On dit qu’il était timide.
Qu’il avait le charme efféminé des timides.
Leur douceur.
On dit qu’il approuvait courtoisement les conneries qu’on lui expliquait plutôt que d’en débattre. Qu’il était incapable de dire non. Qu’il était incapable de soutenir un regard hostile. Que lorsqu’il parlait il mettait la main devant sa bouche, comme pour s’excuser de l’ouvrir.
On dit qu’il l’ouvrait peu.
Que sa réserve était son inclination naturelle, et sa morale.
On dit qu’il ne savait pas déchiffrer la musique. Qu’il était infoutu d’écrire et même de nommer les formes musicales inouïes qu’il inventait. Que le sentiment de cette incapacité aggravait considérablement sa timidité naturelle. Que lorsqu’il se vit contraint d’avouer à Miles Davis (lequel lui avait transmis une de ses compositions en signe d’amitié), lorsqu’il se vit contraint de lui avouer qu’il ne savait pas déchiffrer sa musique, il eut envie d’entrer sous terre. Et d’y rester.
Qu’il n’avait aucune assurance aucune. Qu’il demandait souvent à ses proches Est-ce qu’on me prend pour un pitre ? Est-ce que je ne suis pas ridicule avec ce chapeau ? On dit qu’il ne sortait de sa timidité que pour être, sur scène, l’audace même.
Il fut, le 18 août 1969, l’audace même.
Il fit ceci : il s’empara de l’Hymne et il le retourna.
L’hymne sacré, symbolique, scrupuleusement respecté, l’hymne régimentaire qui avait envoyé son ami Larry Lee se faire trouer la peau dans les jungles du Vietnam, l’hymne qui accueillait en fanfare les GI morts au combat, lesquels arrivaient de Saigon en emballage capitonné, car sacrifier sa vie à la lutte contre le Mal méritait amplement un emballage capitonné, la patrie reconnaissante ne reculant devant aucun sacrifice, l’hymne sanglé de la tradition, l’hymne engoncé dans son uniforme, l’hymne bêlé à l’école, en cadence, un-deux, l’hymne vidé de sa substance et braillé sur les stades Oh dites-moi pouvez-vous voir dans les lueurs de l’aube ce que nous acclamions si fièrement au crépuscule, l’hymne qu’on chantait sans l’entendre, depuis le temps, l’hymne embaumé, l’hymne empoussiéré, l’hymne pétrifié de la nation, il l’empoigna, le secoua, et aussitôt en fit jaillir une liberté qui souleva l’esprit.
Car je l’ai décidé ce matin (changerai-je d’avis dans un mois ?), je ne veux plus parler que des choses qui, véritablement, m’importent et me touchent à vif. Je ne veux plus avoir d’autres liens qu’avec ceux-là qui m’aident à vivre, connus ou anonymes, morts ou vivants, Jean Vernet, mon voisin adorable, ou Hendrix, ce génie, mue par cette illusion que, en laissant de leur vie quelques traces écrites, leur disparition sera pour moi un peu moins irrémédiable, et un peu moins triste la certitude qu’ils resteront dans mon souvenir à tout jamais irremplacés.
Un cri lancé au ciel.
Un cri si intense, si véhément, d’une puissance d’entraînement telle qu’il traversa l’épaisseur du temps, traversa tous les blocs de résistance qui obstruent la mémoire, jusqu’à m’atteindre, jusqu’à nous atteindre en plein cœur, et à nous traverser.
On dit que la voix d’Orphée faisait miraculeusement se coucher les bêtes.
Le cri de Hendrix fit tomber en un instant, ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, des murs entiers d’indifférence et d’amnésie.
Il résonne encore aujourd’hui.
Et son pouvoir d’interpellation reste intact.
Mieux encore, c’est aujourd’hui peut-être, puisque le temps parfois peut apporter des roses, ainsi que le disait Carlyle à sa manière enrubannée, c’est aujourd’hui peut-être qu’il nous est le plus nécessaire.
