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La formation

 


Le 14 juillet 1940, alors que nous sommes encore sans uniformes, et donc habillés de façon plutôt hétéroclite, nous allons défiler à Londres. A la gare, cigarettes et chocolats, acclamations de la foule, dont quelques Français. Des femmes viennent nous embrasser et, chose exceptionnelle, le drapeau français flotte sur Westminster Abbey.

Le 15 juillet, on nous habille enfin de battle-dress anglais avec, sur l’épaule gauche, « FRANCE ».

Les légionnaires de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère (DBLE), de retour de l’expédition de Narvik, en Norvège, font la queue à la cantine devant la fille qui sert... du lait. Intrigué, je m’approche et je vois qu’elle a un décolleté généreux et que les légionnaires, en payant, font tomber leurs pièces, ce qui l’oblige à se baisser.

Le 16 juillet, à l’occasion d’un examen physique, un tri est fait parmi nous ; ceux qui sont nés avant 1921 formeront une section de marche destinée à partir en premier vers l’Afrique. Roger en fait partie, moi pas.

Au bout d’un mois, nous sommes tous rassemblés sur la place d’armes pour assister à une transmission de commandement. Tout le monde est au garde-à-vous et le colonel Magrin-Verneret, commandant la 13e DBLE, s’avance et annonce que c’est désormais le colonel Monclar qui va en prendre le commandement. Puis, se tournant vers sa gauche, où il n’y a personne, il salue et déclare : « Mon colonel, je vous transmets le commandement de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère. » Il fait alors trois pas en avant, demi-tour droite, salue et dit : « Mon colonel, je vous remercie et prends donc désormais ce commandement. »

Les semaines qui suivent sont consacrées à notre formation de canonniers ; les taupins ont tous été affectés à l’artillerie qui est, comme chacun sait, une arme savante. C’est le chef d’escadron Vermeil de Conchard qui commande les artilleurs et il leur a fait fabriquer un insigne portant la devise « A cœur vaillant rien d’impossible ».

Nous discutons sans cesse de ce qui nous attend. Je prétends que l’armée de De Gaulle (sans compter les 2 000 hommes de la Légion étrangère) est purement politique et ne jouera aucun rôle militaire, participera aux victoires s’il faut quelques tués et blessés pour justifier notre rôle, mais ne sera jamais engagée dans des batailles indécises. Divisée en quelques contingents, elle promènera le pavillon français et la croix de Lorraine dans les marches victorieuses. En raison de son faible nombre, elle ne doit pas risquer la capture. Ce rôle cessera le jour où l’Angleterre aura rallié une colonie, car alors nous intégrerons la masse qui, elle, aura une valeur militaire.

Nous représentons la France Libre combattant avec l’Angleterre. Il faut que nous durions en tant que Français Libres, jusqu’à la victoire, pour défiler sur les Champs-Elysées. Cette fin me paraît utopique, lointaine au moins.

Le 30 juillet, ayant appris que Paul Baudoin, un ami de mes parents, était ministre des Affaires étrangères du gouvernement Pétain, je me rends à l’ambassade de France, donc du gouvernement de Vichy, et je demande à parler à un des attachés, qui commence à me battre froid quand il voit mon uniforme des Free French. Il change d’attitude quand je lui dis que son ministre est un ami de ma famille et il accepte de transmettre mon message par lequel je prie Baudoin de dire à ma mère, à Salies-de-Béarn, que je fais ce que j’avais décidé de faire et que je vais bien. Une quinzaine de jours plus tard, je retourne à l’ambassade où on me transmet la réponse du ministre qui dit en substance : « Ta famille va bien ; bravo. » De là à croire que de Gaulle et Pétain sont d’accord !

La section de marche commence à partir. Le 23 août, on nous annonce la visite du roi George VI. Puis le 24, avant que le roi n’arrive, le général de Gaulle demande au lieutenant-colonel Magrin-Verneret devenu Monclar, dont la moitié des légionnaires ont choisi la France Libre et qui va présenter les troupes :

« Où sont les cadets ?

— Quels cadets, mon général ?

— En Angleterre, les cadets sont, comme autrefois chez nous, les élèves officiers. Je veux présenter les nôtres à Sa Majesté.

— Mais nous n’en avons pas.

