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BCRA – Commandos

 


Fin décembre 1943, tout à fait remis, je prends l’avion au Caire pour aller à Alger. Le voyage est assez inconfortable car, dans ce Douglas DC3, il n’y a pas de sièges et les passagers sont assis, face à face, sur des sortes de bancs placés le long des parois. Pas de rembourrage ni de ceinture et quand, en passant au-dessus de la Tunisie, nous rencontrons du mauvais temps, non seulement il nous faut nous cramponner le mieux possible, mais les bagages placés au milieu sautent de tous côtés.

A Alger, avec Simon Gorlin, un des deux chefs de pièce survivants de la 3e batterie de Bir Hakeim, volontaire comme moi pour être parachuté en France, nous rejoignons l’antenne du BCRA de Londres, le Bureau central de renseignements et d’action de la France Libre du colonel Passy (de son vrai nom André Dewavrin).

Quand je me présente au bureau de logement pour obtenir une chambre en ville, le préposé me dit : « Alors, mon lieutenant, la chambre que je vous ai indiquée ce matin ne vous convient pas ? » Et c’est ainsi que j’ai découvert l’existence de mon cousin Gilbert Boris, que je ne devais d’ailleurs jamais rencontrer.

Nous sommes mis à la disposition des Américains pour subir un entraînement de parachutage, de maniement d’explosifs et de radio. Nous voilà donc transformés en GI, avec cartes d’identité américaines, et installés au club des Pins, un lieu de villégiature au bord de la mer à l’ouest d’Alger.

Avant de pouvoir être parachutés, nous devons notamment apprendre à bien atterrir. En effet, on arrive au sol comme en tombant du deuxième étage et, pour amortir le choc, il faut faire un « roulé-boulé », c’est-à-dire se mettre en boule et faire une culbute sur l’épaule droite pour protéger la tête. Cela s’apprend en sautant de l’arrière d’un camion qui roule à 60 km/h.

On s’entraîne également avec « la roulette ». Un câble métallique est tendu entre deux arbres, partant du premier à une douzaine de mètres de haut pour aboutir quinze mètres plus loin, à l’autre. On grimpe sur une plate-forme installée sur le premier arbre, on saisit une poignée munie d’une roulette et on se laisse glisser. Quand on a atteint une certaine vitesse et sur ordre d’un instructeur, on se laisse tomber et on exécute alors le roulé-boulé.

L’exercice suivant se passe dans la carlingue désaffectée d’un Douglas Dakota DC3. On y apprend à fixer le mousqueton du câble du parachute sur un filin fixé au plafond et à se mettre dans la position qui convient quand on saute de la carlingue. Et puis, suspendu par les harnais d’un parachute, on nous apprend à virer à droite et à gauche et à accélérer ou ralentir la chute en tirant sur les suspentes.

Quand vient enfin le jour du premier saut, réveil à 5 heures, et départ en camion pour le terrain de Blida avec un parachute dans le dos et un autre de secours sur le ventre.

On me communique alors le dernier conseil : « Quand vous sauterez de l’avion, mettez-vous d’abord en boule jusqu’à l’ouverture du parachute ; de toute façon comptez 331, 332, 333 et, si le parachute n’est pas ouvert, tirez sur la poignée du parachute ventral. » L’atmosphère dans le camion est pesante car, à vrai dire, nous ne sommes pas très rassurés.

Le vieux DC3 décolle enfin et, après qu’il a, au bout d’un quart d’heure, atteint le point de chute, à 300 mètres d’altitude, nous nous levons pour accrocher le mousqueton. La porte latérale est ouverte et le sergent instructeur américain saute le premier en criant (c’est – paraît-il – la tradition) : « Geronimo ! » Nous passons à notre tour la portière ; un grand coup d’air froid, je compte en tombant 331, 332, et un choc énorme et l’arrêt de la chute m’apprennent que le parachute est bien ouvert.

Pendant les quelques minutes qui s’écoulent avant d’arriver au sol, j’éprouve le sentiment agréable de flotter doucement dans l’air, un bonheur que j’éprouverai à chaque saut. Mais déjà le sol monte brusquement vers moi et c’est à regret que je me mets en position d’atterrir et de faire le « roulé-boulé » de rigueur.

Nous apprenons aussi à utiliser du plastic, un explosif mou qui peut facilement s’adapter à ce qu’on veut démolir, comme, par exemple, des rails de chemin de fer. On apprend également à filer quelqu’un sans être remarqué et à éviter d’être suivi.

La vie de GI a ses charmes. Nous bénéficions de l’usage du PX, le magasin où on peut acheter tout ce qui vient des Etats-Unis, et aussi du restaurant de la Croix-Rouge américaine où on peut déguster des mets introuvables ailleurs en ces temps de guerre.

