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J'arrive de partout dans le monde, partout j'ai été bien reçu et l'on désirait me garder plus longtemps. Je reviens de passer moins de trente jours chez mes parents au Québec et je comprends tout à fait ce qui a permis mon départ pour New York voilà un mois. C'est ma belle-mère Alice, c'est son rejet systématique de moi, et probablement aussi le rejet que je sens de la part du copain de ma sœur. Je ne compte pas l’ami de ma mère, lui je sais bien qu'il refuse que je vienne, il a établi cette nécessité avant même de venir habiter avec ma mère. Tout le monde est si bizarre. Est-ce moi ? Même dans l'autobus de Québec jusqu'à Jonquière les gens semblaient loin de la bonne humeur habituelle. Je comprends, c'est le mois de mars. Quelle folie de revenir ici au pire mois de l'année. Le mois des dépressions, des suicides, des chicanes, des séparations et des divorces.

C'est bien connu, les gens n'en peuvent plus au mois de mars. C'est la fin de l'hiver qui n'en finit plus et tous les gens qui sont aux études et qui travaillent en relation avec des horaires de septembre jusqu'à la fin de l'année scolaire. C'est énormément de monde quand on pense que les gens étudient souvent jusqu'à 28 ans. Il n'y a que moi qui ne vis pas au même rythme, qui n'a pas subi l'hiver l'année d'avant et qui cette année se promenait là où il faisait plus chaud malgré le froid.

Moi j'ai gardé toute ma bonne humeur, mais je crois que je vais apprendre ce mois-ci à le passer dans ma chambre. Il faut à tout prix éviter de me laisser démoraliser par tout et chacun. Mais ce sera très difficile. Alice, Gabriel et son amie Patricia m'ont fait subir tout un affront aujourd'hui. Patricia ne m'a pas regardé une seule fois, elle s'est contentée de me saluer à mon arrivée. Cette façon d'agir m'a vidé mon énergie complètement. Elle ne semble pas heureuse de mon retour. Puis Alice paraît tellement mal à l'aise devant moi, n'osant pas me regarder dans les yeux, qu'on dirait presque qu'elle se sent coupable de quelque chose. Peut-être cela a-t-il rapport avec cette auto que je voulais emprunter pour aller chercher mes vieilles affaires à Ottawa. Pour moi ça n'a tellement pas d'importance, mais pour eux ça semble avoir été la goutte qui a fait déborder le vase, et j'ai l'impression que cela a été le prétexte à de grandes chicanes entre mon père et Alice.

Je suis tellement démoralisé, c'est incroyable. Alice m'a dit que mon arrivée ici impliquait les mêmes conditions qu'avant, mais également une nouvelle : « Pas d'étrangers ici la nuit ». En termes plus simples, pas de mon nouveau chum Gabriel dans la maison, je ne veux même pas qu'il franchisse la porte d'entrée. Si c'est ce qui l'inquiète, elle peut s'encourager à l'allure que prend ma relation avec lui. Je l'ai vu cet après-midi. Jamais dans ma vie je n'ai passé à travers une si grande épreuve. Jamais dans ma vie je n'ai eu quelqu'un en face de moi dont il m'était impossible de déceler la moindre des choses dans sa tête. Que sait-il, qu'ignore-t-il, qu'a-t-il appris, quelles sont ses intentions. Il s'est presque mis à pleurer en face de moi, me disant qu'il se sentait mal à l'aise, qu'il n'avait pas été correct en couchant avec Philip (car ils ont couché ensemble). Il est ressorti tout ébranlé dans la voiture, incapable de dire un mot. Je lui ai dit que j'attendrais qu'il me rappelle, que je serais énormément heureux s’il le faisait, quand bien même ce ne serait que de l'amitié, mais que comme il disait qu'il ne voulait plus me voir pour arrêter sa souffrance, je ne forcerai pas les événements.

