Casanova

Il faut admirer la politesse et l'extrême tolérance du Saint-Siège. Mon Dictionnaire (pas encore traduit en anglais, en hébreu, en arabe, en russe, mais peut-être bientôt en chinois) comporte de larges passages d'auteurs ayant été (ou étant toujours) à l'Index, le splendide pornographe Baffo, par exemple, sans parler de Sade ou de Casanova. Venise était, dès le XVIe siècle et jusqu'au XVIIIe, le grand bordel de l'Europe. On venait y apprendre l'art de se servir sensuellement de son corps. Montaigne et Montesquieu n'ont pas brillé sur ce terrain, Rousseau encore moins, qui a connu là un fiasco mémorable. Stendhal, lui, n'a rien vu. Mais enfin, c'est la ville de Casanova qui a provoqué, comme la cité elle-même, un grand nombre de falsifications par esprit de vengeance et de ressentiment.

On se souvient du film de Fellini, et de l'acteur Donald Sutherland. Ce dernier s'est expliqué récemment128. On se frotte les yeux : « C'est du mépris et non de l'amour que Fellini nourrissait à l'égard du séducteur Giacomo Casanova. Il haïssait sa superficialité. Pour mieux me faire comprendre le personnage, Fellini me raconta un jour ce fait divers tragique : deux jeunes gens tuent une fille qu'ils viennent de rencontrer. Ils enferment son corps ensanglanté dans le coffre de leur voiture et partent danser en boîte de nuit. Arrêtés peu après, ils expriment l'étonnement, incapables de comprendre la gravité de leur acte. Casanova, c'est cela : le dangereux oubli des valeurs de la vie. Fellini détestait tellement Casanova que, lors d'un voyage en voiture entre Parme et Milan, il a jeté les douze tomes de ses Mémoires par la fenêtre. »

Plus fort : « Casanova, c'est la ruine de l'âme, l'amour sans conscience, condamné à répéter inlassablement les mêmes erreurs. Il me fait penser à cette nouvelle génération d'Américains qui a récemment revoté pour Bush. »

Il est pénible de constater que nous sommes ici en plein délire révélateur. En tout cas, Bush et Condi seraient très surpris, après la prière du matin dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche, d'apprendre que leurs jeunes électeurs sont des adeptes de Casanova. Quant à la jalousie frénétique de Fellini, elle doit tenir à certaines difficultés de sa vie. Qu'aura dit Casanova, finalement ? Des choses de ce genre, bien faites pour déplaire aux mélancoliques de toutes obédiences : « Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu'en vie, la vie est donc un bonheur. » Avis à celles et à ceux, forts dévots, qui pensent que la vie n'est qu'une vallée de larmes. Pour plus de précisions polémiques, voir mon Casanova l'admirable129.

Il est en tout cas dommage qu'on n'enseigne jamais dans les écoles les Poésies de Lautréamont. Dans ses lettres du début 1870, il annonce comment, désormais, il veut attaquer le doute et chanter l'espoir. Il dit vouloir se dresser contre le « désespoir morne » et la « méchanceté théorique ». Il récuse, pêle-mêle, « mélancolies, tristesses, douleurs, désespoirs, hennissements lugubres, méchancetés artificielles, orgueils puérils, malédictions cocasses, etc. ». Il est en train d'écrire que « l'erreur est la légende douloureuse » et que « l'homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres ». Qui l'écoute ? Personne. Qui l'a écouté depuis ? Presque personne. Quelques-uns, cependant.

26/12/2004