— Eh bien, sachez que la moitié de nos jeunes engagés sont des étudiants, notamment des candidats aux grandes écoles militaires. Beaucoup ont achevé leur préparation militaire supérieure et devraient être dans des pelotons d’élèves officiers. »

Un témoin de l’algarade court à Delville Camp prévenir ses camarades : « Rassemblez les taupins ! » Un autre crie : « Rassemblez ceux qui préparaient Saint-Cyr ! » ou encore : « Les étudiants à Morval ! » Et tant bien que mal, de Gaulle peut présenter au roi ceux qu’il appelle ses cadets.

Le roi, en uniforme de Fieldmarshal, nous passe donc en revue le 24, accompagné du général de Gaulle. Les élèves des classes préparatoires aux grandes écoles sont rassemblés en tête. De Gaulle dit au roi : « Votre Majesté, ces jeunes gens sont venus me rejoindre pour être mes officiers », et dès qu’ils se sont éloignés pour passer en revue la troupe, nous courons reprendre nos places dans les rangs de l’artillerie ou des chasseurs. Nous sommes si peu nombreux qu’il faut bien que nous soyons passés en revue deux fois ! Puis défilé sur la place d’armes, lentement, au pas de la marche de la Légion, « Tiens, voilà du boudin ».

Le temps passe en instructions diverses. Le samedi 7 septembre, j’ai une permission pour aller à Londres et, alors que je me trouve à Leicester Square, vers 18 heures, commence le « Blitz », le bombardement des villes anglaises. Ce sont, je l’apprendrai plus tard, les Surrey Docks qui sont visés, et, en dépit de la distance, la lueur des incendies est telle qu’on peut, en pleine nuit, lire son journal.

Le lendemain matin, à 4 heures, les bombes tombent encore à la cadence d’une par seconde. Sans arrêt, la Luftwaffe bourdonne au-dessus de Hyde Park. Quelques projecteurs bien vains, même plus de DCA. Les incendies des Surrey Docks ont triplé dans la nuit ; d’autres s’y sont ajoutés. Les traits un peu plus clairs des projecteurs se croisent et se décroisent. Au-dessus, des étoiles brillent. Des bombes sifflantes tombent non loin, leur bruit pince un instant le cœur. 5 h 35, all clear.

Depuis le départ de la section de marche, Morval Camp est complètement vide et Delville Camp plus qu’à moitié. L’armée britannique, qui en a besoin, s’est mis d’accord avec de Gaulle pour attribuer à la France Libre un camp qui lui soit propre, à Camberley, ville où se trouve par ailleurs Sandhurst, le Saint-Cyr anglais. Mais le camp n’étant pas encore construit, le 3 octobre, les quelques dizaines que nous sommes sont logés à Camberley même, dans des maisons réquisitionnées. Je suis donc installé à Raynham Park Road, dans une villa où nous sommes quatre par pièce, couchés sur des paillasses. Chambre 4 : Robert Saunal, Jean-Pierre Rosenwald, André Messiah et moi.

Hier soir, nous avons célébré Roch ha-Shana, le nouvel an juif. Autour d’une table en bois, nous nous sommes souhaité une année aussi douce que le miel sur la pomme. J’ai pensé à mon père et l’ai fait non par croyance, mais par communion avec mes parents, mes amis de France et mes ancêtres.

Nous fredonnons souvent « Je tire ma révérence » de Jean Sablon, un air aimé de tous ici, car la musique douce est assez nostalgique et que le mot « France » revient souvent. Les paroles sont simples :

 

Vous, mes amis, mes souvenirs,

Si vous la voyez revenir

Dites-lui que mon cœur lassé

Vient de rompre avec le passé...

Je tir’ ma révérence

Et m’en vais au hasard

Par les routes de France,

De France et de Navarr’,

Dites-lui que je l’aime,

Que je l’aime, quand même

Et dites-lui trois fois

Bonjour, bonjour, bonjour, pour moi.

 

Parlons un peu de l’armée de Gaulle, de la French Legion, des Forces françaises libres enfin. C’est le bazar ; l’armée de terre, depuis le départ de la section de marche, compte environ 1 000 soldats, des chasseurs pour la plupart. Dans l’artillerie, nous sommes 120, dont trois pelotons d’élèves sous-officiers, soit 40 hommes et trois canons de 75 !