Car où entend-on aujourd’hui un hurlement de cette portée qui se lève contre l’horreur et redonne vie à nos vies ?
Où entend-on aujourd’hui une protestation qui ait cette force à décorner les bœufs et qui soit audible par tous ? Où entend-on aujourd’hui une conflagration de cette ampleur qui nous alarme aussi abruptement sur la démence du monde et qui nous interroge aussi abruptement sur notre maintenant ?
Le monde serait-il devenu si beau, si juste et si pacifique qu’un hurlement pareil au sien serait absurde ? Notre vie serait-elle si heureuse que seuls quelques attardés auraient encore à s’époumoner ?
La violence se serait-elle miraculeusement dissipée ?
Ou notre abdication serait-elle si totale que nous n’aurions plus à nous insurger ?
Tout me pousse, les jours sombres, à penser que cette dernière hypothèse est peut-être la plus vraie, à force de percevoir, jour après jour, l’expression de la révolte affadie dans des livres indigents et qui manquent de soufre, déshonorée dans des chansons mises à la mode à grand renfort de pub, pervertie dans les discours politiques des pros du changement, ou, pire encore, dans les sermons édifiants de ceux, prophètes, télévangélistes milliardaires ou autres délinquants parlant au nom de Dieu, qui n’ont à la bouche que la parole amère des redresseurs de torts.
Le cri que Hendrix fit entendre à Woodstock, le 18 août 1969, à 9 heures du matin, ce cri continue aujourd’hui de crier et de défier le temps. C’est cela surtout que je voudrais dire à propos de The Star Spangled Banner. Qu’il fut un cri, un cri libre, un cri de refus, un cri de refus qui concentra tous les refus d’une jeunesse que l’avidité, la brutalité et le prosaïsme de la société d’alors révulsaient jusqu’à la nausée, un cri dont l’impact, quarante années après, vient encore fissurer la gangue de nos cœurs.
C’est cela que je voudrais dire dans ma lourdeur, plutôt que de verser dans cette admiration inoffensive et pieuse à laquelle je cède parfois, dans cette sanctification sans effets ni pouvoirs dont la musique de Hendrix est devenue souvent, me semble-t-il, l’objet.
Je voudrais dire haut la beauté de ce cri, la louer, la propager auprès de ceux qui n’ont pas eu la chance encore d’en faire, dans leur intimité, l’expérience (une expérience qu’il m’arrive d’appeler pour moi-même Expérience H, avec ce que cette formule suppose d’explosif), la porter vers eux avec cette force que je reçois d’elle depuis si longtemps et qui conduit ma main qui est en train d’écrire.
Mais ce n’est pas sans crainte que je me jette dans cet éloge. Quand je dis je me jette, cette expression donne une faible idée de mon appréhension. J’ai le sentiment, avec la musique de Hendrix, d’être véritablement jetée sur un continent autre, dans une langue autre, ailleurs, j’ai le sentiment que je m’aventure et me découvre sur le sol qui m’est le plus étranger, je veux dire loin, très loin de la littérature qui m’a toujours accompagnée. Car, autant l’avouer d’entrée de jeu, je n’ai ni l’âge ni le goût d’être une fan de rock, et les cris suraigus des adolescentes à la vue de leur idole m’amusent autant qu’ils m’ébahissent,
je n’ai rien d’une experte en musique,
je n’en possède ni le savoir ni les armes,
je n’ai, du reste, nullement l’intention de me livrer à l’autopsie de The Star Spangled Banner,
je n’envisage pas plus de faire concurrence aux biographies savantes, ni aux inventaires fétichistes, ni aux exégèses agenouillées et toutes bardées de dates et de détails (fort utiles au demeurant).
