Ubu
On peut traiter le XXe siècle par l'humour noir, en se souvenant de la prophétie d'Alfred Jarry. Voici venu le règne d'Ubu, l'absurdité péremptoire faite homme, le cynisme imperturbable, gidouille et chandelle verte, avec pour mot apocalyptique, le fameux « merdre ! » qui ouvre l'emprise générale de la « phynance ». « Je tuerai tout le monde, je prendrai toute la phynance, et puis je m'en irai », dit Ubu. Son grand mérite, c'est la franchise. Le but du pouvoir n'est jamais que cette opération mégalomaniaque toute simple mais qui ne s'avoue jamais comme telle. Or le tragique est là : dans l'habillage noble et bavard de la volonté de puissance. En style d'enfer réalisé sur terre au nom du paradis, des foules entières de morts viennent témoigner en silence de la férocité de l'ombre. Les deux bouchers principaux du XXe surgissent : Hitler, Staline. Ils ont eu des tas d'imitateurs, leurs exploits sont connus, les cris des suppliciés ne sont pas près de s'éteindre.
D'ailleurs tout a commencé par un massacre inutile et inouï, la guerre de 1914-1918, lever de rideau sanglant sur ce qu'il faut bien appeler la démence sociocratique. Après quoi, nouveaux évangiles : lutte des classes, racisme, antisémitisme, lendemains qui chantent, camps de concentration et d'extermination, mensonge permanent, propagande incessante, rassemblements et encore rassemblements, déportations, dénonciations, arrestations, tortures. Ce qui se montre au grand jour, c'est le mépris de la vie humaine, la haine de l'individu désormais conçu comme sans importance. L'art et la littérature sont muselés, censurés, adaptés, domestiqués. Ceux qui n'obéiront pas seront systématiquement insultés, traités de décadents, de vipères lubriques, de hyènes dactylographes, de prostitués notoires, de bouffons. Un intellectuel ou un écrivain réfractaire disparaîtra sans laisser de traces. Tout le monde doit marcher au même pas, penser la même chose, adorer le Maître local, adhérer au parti unique, célébrer les idoles du jour. L'Europe s'effondre, mais c'est au Japon que s'élève le champignon vénéneux qui ponctue la désintégration du Vieux Monde : Hiroshima explose, et l'univers, effaré, découvre Auschwitz. Oui, l'enfer était bien sur terre, et presque personne ne voulait le savoir. Des témoins parlaient, pourtant, mais on ne les écoutait pas, ou on leur fermait la bouche. C'est cela, surtout, qu'il faut retenir : l'indifférence, la torpeur, l'absence pure et simple de sensibilité, le consentement, comme hypnotique, au mal.
31/12/2000