Bonheur de Sartre

Si quelqu'un a été constamment et passionnément haï, Lévy le montre bien dans son livre7, c'est Sartre. À cause de ses erreurs politiques ? Oui, sans doute, mais le phénomène est autrement plus viscéral, plus profond. Encore une fois, il s'agit d'une certaine façon de vivre, et surtout d'un style. D'abord, cet amour : « Mon charmant Castor », « Mon cher amour », « Mon doux petit ». « J'ai des tas de fois dans la journée d'humbles petits désirs tout particuliers et sans histoires d'être près de vous et de vous embrasser sur vos petites joues. » Ou encore : « Je vous aime tant. Je voudrais tant revoir votre petit visage. Vous savez, ça me bouleverse encore quand je me rappelle comme il était le matin de mon départ. » Et elle à lui : « Tout cher petit être », « Petit bien-aimé », « Mon cher bonheur et mon beau petit absolu », « Je suis toute effondrée de tendresse pour vous. » Et encore : « Cher petit vous autre », « vous seriez donc un bien grand philosophe, petite bonne tête ? » Bien entendu, les contemporains n'ont pas ces lettres sous les yeux, mais ils les devinent, ils les sentent, ils les trouvent indécentes, obscènes, ridicules, ça les rend furieux. Rien de plus asocial, en réalité, que l'amour entre un homme et une femme. On ne parle que de ça, mais pour conclure très vite à l'impossible, au drame, à la rupture, au ressentiment réciproque, à l'impasse mélancolique. Sartre et Beauvoir sont joyeux, voilà le crime. Beauvoir : « Ne vous laissez emmerder par personne, mon petit, et ne vous rongez pas pour l'argent ; vous savez bien qu'à la dernière minute les finances se rétablissent toujours. » Et encore : « Mon amour, je suis en haut du Flore, il est sept heures du soir, c'est plaisant parce qu'on entend le monde qui grouille en dessous de soi et on est tout paisible entre deux tablées de joueurs d'échecs. »

La grande complicité entre un homme et une femme est donc une première cause de haine. Circonstance aggravante : ils sont intelligents, ce qui dérange fondamentalement la Bêtise, « cette incroyable densité, cette puissance paisible et noire ». Mais il y a pire : le dévoilement, par Sartre, des ressorts cachés de l'humanisme bourgeois comme étant un mensonge, une tartufferie permanente, un « humanisme de la haine » pour lequel le pire est, par définition, toujours sûr. « Le fondement de l'humanisme bourgeois, écrit-il, n'est autre que la misanthropie. » Son produit est l'homme haineux-haï, une distillation de la haine de soi comme sentiment a priori. Contrairement aux déclarations incessantes d'amour de l'humanité ou de l'autre qui fleurissent dans les discours, tout autre chose fonctionne. Voici :

« Le sujet de cette haine universelle devient l'homme en soi, c'est-à-dire le propriétaire en tant qu'il se hait soi-même… Pour que l'homme s'accomplisse dans son humanité par l'exploitation légitime de son semblable, il faut que la détestation soit l'unique rapport de chacun à l'autre, en tant qu'elle est fondée sur celle de chacun pour soi. »

Quel tableau ! Ne dirait-on pas la description même de la « culture d'entreprise » ? De la vie sociale tout entière ? Non, non, diront les tartuffes, ici tout le monde s'aime, se respecte, s'entraide, personne ne dit de mal de personne, nous ne voulons que la paix universelle, les droits de l'homme sont notre catéchisme sacré. Ah oui, vraiment ? C'est la question, au fond, posée par Sartre. Telle aura été son « erreur ».

30/01/2000