Nous avons fini notre instruction, il n’y a rien à faire. Les sous-officiers et un aspirant veulent rejoindre la marine car notre chef direct, le lieutenant de Courlon, est difficile à vivre. Un certain malaise règne, aggravé par le fiasco de Dakar en septembre. Churchill a annoncé aux Communes que l’arrivée à Dakar de trois destroyers et de trois croiseurs aux ordres de Pétain avait changé du tout au tout l’opération prévue par de Gaulle : celui-ci imaginait, comptant sur une proportion importante de sympathisants, débarquer et être acclamé. Au lieu de cela, le gouverneur général Boisson, loyal à Vichy, a fait tirer sur le colonel Bécourt-Foch venu en parlementaire. Après un duel d’artillerie, de Gaulle et les Anglais se sont retirés. La faute en revient aux autorités navales de Gibraltar et aux patrouilles en Méditerranée qui n’ont su prévenir à temps de l’arrivée de la force navale de Vichy et n’ont donc pu l’intercepter.

Mais le temps passe sans que nous soyons utilisés comme nous le souhaiterions et plusieurs d’entre nous (un tiers des effectifs) font des demandes de mutation vers l’école navale ou l’aviation. Leur nombre émeut profondément, mais peut-être un peu tard, le commandement, d’où un rapport du commandant Vermeil de Conchard aux officiers et sous-officiers : « Note de service du 16/10/40. Moral : de nombreuses demandes de mutation passent tous les jours sous mes yeux ; elles prouvent que le moral est défectueux, que le personnel n’a pas l’esprit de corps et qu’il a l’impression qu’il serait mieux utilisé ailleurs. Les officiers s’efforceront, par des conversations judicieuses, de faire comprendre à chacun son devoir véritable. Tous les gradés doivent se tenir près de la troupe, ne pas la laisser oisive, la commander effectivement. »

Le vendredi 25 octobre, nous sommes envoyés sur la côte du Devon car les Allemands ont augmenté la violence de leurs bombardements et on craint une tentative de débarquement. Nous assistons aux combats aériens que mène la RAF contre les bombardiers et la chasse allemands ; des avions en flammes, des parachutes qui s’ouvrent sans que l’on sache la plupart du temps si ce sont des amis ou des ennemis. Nous repartons au bout de quatre jours.

Le 1er novembre, nous avons emménagé dans notre nouveau camp, Old Dean Camp, près de Camberley, sur un plateau battu par les vents. Les baraques sont des « Quonset huts », des demi-cylindres de tôle ondulée de 5 mètres de diamètre et de 15 mètres de long, éclairées aux lampes à pétrole et chauffées par un unique poêle. Les pluies torrentielles ont tout transformé en bourbier où s’enlisent tour à tour camions et tracteurs d’artillerie P107. Les tranchées pleines d’eau deviennent des chausse-trapes et, à partir de 18 heures, la promenade, même avec une lampe de poche, est très dangereuse.

Les journées se passent à creuser des tranchées de drainage – les mains en deviennent calleuses. Les feuillées inondées obligent à fréquenter les W.-C. des pâtisseries et autres hôtels de Camberley.

Mais il ne faut pas croire que tout est travail. Je me souviens être allé avec un ami dans un pub, The Prince of Wales, où nous nous sommes initiés au whisky, et apparemment sans modération, car nous nous sommes retrouvés dans notre baraque tout couverts de boue !

Ce 11 novembre, le jour est gris et des bourrasques extrêmement fortes soufflent. C’est la prise d’armes ; on hisse le pavillon pour la première fois. Les paroles très simples du capitaine Huchet sont sans effet, car criées pendant que la pluie tombe : « Nous allons observer une minute de silence. Pensez au Soldat inconnu qui est gardé par des sentinelles allemandes. Envoyez. » Alors que les trois couleurs montaient lentement, mes yeux ont chauffé et j’ai pleuré ; j’ai pensé à mon père et à mon oncle Mathieu. Puis nous rendons les honneurs au monument aux morts de Camberley.

Et puis il y eut de nouveau Priscilla. Après quelques essais infructueux, j’avais enfin réussi à reprendre contact avec elle à Winchester, garnison du régiment de son mari. En décembre, Andrew étant parti en manœuvres en Ecosse, elle m’a invité à la rejoindre le temps d’un week-end. A mi-chemin entre Victoria et Waterloo, les sirènes annonçant un bombardement allemand ont retenti et le taxi a refusé d’aller plus loin. J’ai traversé le Waterloo Bridge sous les éclats de DCA ; je me suis réfugié un moment dans un abri alors que les bombes tombaient et qu’une poutre s’écrasait sur le trottoir à deux pas de moi. J’ai finalement rejoint Waterloo Station dont toutes les verrières s’étaient brisées. Sur les quais, le verre craquait sous les pieds.