Je voudrais simplement faire l’éloge de l’Hymne joué par Hendrix le 18 août 1969, dans cet esprit analphabète cher au philosophe Bergamín, qui désignait par là, non l’ignorance fruste, expéditive et fière d’elle-même, mais une approche démunie de toute volonté de maîtrise, de tout désir d’autorité, de tout savoir ornemental, lequel, croyant faire reculer le mystère d’une œuvre, en manquait, disait-il, l’essentiel, une approche sans défense mais sans naïveté et qui savait s’abandonner à la beauté plutôt que de tenter d’en mesurer en vain la démesure.
Je voudrais, disais-je, faire l’éloge de l’Hymne joué par Hendrix, dans cet esprit analphabète cher à Bergamín, et en allant par mes chemins imaginaires, au gré des fictions que j’ai brodées sur l’homme tout au long de ces années, à partir de détails glanés ici et là, des on-dit, des rumeurs, des histoires vraies et fausses et des Hauts Faits de la Légende hendrixienne.
J’écoute l’Hymne, ce matin, tout en jetant mes yeux sur le journal du soir qui nous promet plus encore de pauvreté et plus encore de fanatisme. Et je me dis que si The Star Spangled Banner n’a pas cessé d’agir sur nous depuis toutes ces années, s’il nous parle aujourd’hui avec une urgence et une intensité rares, s’il est plus que jamais d’actualité, ce temps où Hendrix apparut à l’épicentre d’un monde foisonnant de promesses et d’espoirs (et ce, en dépit des désastres guerriers et des exactions racistes), ce temps des rêves naïfs auxquels nous adhérâmes il y a près d’un demi-siècle, ce temps désormais est échu, et s’est éloigné de moi, de nous, à une distance astronomique.
Hendrix, à Woodstock, incarna, d’une certaine façon, la fin de ce monde, et son deuil.
Il fut ce feu d’espoir qui brûla sur lui-même.
Est-ce qu’on est déjà demain ou est-ce la fin du monde ? demandait-il.
Il avait compris que les cerfs-volants ne remplaceraient jamais les avions de chasse, que les lucioles de l’innocence s’étaient définitivement éteintes en Italie comme partout ailleurs, et que l’espoir (à qui la tradition, c’est mauvais signe, donne la couleur de l’épinard), que l’espoir d’une dignité partagée dans un monde meilleur avait pris l’eau de toutes parts jusqu’à puer la vase.
Hendrix annonça ce monde à venir,
ce monde où les églises seraient désormais électriques, Electric Churches, comme il les appelait,
des églises d’où il ne serait plus jamais chassé parce que tout simplement il en serait le maître,
et qui nous introduiraient au temps des artifices, du cyber art, de la cyber info et du cyber amour, sur des écrans qui ne s’éteindraient plus et qui bouleverseraient la production et l’usage de la musique, tout comme ils bouleverseraient la production et l’usage du monde, un monde où, parallèlement, les mots consumérisme et mondialisation deviendraient banals, où le cynisme et l’emprise du fric sur toute chose étendraient leur pouvoir, et où la crapulerie financière ne cesserait de croître, la crapulerie financière dont Hendrix fut, je le dis et l’affirme, le sacrifié.
Car Hendrix ne mourut pas seulement d’un excès de barbituriques, comme partout il fut écrit.
Il mourut du mal de son époque.
Car son immonde manager Jeffery le jeta dans des tournées exténuantes et ne programma pas moins de deux cent cinquante-cinq concerts pour la seule année 1967 et presque autant en 1968, pour la bonne raison que son poulain (c’est ainsi qu’on commença à désigner, fort justement, ces bêtes du spectacle) était devenu une star que toutes les capitales s’arrachaient, et que les recettes de ses concerts augmentaient de façon fabuleuse.
Et Hendrix qui était aussi résolu et souverain sur scène que vulnérable et mal assuré dans la vie, à l’instar de ces marins qui, le pied posé sur la terre, ne savent plus marcher, Hendrix fit un usage immodéré des stupéfiants fournis par l’immonde Jeffery.
loin de la vulgarité des goujats du show-biz qui éructaient leurs bassesses en comptant leur pognon,
La tournée européenne qui avait débuté en janvier 69 n’avait fait qu’ajouter de la fatigue à sa fatigue.