A la fin du stage, il faut prouver notre savoir-faire et nous décidons de nous attaquer, pas moins, au QG des services spéciaux américains. Ceux-ci sont situés sur les hauteurs en bordure d’Alger, dans une côte, au milieu d’un boqueteau, et sont entourés d’un barbelé ; en outre, le long de la route qui borde ce site, une sentinelle fait les cent pas.

Nous embauchons donc un chauffeur et son camion et, la nuit venue, planqués sur le côté du camion qui passe au ralenti dans la côte le long du boqueteau, nous nous laissons tomber dans le fossé et attendons que la sentinelle soit le plus loin possible pour couper les barbelés et nous introduire dans le site. Ensuite, tout est facile. Nous nous contentons de pénétrer dans les bureaux, de renverser quelques meubles et de laisser un papier avec nos signatures. Nous regagnons ensuite le fossé pour attendre le retour du camion.

Nous avons droit, le lendemain, aux félicitations du commandant des services et aux récriminations de l’officier chargé de la sécurité qui s’est fait, à juste titre, sermonner.

Redevenus français, nous rejoignons le BCRA et sommes préparés à être envoyés en France, pourvus de faux papiers, de vêtements civils et de postes de radio. Le 21 mars, nous sommes prêts au départ quand celui-ci est annulé, une première équipe ayant été arrêtée par la Gestapo dès son arrivée. Aucune nouvelle date n’est fixée.

Devant cette situation et ayant appris qu’Henri d’Astier de la Vigerie créait une unité de commando, je décide de quitter le BCRA pour m’y engager.

Les Commandos de France ? Voici ce qu’en dira le général Gambiez. Je cite sa déclaration car elle dit l’essentiel et sa lecture m’émeut toujours :

« Paris, le 8 février 1964.

 

« Commandos de France ! Comme cela sonne clair et haut ! Nés des larmes de la défaite, de l’âpreté des prisons, de l’apprentissage des combats nocturnes, achevés dans l’élan furieux qui, des Vosges au Danube, parachévera la victoire. Quel destin, jalonné par le nom de ces morts prestigieux, dont le poids est encore présent à nos âmes...

« Il y avait en eux du Conquistador et du Croisé. Cela se comprenait. Leur première route avait été le chemin de Compostelle ; celui qui forçait les Pyrénées au péril des fusils allemands et des prisons d’Espagne, pour émerger – après Dieu sait quelles péripéties – au soleil africain, premier soleil de liberté et présage déjà des victoires futures.

« Ainsi étaient nés, au printemps de 1944, les “Commandos de France”, composés essentiellement d’évadés de France auxquels se joignaient d’authentiques Combattants FFL de la première heure. Après avoir subi la lutte, dans l’ombre, de la Résistance clandestine, ils allaient connaître le combat, au grand jour, de nos Armées, renforcés bientôt par l’apport généreux des FFI et des réseaux de résistance intérieure. Leurs pertes seraient si sévères que chaque survivant couvrirait l’ombre d’un mort. Le volontariat de leurs hommes demeurait sans commune mesure ; il commençait par l’évasion, acte essentiel pour conquérir le droit de se battre ; il s’épanouissait dans la rude école des commandos et l’on apprenait à vivre et combattre en homme-loup ; il explosait enfin dans ces ruées étonnantes qui ouvraient les routes des Vosges et les plaines de la Haute Alsace. Ils étaient au Haut-du-Tôt, à Belfort, à Masevaux, à Jebsheim et à Colmar. En Allemagne, ils faisaient tomber les verrous de Karlsruhe et de Bregenz pour achever la campagne au cœur de l’Alberg.

« L’esprit qui animait ces coureurs d’aventures trouvait sa source dans ce vers d’Aragon : “Ma patrie, c’est la faim, la misère et l’amour” et son aliment dans un puissant alliage de camaraderie et de goût passionné de la bagarre. Puissent ces sentiments généreux et virils renaître ici par l’humble témoignage de ce Journal de Marche des Commandos, en souvenir des Morts, en souvenir de la gloire que nous avons partagée, jusqu’au jour du 18 juin 1945 où nous sommes ensemble passés sous les voûtes de l’Arc de Triomphe. »

 

Me voici donc le 4 avril à Staouéli, un village à quelques kilomètres à l’ouest d’Alger, où se trouve le Centre de formation des unités de choc et d’action ; je suis le premier officier à rejoindre Henri d’Astier de la Vigerie et, comme ancien des FFL, j’ai été chargé par la sécurité militaire de rendre compte de ce qui s’y passe. En effet, le centre est dirigé par un commandant de carrière qui est jugé, à juste titre, pétainiste, d’Astier est royaliste et on ne sait pas qui va s’engager.