Plus rien ne bougeait dans la gare, bien que les sirènes aient depuis longtemps sonné le all clear et je désespérais de pouvoir quitter Londres quand enfin fut annoncé le train pour Winchester ; j’y suis arrivé vers 6 heures du matin.

La ville avait été bombardée et des incendies éclairaient encore le ciel. Quand je suis arrivé devant chez Priscilla, à Fairfield Road, des pompiers arrosaient encore les ruines de sa maison, d’autres déblayaient les décombres. C’est en me joignant à eux que j’ai découvert, enveloppé dans la robe de chambre que je lui avais offerte et qu’elle avait mise pour m’attendre, le corps sans vie de Priscilla. Tout le bas de son corps était écrasé sous une poutre, mais son beau visage, les yeux fermés, était intact et calme comme si la mort l’avait surprise. J’ai embrassé son front que j’inondai de mes larmes et je m’accrochai à ses épaules jusqu’à ce qu’on m’en arrache.

Je ne me souviens plus de ce qui s’est passé ensuite, comme si la douleur avait effacé ma mémoire. Je ne me souviens ni de la façon dont je suis rentré à Camberley, ni des jours suivants, mais l’on m’a depuis raconté que, pendant quelque temps, j’étais si bizarre que j’avais été dispensé du service.

Et maintenant, pourtant plus de soixante-dix ans après, à l’évocation de ces moments, une douleur m’envahit quand revient ce que je croyais pourtant effacé, la dernière image de Priscilla.

Je profite d’une permission d’une semaine, le 15 décembre, pour aller à Newcastle chez mes cousins Alex et Rita Freedmann et leurs enfants. Ils me remettent une lettre de ma mère où il est dit : « Monsieur Boris a appris le départ de Jimmy pour le Maroc et le désapprouve. » Cette phrase est sans cesse devant mes yeux et je n’arrive plus à dormir. Quand je suis parti, quand j’ai signé mon engagement, j’ai toujours été certain que mon père m’approuverait sans réserve ; il m’avait permis, au cas où la France serait envahie, de continuer la lutte au Maroc. Alors pourquoi ce non ? J’ai appris plus tard que mon père, respectueux de la hiérarchie et interné à l’Oflag3 de Colditz, était alors en plein accord avec la politique de Pétain et prenait de Gaulle pour un obstacle à une paix « honorable » !

Evidemment nous n’avons pas le même point de vue. Je suis sûr que ce qu’on dit sur la situation intérieure en France est faux. On a annoncé à la TSF, à midi, que des navires de Vichy attendaient pour rapatrier d’Angleterre les Français qui le souhaitaient – et il y en a eu des centaines ! Mais ceux qui arrivent de Douarnenez disent que c’est un honneur d’être chez de Gaulle. Alors ?

Le 1er janvier 1941, à 2 h 35 du matin, j’écris dans mon carnet :

« Cette nuit de garde dans la boue anglaise je pense à cette année qui a été la plus heureuse et la plus malheureuse de ma vie. C’est la première année de ma vraie vie. J’étais, s’il m’en souvient, assez petit garçon, paresseux quoique aimant la mathématique, aimant le confort, la vie facile (avec auto), mais désirant (?) action pour gestes héroïques et prestige mais avec retour à volonté dans le luxe. Très patriote d’une manière assez gosse datant de Grand-Mère et soutenu par “Tableau de l’oncle Mathieu”. Avec des idées assez confuses sur mon avenir. Aucune philosophie et un peu trop vite chagriné. Ma décision de continuer le combat, si je l’ai prise par panache, par goût de l’aventure, par tradition, c’est aussi par raison.

« La philosophie de Gide s’impose un peu dans mon désarroi surtout parce que Gide était lu par mes chéries (on m’a appris à ne plus voir le poteau télégraphique dans le champ). Endurcissement, j’apprends à devenir un homme et je commence à devenir un chef. Pour la nouvelle année qui sera, sinon, je l’espère, une année de victoire (encore deux ans), du moins une année de durs combats, il faut de la volonté, du caractère (bon ou mauvais), du bon sens, du sens pratique et de la discipline. »

Hier soir, de Gaulle est venu passer le réveillon avec nous et nous a confirmé que, dès le 1er janvier, nous suivrions un cours d’élèves aspirants, que nous serions, comme disent les Anglais, des cadets.

