plus grave que la folie (insania) ; il est cependant tel que le sage peut tomber dans la folie furieuse, mais non pas dans la folie » (ibid., III, V, 11). Kant renvoie lui-même sur ce point aux stoïciens : « Ils convoquaient la sagesse contre la déraison, qui se laisse seulement abuser imprudemment par des inclinations », Religion, AK VI, 57 – ma traduction.
15 Pyrrhon d’Élis le Sceptique (365-270 avant J.-C.). « Posidonius raconte sur lui l’histoire suivante : il était sur la mer ; ses compagnons de voyage étaient affligés par la tempête ; lui seul, bien tranquille, gardait son âme forte, et montrant dans le navire un petit cochon qui mangeait, il dit que le sage devait garder cette indifférence », Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes illustres, II, IX, 61-68 – GF-Flammarion, trad. Genaille, p. 191-193.
16 Pyrrhus, roi d’Épire (318-272 avant J.-C.). Cf. Plutarque, Vies parallèles, Vie de Pyrrhus, 14. L’histoire de Pyrrhus devient un topos de la critique morale de l’ambition, notamment avec Montaigne : « Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas son sage conseiller luy voulant faire sentir la vanité de son ambition : Et bien Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez vous cette grande entreprinse ? Pour me faire maistre de l’Italie, respondit-il soudain : Et puis, suyvit Cyneas, cela faict ? Je passeray, dit l’autre, en Gaule et en Espaigne : Et apres ? […] », Essais, Livre I, chap. XLII – GF-Flammarion, p. 319.
17 Qualis artifex pereo !, « Quel grand artiste périt avec moi ! ». Dernières paroles de Néron selon Suétone, Vie des douze Césars, XLIV, 1.
18 Proverbe douteux qui signifie travailler en pure perte, tenter l’impossible : en allemand einen Mohren bleichen wollen, en français « à laver la tête d’un Maure on perd sa lessive ».
19 Ludvig Holberg (1684-1754), dramaturge et essayiste danois. Dans son Voyage de Klimius dans le monde souterrain, contenant une nouvelle théorie de la terre et l’histoire d’une cinquième monarchie inconnue jusqu’à présent, il met en scène une monarchie utopique qui lui sert de contrepoint pour critiquer les mœurs et les institutions européennes.
20 Définition du médecin écossais Archibald Pitcairne (1652-1713), citée par Boissier de Sauvages : « Pitcarn [sic] définit le délire par un songe de celui qui veille, parce que dans le songe, comme dans le délire, nous ne nous apercevons pas de nos sensations, et nous ne voyons pas les choses présentes ; nous ne sommes occupés que de celles qui sont absentes, et toutes nos sensations sont obscures, mais des phantômes clairs nous affectent, au lieu que le jugement est sain quand ceux qui sont en délire souhaitent et jugent bien, suivant l’idée imaginaire qu’ils ont conçue », op. cit., p. 596.
21 Phantast. Le fantasque est celui qui est dirigé par sa fantaisie, c’est-à-dire au sens premier par son imagination. Un fantasque est « sujet à des fantaisies » (Littré). Selon l’Encyclopédie : « Le fantasque est dirigé dans sa conduite et dans ses jugements par des idées chimériques » (article « Bizarre, fantasque »).
Pour Kant : « l’imagination, dans la mesure où elle produit aussi des images involontaires, est dite fantaisie. Celui qui prend cette forme d’imagination pour des expériences (internes ou externes est un fantasque », AP, § 28, AK VII, 167 – Vrin, p. 47 [traduction modifiée]) ; « Est fantasque celui qui prend l’image pour la chose », AK XV, 805 ; « la fantaisie est l’imagination involontaire – le fantasque », AK XV, 807 ; Cf. aussi Observations, AK II, 214 – Vrin, p. 24.
Le terme appartient au vocabulaire médical. Boissier de Sauvages définit la fantaisie comme la « faculté de se représenter les objets absents » à la source des hallucinations et des erreurs de l’imagination (op. cit., p. 600). Selon le médecin allemand Unzer : « Cette sorte de gens, dont la fantaisie s’empare de la raison sont à proprement parler des fantasques, et leur défaut réside en une altération de l’imagination », « Von den Phantasten und andren, deren Gemüths-krankheiten ihren Ursprung im Unterleibe haben », in Der Arzt. Eine Medizinische Wochenschrift. VII, s.d., n° 166, p. 121.