Mon premier emploi consiste à créer ce qui sera l’insigne des commandos, celui qu’ils porteront sur leur poitrine quand ils auront effectué les cinq sauts nécessaires pour être brevetés.

Je reçois également les engagés qu’il va falloir former au plus vite ; en effet, les rangs se remplissent rapidement avec des gens de tous horizons, principalement des jeunes gens évadés de France par l’Espagne après l’occupation de la zone sud fin 1942, mais aussi des « malgré-nous », des Alsaciens incorporés dans la Wehrmacht, faits prisonniers par les Russes et libérés grâce à l’intervention du général de Gaulle. Il y a aussi des républicains espagnols, mis dans des camps par le gouvernement de Vichy. A ce sujet, le capitaine Fournier, aidé d’un soldat faisant office de greffier, interroge un Espagnol souhaitant s’engager : « Nom ? — Sanchez. — Vous avez déjà combattu ? — Oui. — Quand ? — Pendant la guerre d’Espagne. — Dans quelle unité ? — La deuxième brigade internationale. — Et qu’y faisiez-vous ? — Je la commandais. » A ces mots, alors que le greffier ricane, Fournier se lève, se met au garde-à-vous, salue du poing fermé et dit : « Excuse-moi, camarade, je ne t’avais pas reconnu. » Fournier avait servi dans son unité ! Et le général Sanchez a servi comme sergent dans le commando lourd de Fournier.

J’occupe une chambre dans Staouéli et y suis bientôt rejoint par Raymond Aubrac. Adjoint de Jean Moulin et membre de l’état-major de la Résistance en zone sud, Raymond, arrêté à Caluire, avait réussi une évasion spectaculaire, grâce à son épouse Lucie et à Serge Ravanel. Les Aubrac ont été exfiltrés avec leur fils, en février 1944, dans un bombardier léger Hudson qui s’est embourbé à l’atterrissage au point qu’il a fallu deux heures d’efforts pour qu’il reparte, laissant en rade les autres passagers. En arrivant à Londres, Lucie avait accouché d’une fille vite surnommée « Catherine mitraillette ». Quant à Raymond, il avait été ensuite envoyé à Alger pour faire partie de l’Assemblée consultative créée par de Gaulle. A la suite d’un désaccord avec celui-ci, il en avait démissionné pour s’engager dans les commandos avec son grade de sous-lieutenant de réserve. Il ne devait pas y rester longtemps car il fut appelé par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, le frère d’Henri commissaire à l’Intérieur, pour être commissaire de la République à Marseille, où j’allais le retrouver plus tard.

Je profite de la proximité d’Alger pour y aller le plus souvent possible, et j’y retrouve un jour un camarade de Janson, Guy Charpentier, qui vient d’arriver de France. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre et il me raconte comment il en est arrivé là : « Je faisais partie d’un réseau et j’avais rendez-vous avec Noël [un autre ami] sur le quai du métro La Muette. J’étais très en retard et quand mon train est arrivé, j’ai vu Noël encadré par deux gars qui étaient sûrement de la Gestapo [Noël, déporté, est mort à Dora]. Je suis resté dans mon wagon et n’en suis sorti qu’arrivé à... Madrid. »

Depuis, Guy a toujours été en retard à ses rendez-vous. Mais je dois ajouter une anecdote, une histoire qui ne pouvait arriver qu’à lui : parachuté en France en pleine nuit, il atterrit au sud de la Loire, au lieu du nord. Manque de chance, la Loire est en crue ; Guy fait un paquet de ses vêtements qu’il tient à bout de bras au-dessus de sa tête, mais un trou malencontreux lui fait perdre l’équilibre et... ses vêtements. Il se dirige vers son rendez-vous, une branche d’arbre masquant un peu sa nudité, et, arrivé devant la maison où on l’attend, prononce le mot de passe. La porte s’ouvre et la jeune femme qui le voit se plie en deux de rire : le mot de passe était, en effet, « j’ai un grand manteau chaud ».

Par Guy, je suis invité chez René Capitant11, et je fais également la connaissance de Jacqueline Lévitan dont le mari, Bokanowski, a disparu pendant les combats de Tunisie, avant la naissance de son fils Patrick. Chez elle, je rencontre Monique, une miraculée : pendant que les Allemands arrêtaient son père, qui n’est pas revenu de déportation, sa mère et elle s’enfuyaient par l’arrière de la maison avant de passer par les Pyrénées en Espagne. J’étais loin de m’imaginer alors qu’elle allait devenir mon épouse. C’est Guy également qui me fait connaître Mlle Richard et la Chimpanze dont je parlerai au chapitre suivant. Je fais enfin la connaissance de Claude Marcus et d’Alain Perlès, engagés après leur évasion de France.