Le 1er mars 1941, tous les élèves aspirants partent pour Londres. Nous sommes amenés dans une salle de réunion, le Kingsway Hall, où se tient une manifestation de soutien au général de Gaulle organisée par les « Français de Grande-Bretagne ». Après « La Marche lorraine » et une introduction par le président, M. Guéritte, suit une allocution du vice-président, M. de Malglaive, qui, après avoir terminé par ces mots : « Commandez, mon général, nous vous suivrons », s’écroule dans son fauteuil roulant.

Ensuite, un personnage maigre, M. Boucher, vice-président, a lu une déclaration d’appui à de Gaulle et a demandé qu’elle soit votée par « assis et debout ». Entre nous, nous avons décidé de rester assis car, à l’époque, les militaires ne votaient pas. Mais voilà, l’orchestre ayant alors joué « La Marseillaise », tout le monde s’est levé et on a annoncé que le texte avait été approuvé à l’unanimité ! Ce jour-là, j’ai commencé à comprendre ce qu’était la politique.

Les quatre mois de cours étant terminés, nous sommes nommés aspirants le 1er mai 1941. La façon dont se sont comportés mes camarades au combat prouve que neuf mois, depuis septembre 1940, suffisent pour transformer de simples civils en excellents officiers.

Bénéficiant désormais du mess des officiers, j’y rencontre John Banks, chez qui j’avais passé mes vacances à Meriden l’été 1939, juste avant la guerre. Francophone, il est officier de liaison avec les FFL : nous tombons dans les bras l’un de l’autre.

Quelques jours plus tard, je me rends à Carlton Gardens, au QG de De Gaulle, pour y rencontrer mon ami Maurice Nègre. La jeune fille en uniforme qui doit m’annoncer ressort du bureau en me disant : « Vous ne pouvez pas être le lieutenant Boris, il est à l’intérieur », et je vois sortir un lieutenant assez âgé qui me dit : « Boris est-il votre vrai nom ? » Lui ayant répondu que si j’avais dû en changer j’en aurais pris un autre, il me demande le prénom de mon père et finit par se présenter : Georges Boris. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’un cousin germain de mon père, un cousin dont j’ai appris qu’à la mort de mon grand-père Alphonse, ma grand-mère s’était brouillée avec tous ses beaux-frères, dont Théodore, le père de Georges. Homme d’influence, certains disent « éminence grise », Georges Boris4, conseiller de Léon Blum, jouera un rôle essentiel dans l’acceptation réciproque de De Gaulle et des socialistes.

Le 11 mai, je vais en permission à Londres avec Michel Faul ; nous rentrons passer la nuit dans une petite pension de famille à Queensway, une rue qui aboutit à Hyde Park. Il y a deux chambres par étage, une sur cour et une sur rue, celle que j’occupe, toutes deux sous les toits. Ayant trop bu, je me contente de me coucher tout habillé sur le lit, contre le mur, à l’opposé de la fenêtre.

Une énorme déflagration me réveille pendant que des débris divers me tombent dessus alors qu’un réflexe m’a fait me jeter entre le lit et le mur. Et puis plus rien, sinon un grand courant d’air froid. Je me retourne, ose un coup d’œil, la fenêtre a disparu ainsi qu’un morceau du toit ; je peux voir le ciel qui rougeoie. Un autre coup d’œil. La maison d’en face a reçu la bombe, je l’ai échappé belle ; il manque même un morceau du plancher.

Je me lève, ouvre la porte, vais sur le palier. Il semble qu’une partie de l’escalier ait disparu. J’entre dans la chambre de Michel qui continue de dormir paisiblement, et je m’allonge dans sa chambre, sur un canapé, pour m’endormir à nouveau.

Des appels me réveillent, ainsi que Michel qui me demande ce que je fais dans sa chambre. Il paraît que j’ai répondu que c’était en raison des courants d’air dans la mienne...

Les appels proviennent d’un pompier alerté par la propriétaire qu’ils ont dégagée de la cave où elle était bloquée ; il est en haut d’une échelle et nous invite à le suivre en bas. Le ciel est gris et des multitudes de cendres flottent dans l’air. C’était le dernier jour du Blitz sur Londres.