Il semble que Kant emprunte cette notion au médecin Johann Friedrich Zückert (1737-1778). Dans sa Medicinische und Moralische Abhandlung von den Leidenschaften (1764), Zückert cherche à montrer comment les passions peuvent engendrer des maladies de l’esprit. Une passion qui se répète avec force peut accroître la vivacité des images qui l’accompagnent au point qu’un homme peut finir par prendre ses imaginations pour de véritables sensations. Lorsqu’une telle confusion entre imaginations et sensations se produit, l’homme devient un fantasque (Phantast) (cf. J. Friedreich, Versuch einer Literargeschichte der Pathologie und Therapie der psychischen Krankheiten, Würzburg, 1830, p. 272-273).
22 La folie se définit classiquement au contraire comme le fait de ne plus s’avoir en son pouvoir « excisse ex potestate », perdre la maîtrise de soi, Cf. Cicéron, Tusculanes, III, V, 11.
23 À partir de 1620 se développe la mode de la « pietra paesina », une pierre taillée dont les veines enchevêtrées font voir des paysages. Cf. Rêves, AK II, 360 – Vrin, p. 102.
24 Les aurores polaires font apparaître dans le ciel des trainées de lumière qui peuvent faire penser au scintillement d’armes à l’horizon.
25 L’hypocondrie est une espèce de mélancolie, une affection causée dans la théorie humorale par l’atrabile ou humeur noire, lorsque celle-ci « se fixe plus particulièrement sur les organes ou viscères du bas-ventre ; ou qu’elle porte ses effets indirectement sur ces parties », Encyclopédie, article « Hypocondriaque ». La tristesse et l’angoisse en sont les symptômes, associés à la constipation et aux maux de ventre, que favorisent la position assise quasi permanente et le surmenage cérébral des gens de lettres.
Jackie Pigeaud rappelle que l’hypocondrie a pris, depuis Sydenham, une « dimension de démiurge de la tromperie et de l’illusion ; ce qui explique qu’elle vienne tout aisément remplir chez Kant la fonction paradigmatique, quand il s’agit du « phantaste ». […] La définition que donne Sauvages de l’hypocondrie est celle-ci : « Maladie chronique, qui fait que l’on s’imagine en danger de mort, à la suite de palpitations du cœur, d’éructations, de borborygmes et autres maux légers et changeants sans principe évident » (Boissier de Sauvages, Classes morborum, I, Amsterdam, 1768, t. II, p. 199 sq.). […] Il range l’hypocondrie parmi les hallucinations dans la classe des vésanies. Ce sont des maladies dont le principal symptôme est l’imagination dépravée, pleine d’erreur. « Sont hallucinés ceux qui dorment éveillés, c’est-à-dire chez qui les sensations sont tenues pour des imaginations, et les imaginations ou les phantasmes pour des sensations » », « L’aporie des médecins révélée par un philosophe », in Aux portes de la psychiatrie, Aubier, 2001, p. 122-124.
26 Grille : littéralement, « grillon. ». Terme « emprunté, par analogie, au bruit strident que fait entendre le grillon dans la maison, au milieu du calme de la nuit, troublant le repos de l’esprit qui est requis pour le sommeil », AP, § 50, AK VII, 212 – Vrin, trad. Foucault, p. 79.
27 Ce qui reviendrait à dévaloriser la passion républicaine en y voyant un simple artifice de gouvernement, mais Kant distingue le fanatisme ou l’exaltation (Fanaticism, Schwärmerei) de l’enthousiasme (Enthusiasmus). « Il importe de ne jamais confondre le fanatisme [Fanaticism] avec l’enthousiasme [Enthusiasmus]. Celui-là croit à une communion immédiate et extraordinaire avec une nature supérieure. Celui-ci est le partage d’esprits exaltés plus que de raison par les maximes de la vertu patriotique, de l’amitié ou de la religion, sans qu’y participe l’illusion d’un commerce surnaturel », Observations, AK II, 251 – Vrin, trad. Kempf, p. 58.