Et la tournée américaine qui lui succéda fut une épreuve supplémentaire. Peut-être l’épreuve de trop.
La légende dit qu’à Dallas, l’un des flics qui assuraient le service de sécurité pour le concert d’un soir, un type à la nuque rasée et qui marchait les pieds en dedans, le menaça d’un flingue en hurlant à l’adresse de son tourneur Tu diras à ton nègre que s’il joue The Star Spangled Banner ce soir, il ressortira pas vivant du bâtiment !
Hendrix comprit ce qu’il savait déjà et qui lui fit du mal une fois encore. Il comprit que ce flic qui aboyait patriotiquement était le porte-parole d’une Amérique blanche hantée par la terreur du chaos politique, inséparable selon elle du chaos sexuel, les deux affreusement nuisibles à l’idéal chrétien, affreusement favorables à l’infiltration communiste et affreusement générateurs de criminalité rampante, c’étaient les expressions dont, à l’époque, on usait.
(Rappeler que, en 1940, Igor Stravinsky, qui avait orchestré The Star Spangled Banner pour l’Orchestre symphonique de Boston, fut malmené par la police, arrêté pour « falsification de biens publics », et libéré vingt-quatre heures après, avec quelques égratignures et un cocard du plus beau mauve. Hendrix avait-il entendu la version de Stravinsky que les autorités avaient jugée délictueuse ? Quelque chose me dit que oui et qu’il voulut, en quelque sorte, faire pire, je veux dire mieux.) Hendrix, à la fin de ce maudit printemps 1969 et de cette maudite tournée qui l’avait conduit à travers l’Amérique dans des villes où le racisme était la règle et où les Noirs étaient traités comme des bêtes, Hendrix avait atteint, je crois, la limite de ce qu’il pouvait supporter. Il était à bout.
– de rencontrer de nouveaux musiciens dont l’émulation éveillerait la sienne et qui lui permettraient de sortir sa musique du cadre étroit du rock où il commençait à s’ennuyer,
– et surtout, surtout, d’envoyer paître Jeffery dans les grandes largeurs, au moins pendant un temps.
Sans quoi, se disait-il, sans quoi il se perdrait de vue. Sans quoi il perdrait de vue la musique, sa femme.
Sans quoi il irait à sa propre perdition.
Il s’attela à ce projet.
Et se mit à chercher un asile, loin de tout ce fracas qui l’entourait depuis ces deux ans de démence, un asile où il pourrait marcher, nager, se jeter dans l’herbe, galoper à cheval, regarder le ciel, vivre avec des amis et se vouer enfin à ce qui était sa vie.
Et en juillet, il emménagea pour tout l’été dans une grande maison, à Shokan, un village du comté de Sullivan, non loin de la ville de Woodstock qui deviendrait bientôt célèbre dans le monde entier.
Il demanda à son ami Billy Cox, l’ami des jours difficiles qu’il avait connu à l’armée, de venir le rejoindre, et appela près de lui quatre autres musiciens, le guitariste Larry Lee qu’il avait rencontré à Nashville en 1963, le fidèle Mitch Mitchell, et deux percussionnistes, Jerry Velez et Juma Sultan, afin qu’ensemble ils préparassent le festival qui devait avoir lieu à Woodstock, le mois suivant.
Alors, il se sentit repris par l’ancienne fièvre.
Alors, son désir de créer qui s’était épuisé revint à toute allure.
Alors, il répéta avec ses musiciens des morceaux qui lui firent dire en riant que ces compositions les conduiraient direct en taule.
Et j’ai le sentiment que ces quelques semaines furent, pour lui, une trêve. La vie comme il l’entendait. La vie renouée. La vie faite musique.