En juillet 1941, je suis désigné, avec Jérôme, un aspirant de chars, pour aller suivre des cours de transmissions dans le nord de l’Angleterre, dans le Yorkshire, à Catterick, une ville de garnison où, à force de croiser sans cesse d’autres militaires, on se promène quasiment avec la main droite collée au bonnet dans un salut perpétuel.

L’arrivée est cocasse. Le général commandant la garnison a envoyé sa voiture, un coupé Humber avec son fanion, pour nous ramener de la gare. Je suis en tenue française avec képi, écussons rouges de l’artillerie, culotte de cheval et bottes. Or, dans l’armée britannique, écussons rouges et bottes signifient officier supérieur. Quand nous arrivons devant la résidence du général et dès que je sors de la voiture, la sentinelle présente les armes en hurlant « Guards ! ». Un capitaine, suivi de quelques soldats, sort du poste de garde en bouclant son ceinturon, s’arrête devant nous en faisant un impeccable salut à l’anglaise tout en se présentant. Très digne, je passe en revue la garde alignée avant d’entrer dans la somptueuse maison pour y être accueilli par le général qui nous convie à déjeuner avec lui.

Amusé par la méprise que nous lui racontons, il invite le capitaine à nous rejoindre pour prendre un café et lui explique quel grade nous avons vraiment : le capitaine en devient plus rouge que mes écussons.

Avant que ne commencent les cours proprement dits, nous sommes envoyés dans une très belle maison où nous allons – cours particuliers – nous initier aux usages de l’armée britannique. L’endroit est très confortable et nous avons chacun chambre, bureau et salle de bains.

Début août, les vrais cours commencent avec tout ce que les militaires de tous les pays peuvent inventer de marches au pas cadencé, de manœuvres de nuit, etc.

Le temps aurait pu passer, dans ce bel été anglais, à suivre des cours et à faire des exercices pratiques – maîtrise des procédures radio, alphabet morse – et, le soir venu, à boire entre hommes, mais nous découvrons que, le samedi soir, il y a bal au club des officiers. Je me mets en grande tenue, chemise blanche, cravate, ce qui ne manque pas de me distinguer de mes condisciples, tous en battle-dress kaki. En faisant le tour de la salle, je fais la connaissance d’une femme ravissante dans son uniforme bleu marine d’officier des WRNS (Women Royal Naval Service) qui la rend encore plus séduisante. Elle est entourée par une nuée d’officiers venus de tout le Commonwealth. Et puis, m’ayant vu dans mon uniforme, elle écarte la foule de ses soupirants et, en un français à peine teinté d’un délicieux accent : « Vous êtes vraiment français ? » Ebloui et sidéré, je ne réponds pas. Elle ajoute alors : « Vous ne m’invitez pas à danser ? » Je la prends dans mes bras et il se passe alors quelque chose d’étonnant que j’ai peine à décrire. C’est comme si, au contact de nos peaux, un champ magnétique s’était créé nous fixant l’un à l’autre. Nos regards ne se quittent plus et nos doigts se mêlent.

Nous ne nous quittons plus. Moïra est à Catterick dans le cadre d’un programme destiné à mettre au point la liaison armée de terre-marine. Son père, un lord héréditaire, avait une propriété en Dordogne où elle avait l’habitude de passer ses vacances, d’où son français parfait ; nous sommes devenus très amoureux.

Elle montre un appétit pour le bonheur qui lui vient, probablement, du fait d’avoir failli mourir dans un bombardement qui a été fatal à l’une de ses sœurs.

Un jour, elle me rejoint alors que, perché sur une colline, je suis censé participer à un exercice qui consiste à montrer notre maîtrise du morse en échangeant des messages grâce aux éclairs d’une lampe avec un autre élève installé à quelques centaines de mètres de là. Je vous laisse deviner pourquoi je reçois alors le message suivant : « Conduite inconvenante pour un officier et un gentleman... »

Le 20 septembre, je quitte Catterick pour rentrer à Camberley et, trois jours plus tard, surprise, Moïra est à Londres où je la rejoins chez ses parents qui me reçoivent comme si j’étais déjà leur gendre !

Et puis, je dois retourner à Camberley et nous nous quittons à nouveau en nous promettant de tout faire pour nous revoir un jour.