28 Aristide (540-468 ? avant J.-C.), général et homme politique athénien, surnommé « le Juste », était « doté d’un caractère solide, tendu vers la justice, n’admettant aucune forme de mensonge, de flatterie ou de déguisement, même pour jouer », Plutarque, Vies parallèles, Vie d’Aristide, II, 2.
29 Épictète (50-125 ? après J.-C.), esclave affranchi et philosophe stoïcien, auteur du Manuel.
30 Jean de Leyde (1510-1536), à la tête des révoltes anabaptistes à Münster (Westphalie), établit une théocratie inspirée de l’Ancien Testament avant d’être brûlé vif sur l’échafaud, les troupes de l’Évêque ayant repris la ville en 1535.
31 Jean Terrasson (1670-1750), académicien, auteur de « La Philosophie applicable à tous les objets de l’esprit et de la raison » (1754). Selon Oscar Meo (La malattia mentale nel pensiero di Kant, Tilgher, Genova, 1982, p. 51, note), l’idée se trouve en fait chez Locke : « En un mot, il me semble que ce qui fait la différence des imbéciles d’avec les fous, c’est que les fous joignent ensemble des idées mal assorties, & forment ainsi des propositions extravagantes, sur lesquelles néanmoins ils raisonnent juste : au lieu que les imbéciles ne forment que très peu, ou point de propositions, & ne raisonnent presque point », Essai, II, chap. XI, § 13 – Vrin, trad. Coste, p. 116.
32 Le cœur apparaît dans la tradition comme le siège de la volonté et du courage. C’est le thymos des Grecs. Cf. Platon, République, IV, 13-18.
33 Le journal Der Arzt. Eine medicinische Wochenschrift. Hamburg, Grund, 1759-1764, de Johann August Unzer (1727-1799) est l’un des premiers hebdomadaires médicaux à destination d’un large public. Unzer s’est intéressé très tôt à la question des rapports entre l’âme et le corps, avec un mémoire, publié à dix-neuf ans, sur l’influence de l’âme sur le corps, Gedanken vom Einfluss der Seele in ihren Körper (1746). Partisan d’une théorie de l’influence réciproque, il développe une étiologie somatique des troubles de l’esprit, et privilégie la thérapeutique médicale (purgations, saignées, pharmacie…) sur la cure psychologique. L’hypocondrie n’est pour lui que « l’effet d’ensemble que produit une digestion corrompue » et il n’y a par conséquent qu’une seule règle pour son traitement : « rétablir la bonne digestion », Der Arzt, éd. 1769, Berth, Hamburg, t. 1, p. 344.
Jackie Pigeaud résume le contenu des numéros cités par Kant : « le numéro 150 discute de la mise en rapport du cerveau avec les “maladies de l’esprit”. Il y a évidemment confusion, écrit Unzer, entre la cause proche, qui est le cerveau (cause qui alimente la théorie prédominante de l’époque), et les causes éloignées, les plus anciennes, les causes fondamentales qui résident dans le défaut des forces digestives. Or nous connaissons bien les médicaments pour la digestion. Ils n’ont pas besoin de transformation. Les maladies de l’“esprit” et des “nerfs” ont leur siège dans le bas-ventre […] Le numéro 25 de sa revue, il l’a consacré, comme il le rappelle, à l’hypocondrie. Il y a montré qu’il n’est aucun hypocondriaque dont les forces digestives soient intactes, et qui ne serait pas, sur un chapitre particulier, un fou. Il y a aussi prouvé que l’estomac régit les désirs, “les pulsions” (Triebe), les passions (Leidenschaften). Jamais les passions ne pourraient avoir une action sur les organes de la digestion s’il n’y avait réciprocité. […]. Dans le numéro 151, Unzer réfléchit sur les Gemütskrankheiten, les maladies de l’esprit ; le non-sens, Unsinn, la mélancolie (Schwermuth oder Melancholey), Wahnwitz (mania), et Tollheit (furor). […] La cause de ces maladies, dont le nom même doit nous intéresser, après notre lecture de Kant, est ce que Unzer appelle “l’atelier des idées”, le cerveau et le bas-ventre. La cause la plus lointaine, en tous les sens du terme, est la plus efficace ; c’est le bas-ventre. D’Hippocrate à Boerhaave, tous les médecins importants ont trouvé que “la tristesse mélancolique” (die melancholische