Bref, il existe tout un paquet d'événements dans sa vie qu'il m'a caché. Aujourd'hui j'apprenais tout ça, chacune de ces choses étant pour moi une claque dans le visage. Dont le plus important, il a décroché un emploi à temps plein dans un restaurant, payé en dessous de la couverte, alors il fait beaucoup d'argent car il continue à recevoir de l'assurance-chômage. Et moi qui m’inquiétais parce qu’il semblait incapable d'arriver dans ses comptes. Et moi qui l'aimais suffisamment pour me pousser à repartir de New York pour retourner à Jonquière. S'il n'avait pas existé, lui, j'aurais tout tenté pour demeurer à New York le plus longtemps possible. Jonquière me rappelait tant, maintenant il ne me rappelle plus du tout. L'autre amour potentiel que j’ai en vue, Jacques, est parti pour les deux prochaines semaines. Je doute fort que je serai encore ici lorsqu'il reviendra. Tous ces événements m'ont tellement démoralisé que je ne trouve pas l'énergie pour défaire mes bagages, et je cherche des solutions à mes problèmes.

Je n'avais pas compris jusqu'à quel point tout le monde avait poussé un grand soupir de soulagement lorsque je suis parti. D'autres ayant plutôt souffert, veulent éviter d'autres souffrances et me rejettent tout simplement. Eh bien allez donc tous chier câlice ! J'appelle ma sœur pour tenter de lui expliquer la situation, plutôt que de m'inviter chez elle à demeurer pour le mois, voilà qu'elle me propose d'y aller pour une nuit en attendant que mon père revienne et puis que l'on va discuter cartes sur table le problème. Ensuite ça ira mieux, on trouvera les solutions qui me permettront de demeurer ici pour un mois. Mais elle ne comprend rien, je n'ai aucune motivation à entrer dans une série de compromis pour demeurer avec des gens qui feraient tout pour me mettre dehors. Elle ne comprend pas ce que ça implique comme calvaire de demeurer ici alors que tu sais qu'ils souhaiteraient que tu disparaisses.

Je n'ai jamais amené Gabriel coucher ici, il a franchi la porte d'entrée deux fois, restant dans la maison moins de dix minutes chaque fois. Ma belle-mère n'est pas du tout ouverte au monde gai. Malgré qu’elle ait deux frères gais dont un est son confident. Je me sens si mal que je suis prêt à repartir sur-le-champ. Mais où irais-je ? Plus d'argent, plus rien. Partout j'ai des problèmes, partout il y en a un qui me rejette et m'empêche d'être bien. À Toronto, tout le monde insiste pour que je reste, mais chez ma tante son mari est à l'arrière-plan, et il ne veut rien savoir de moi. À New York, il y a le colocataire. Il me faut absolument trouver un emploi et commencer ma vie indépendante. Mais voilà, il faut de l'argent pour ça. C'est tellement stupide que Sébastien, mon ex de quatre ans, se soit pris un appartement pour dans un mois, il me semble que mes problèmes seraient réglés. Que vais-je faire mon Dieu ? Pour l'instant je vais aller chez ma mère, je ne suis plus capable de demeurer dans la maison chez mon père, d'autant plus lorsqu'il est absent jusqu'à demain soir, voyage d'affaires à Québec justement.

Bon, je suis revenu de chez ma mère et je suis revenu sur la terre. Les conditions étant maintenant claires avec ma belle-mère, nous avons pu parler d'autre chose, de ses étudiants par exemple. J'ai remarqué un problème chez ma belle-mère et sa fille, les conversations ne se font qu'à sens unique. Elles ont besoin de parler, mais n'ont certes pas l'envie d’écouter. Alors, je commence à parler, elles me coupent sans cesse. Alors, je comprends, je me tais, je subis l'écoute de leurs problèmes. Car ne pouvoir parler implique qu'il n'y a aucun échange. On ne peut pas me remplir ainsi impunément, elles me mangent toute mon énergie et moi je ne puis faire la pareille. Alors, elles me vident et ne me laissent que le fardeau de leurs problèmes qui deviennent miens. Quelle envie ai-je de partager leurs misères si elles se foutent des miennes ? Des névrosées, je vous jure. Faites comme les serins bon Dieu, regardez le miroir et parlez-vous à vous-mêmes comme si c'était un étranger. Vous ne verrez aucune différence et cela vous soulagera. Pendant ce temps moi je pourrai m'occuper à autre chose.

