Renoir
Je lis des écrits, des entretiens et des lettres sur l'art, de Renoir48, et je suis frappé par leur énergie, leur intelligence, leur courage, leur goût. Sur la couverture de ce livre, une Baigneuse assise dans un paysage, dite Eurydice, datant de 1895-1900, aujourd'hui au musée Picasso. J'ai le livre à la main, je rencontre des amis branchés ou universitaires d'avant-garde, ils ont l'air étonné, je vois se dessiner sur leur visage une moue de réprobation, presque de dégoût. « Je n'aime pas Renoir. » Pourquoi ? Pas de réponse. Ou plutôt si : ce serait un peintre de troisième ordre, facile, vulgaire, bourgeois, avec des femmes et encore des femmes, des femmes comme on n'en fait plus et comme on n'en veut plus, fortes, rondes, trop grosses, impossibles à vendre en publicité de produits de beauté, naturelles, beaucoup trop naturelles, tranquilles, habitées par une sorte de passivité magique, des vaches, en somme, roses, idiotes, blondes trop reposées. Picasso, lui, aimait Renoir. Matisse aussi. Voilà donc le puritanisme actuel qui rejoint, sans le savoir, celui d'autrefois. Les bourgeois détestaient Courbet, Manet, Renoir, Degas, Cézanne, en les trouvant débauchés, anormaux, tarés. Les petits-bourgeois d'aujourd'hui pensent au contraire qu'ils ne sont pas assez tendance, destroy, sado-masos, drogués, allumés, paumés. Au fond, l'Histoire est une question d'intervalles. Les intervalles lumineux et voluptueux sont faits pour être oubliés, alors que ce sont eux qui sont vraiment subversifs. Admirables baigneuses… « À l'atelier, racontait un jour Renoir, pendant que les autres braillaient, cassaient les vitres, martyrisaient le modèle, chahutaient le professeur, j'étais toujours tranquille dans mon coin, très attentif, très docile, étudiant le modèle, écoutant le professeur… et c'est moi qu'on appelait le révolutionnaire. » Si je dis aujourd'hui que Renoir me semble plus révolutionnaire que jamais, j'obtiendrai un sourire de compassion, ou bien on me traitera de provocateur.
30/06/2002