Schwermuth) et les degrés supérieurs de cette maladie (Wahnwitz et Tollheit) ont leur cause dans ces humeurs épaisses et noires qu’on appelle bile noire. […] Le numéro 152 est le plus intéressant des trois exemplaires cités par Kant. Unzer a selon lui prouvé, dans le numéro précédent, que le “dérangement de l’entendement” […] a le plus souvent son siège dans le bas-ventre. Les médicaments ne devront donc pas essentiellement viser le fonctionnement du cerveau. Donc, dans la plupart des cas de folie chronique, on ne peut combattre avec des médicaments qui prennent le cerveau comme objet, mais avec des médicaments qui libèrent les viscères du bas-ventre, si l’on veut bien gérer la cure (p. 341) […]. L’objection immédiate que se propose Unzer est celle-ci. Il est connu et prouvé que des gens deviennent mélancoliques et fous par des passions (Gemüthsbewegungen), rapides et violentes, et par des méditations prolongées sur des choses sérieuses et tristes. Comme ce sont des causes morales, elles ne peuvent avoir leur siège dans le bas-ventre ; donc le médecin ne peut prendre comme objet de sa cure que ‘l’atelier des idées”, c’est-à-dire le cerveau. Ce qui peut sembler évident est en fait une erreur. En vérité, il y a là une inversion. Les méditations excessives, les passions (Leidenschaften) ont déjà provoqué la mélancolie de leur bile noire […]. De la même façon, les personnes qui souffrent de l’âme assemblent la matière de la bile noire dans leurs intestins, qui fait irruption […], en se manifestant par la folie et la mélancolie (p. 341). Ils ont déjà en eux le germe (Keim), terme sur lequel j’insiste, de la folie. La passion fait seulement se développer et pousser le germe même de la folie brutale (p. 341-342). Tout nous persuade donc que le vrai siège de la folie chronique doit être recherché dans la plupart des cas dans le bas-ventre », Jackie Pigeaud, op. cit, p. 125-128. Cf. aussi Stefan Bilger, Ueble Verdauung und Unarten des Herzens. Hypocondrie bei Johann August Unzer (1727-1799), Königshausen und Neumann, Würzburg, 1990.
34 Selon la traduction que propose Jackie Pigeaud (op. cit., p. 134).
35 Allusion à La lettre à un jeune poète de Jonathan Swift (1667-1745) : « Chacun sait que Grubstreet est une foire aux petites productions littéraires, et que compte tenu des excrétions du cerveau humain, elle est aussi nécessaire que le nez dans la figure d’un homme. Pour la même raison nous avons une Cour, une Université […] si les choses étaient bien faites, toutes nos vapeurs poétiques pourraient être drainées vers un évacuateur commun, et se rassembler en un quartier de la ville sans infecter l’ensemble de la ville […]. Si les écrivains de toutes tailles […] sont absolument libres de jeter leurs immondices et leurs excréments littéraires dans la rue de leur choix, que va-t-il sortir de là ? La ville ne peut qu’en être empestée et devenir une sorte de latrine… », Œuvres, La Pléiade, Gallimard, p. 1342-1343 – cité par Jackie Pigeaud, op. cit., p. 135.
Même thème dans les Rêves : « Je ne blâme donc pas du tout le lecteur, si au lieu de voir dans les visionnaires des demi-citoyens de l’autre monde, il les liquide tout bonnement comme candidats à l’hôpital […] tandis qu’autrefois on trouvait nécessaire d’en brûler parfois quelques-uns, on se contentera désormais de les purger. Mieux encore, pour en venir là, il n’y aurait pas eu à remonter si loin, et à se faire aider par la métaphysique pour chercher des secrets dans le cerveau fiévreux des enthousiastes abusés. Le judicieux Hudibras aurait pu à lui seul nous expliquer l’énigme, puisqu’à son avis, « quand un vent hypocondriaque se déchaîne dans les intestins, tout dépend de la direction prise : s’il descend il y a… explosion, et s’il monte apparition ou inspiration sainte », AK II, 348 – Vrin, trad. Courtès, p. 84. Il faut rappeler que le « prophète aux chèvres » qui a suscité ces réflexions avait été pris de visions suite à de violents maux de ventre.