Comme Gabriel par exemple. Je me suis bien posé la question, pourquoi il se sentait coupable alors que c'est bien moi qui devrais l'être. Mais il m'a lancé que Philip avait vu que je lui avais écrit des lettres. Ainsi, Phil est venu chez Gabriel plusieurs fois, il a dormi là. Ça me fait mal. De plus, Gab est retourné dans l'auto chercher mon cahier, dans lequel je croyais trouver mon numéro d'assurance sociale. Je crois qu'il a eu le temps et la curiosité de lire quelques lignes. À la huitième ligne de la première page j'avoue d'emblée qu'Ed à New York est le seul amour de ma vie, que je l'aime comme jamais je n'aimerai personne et que lui me rend la pareille. Après il fut tout bizarre. Ça ne m'a pas donné l'impression qu'il l'avait lu, mais il semblait si désespéré que ce serait bien plausible. Est-ce possible qu’il ne me rappellera plus ? Que se passe-t-il dans sa tête ? Il a tenu à m'affirmer à plusieurs reprises que lui et Philip, ce n'était que des amis. Bien. Mais ça paraît mal lorsque cinq minutes après il me demande si Phil cherchait quelqu'un avec qui coucher lorsqu'il était à Québec. Surtout lorsqu'il me fait comprendre sans même s'en rendre compte que si ça ne fonctionne pas entre lui et Phil, c'est la faute de Phil, c'est lui qui est intéressé en autrui, en plusieurs partenaires. Moi, le Gabriel, s'il est trop sensible pour me réinviter dans son lit, il devra faire attention, car le Philip semble prêt à m'inviter dans le sien et je ne dirais pas non. Il n'est pas laid, mais je regretterais. Juste à cause du contexte. Il est d'Alma, il est l'ami de Maurice (avec qui il couche probablement), et avec Jacques dans le décor, son jugement de moi s'il fallait que je couche avec Phil, ce serait trop impossible.

Il est beau dans ses nouveaux vêtements le Gabriel. Je suis heureux, car je vois que je ne suis pas plus affecté qu'il ne le faut. Je souffre un peu, c'est normal, mais s'il refusait de coucher avec moi, cela ne me dérangerait pas. Je n'attends pas après lui pour vivre. S'il veut niaiser, c'est moi qui en ressors gagnant. Il souffre plus que moi de toute manière. Moi je peux marcher la tête haute. Je suis imbu de ma personne, c'est certainement une bonne chose. C'est une défense contre la misère que tout cela m'apporte. Je suis tout de même rejeté, je ne suis pas indifférent, alors ça fait mal. Mais ce rejet est pour une bonne cause, c'est pour éviter qu'il se fasse mal. Ce n'est donc d'aucune façon un manque d'intérêt soudain. Je parie que demain il m'appellera. Je parie qu'avant la fin de cette semaine j'aurai couché avec lui, sans même faire aucun effort. Cette histoire se complique de façon radicale. Je ne puis cacher tout ça à ma famille. D'autant plus qu'ils sont tous au courant maintenant que je suis en amour avec Ed et que je reviens de deux semaines de sexe en amoureux à New York. Mon Dieu, quelle opinion se font-ils de moi ? Ça doit sans doute expliquer pourquoi personne ne veut de moi sous leur toit. Cela me pousse donc à partir d'ici pour enfin m'installer dans mes propres affaires, dans ma propre indépendance.

Ah oui, Christiane est dans la région pendant que son copain est à Québec. Ça m'a énormément compliqué les choses, j'ai dit à tout le monde que j'avais dormi chez elle à Québec. J'en ai ri, mais mes mensonges ne passeront bientôt plus du tout inaperçus. C'est rendu gros comme le bras. À leurs yeux cela fera de moi quelqu'un d'encore plus immoral. Je vais me tenir avec Christiane, peut-être redeviendrons-nous les bons amis d'autrefois. En fait, ces amis de jeunesse sont bien les seuls qui traversent le temps avec moi malgré tout. On ne peut pas toujours compter sur eux, mais au moins on ne risque pas de les perdre dans le prochain détour juste parce que nous avons décidé de partir sur une virée d'un mois à travers l'Amérique. On verra.

 

 

carole cadotte <138194788@archambault.ca>