Mon cousin Pierre Seligman me présente à l’amiral Kahn, qui dirige les constructions et armes navales ; celui-ci, ayant appris que j’étais taupin et que je parlais anglais couramment, me propose d’entrer, avec mon grade, dans le génie maritime, comme si je sortais de l’X, et d’accompagner à Boston les navires français qui doivent y être équipés de radars. Au lieu d’accepter avec gratitude, il paraît que j’ai répondu d’un air vexé : « C’est impossible car je dois libérer la France ! »

Un jour, j’attends qu’une table soit libre à la Brasserie lorraine. Quand le garçon crie que la table du lieutenant Boris est disponible, un petit capitaine d’aviation me prend par le bras et me demande si Boris est mon vrai nom. Quand je lui réponds, bien entendu, que si j’avais dû en changer j’en aurais choisi un autre, il me dit : « Capitaine Beaumont, mais mon vrai nom c’est Henri Boris », et c’est ainsi que je fais la connaissance d’un cousin de plus, appartenant également aux Forces françaises libres.

J’hérite du 3e peloton et suis secondé par un sous-lieutenant, Fanfard, et deux aspirants fraîchement sortis de l’école militaire de Cherchell, Jean-Paul Blum et Guy de Miribel. La formation reçue au BCRA et chez les Américains fait de moi un instructeur qui seconde Benichou, un officier du 1er bataillon de choc. Les hommes du commando sont presque tous de très jeunes gens qui sont passés par le camp de Miranda, en Espagne ; ils sont maigres et n’ont naturellement aucune formation militaire. La première chose qu’il faut leur apprendre c’est le b.a.-ba de la discipline, avec, en plus, formation aux explosifs, close-combat et les cinq sauts en parachute. On embarque à Blida et on saute dans un champ près de vignes, dans les environs de Staouéli. Le dernier saut me cause un petit ennui qui aurait pu être pire. C’est un saut de nuit. Quand on saute dans le vide par la porte latérale arrière d’un vieux DC3 qui vole à 250 km/h, l’officier commandant le peloton en premier, la sangle attachée à un câble dans la carlingue se déploie et arrache du sac qu’on porte dans le dos un parachute qui prend l’air et fait enfin sortir le vrai parachute. A ce moment le petit lien de nylon qui relie le parachute à la sangle se rompt et on flotte dans l’air après environ 60 mètres de chute libre. Comme ce dernier saut est censé être un saut de combat, nous avons sauté à 150 mètres au lieu des 300 mètres habituels, c’est dire que le sol monte très vite, mais, dans le noir, je ne vois rien, sauf des sapins qui semblent foncer vers le haut et, brusquement, je suis projeté sur le dos et assommé. Quand je reviens à moi, on m’explique que j’ai eu beaucoup de chance car je suis tombé entre deux rangs de vignes, des vignes dont les ceps sont tenus par des poteaux de fer. Je me suis esquinté le genou gauche et je suis consigné dans une chambre d’hôpital. Comme on ne veut pas m’en laisser sortir dans l’état où je suis, je dois demander à mes hommes de m’en faire descendre au bout d’une corde pour ne pas rater le départ pour la France. Je devrai participer aux premiers combats avec une canne !

A part cela, nous faisons quelques exercices de débarquement sur les plages de Sidi-Ferruch ainsi que des escalades de falaises, le tout entrecoupé de marches de 50 kilomètres de jour et de nuit à travers champs avec armes et paquetage ainsi que d’exercices de close-combat. Au bout de trois mois, ces jeunes, qui étaient arrivés encore affaiblis par le manque de nourriture de la France occupée, sont devenus de vrais soldats prêts à en découdre.

Notre entraînement se poursuit par des marches de nuit et en silence où nous apprenons à faire 10 kilomètres en une heure en terrains variés avec sac, armes et munitions. Le lieutenant Crespin, du bataillon de choc, préside à ces exercices et nous aménage un « parcours du combattant » avec tranchées, murs, trous, bosses, cordes lisses, poutres, barbelés à sauter, poteaux à grimper. Après avoir franchi tous ces obstacles et avoir rampé sous des tirs réels de mitrailleuse qui nous obligent à garder le nez dans la boue, il nous faut franchir à la nage un bras de mer pour rejoindre une île à une trentaine de mètres et, trempés, y effectuer un tir de mousqueton sur une cible qui, il faut l’avouer, n’était touchée que rarement par les commandos haletants.

Une dernière anecdote. Mon peloton ayant la réputation de bien chanter, nous sommes envoyés un jour à la radio d’Alger pour constituer le chœur qui accompagnera Germaine Sablon dans son enregistrement du « Chant des Partisans ». Pendant l’enregistrement, l’ingénieur du son s’approche très discrètement de moi : « Mon lieutenant, vous pouvez ouvrir et fermer la bouche, mais, s’il vous plaît, n’émettez aucun son. »