Surprises d’anniversaire

Cette nuit, il a fait tellement chaud que mon matelas et mon drap étaient trempés de sueur.

Vers une heure du matin, j’en avais assez de chercher un peu de fraîcheur sous la fenêtre de la mezzanine. J’ai attrapé mon drap et suis passée par le Velux pour grimper sur le toit de la maison. Il n’y avait pas un souffle de vent. Tout semblait figé. La lune, presque pleine, éclairait la forêt alentour. On y voyait presque autant qu’à l’aube.

J’ai fait quelques pas jusqu’aux branches du hêtre qui surplombent notre toit. L’écorce râpeuse m’a chatouillé les pieds lorsque je me suis perchée dessus pour me laisser glisser jusqu’à sa fourche immense qui fait comme un nid. J’ai posé mon drap et me suis allongée sur le dos, les jambes légèrement relevées. Ce n’était pas extrêmement confortable, mais au moins, je ne ressentais plus cette sensation d’écrasement. J’ai regardé l’ombre des feuilles danser sur les murs en bois de la maison avant de m’endormir.

 

L’odeur de l’omelette aux herbes et du pain chaud m’a réveillée. Maman avait ouvert la fenêtre de la cuisine. Elle sifflotait, comme elle le fait tous les matins. Malgré mon dos en compote, je me sentais de bonne humeur. D’autant plus quand j’ai vu un scarabée rhinocéros trotter sur le tronc à côté de moi. Sa corne luisait au soleil.

Maman, tête baissée, a versé l’eau chaude dans la théière. Elle a dit, sans lever les yeux vers moi :

— Je te rappelle que Jacob arrive à huit heures. Si tu veux nous accompagner en ville, viens déjeuner. Mais tu peux rester avec grand-mère, si tu préfères.

Pas question que je rate une sortie en ville ! J’ai sauté en bas de la fourche pour rejoindre la cuisine en moins de deux. Maman m’attendait à la porte avec un cadeau emballé dans un joli morceau de tissu.

— Bon anniversaire Yara !

J’ai posé un baiser sur sa joue et attrapé le lourd paquet qu’elle me tendait. Grand-mère a levé ses yeux du livre d’herboristerie qu’elle annotait.

— Mais, c’est vrai, tu as douze ans aujourd’hui, a-t-elle dit comme si elle avait oublié. Approche, que je t’embrasse.

Alors que je m’avançais vers elle, elle a sorti un coussin caché sur ses genoux. Elle avait cousu et brodé dessus des feuilles d’arbre et des fleurs que j’aimais particulièrement. Il était assorti à la couverture qu’elle m’avait offerte à Noël. J’ai serré grand-mère dans mes bras et ouvert le cadeau de ma mère. À l’intérieur du morceau de tissu, j’ai trouvé une boîte d’aquarelles, un carnet à dessin et un livre d’illustrations que j’avais vu chez un brocanteur plusieurs mois auparavant. Je n’en revenais pas qu’elle me l’ait acheté !

— Ça te plaît ? m’a-t-elle demandé alors qu’un sourire s’épanouissait sur mon visage.

— Évidemment ! ai-je répondu en plantant un baiser sur sa joue.

Je suis allée déposer mes cadeaux sur la table basse avant de me servir du thé et de l’omelette que j’ai engloutis avec du pain beurré.

— Mange moins vite, ma chérie ! Tu vas finir par t’étouffer.

Je ne sais pas comment ma mère arrive à tout faire tranquillement, sans se presser. Comment elle maîtrise ses gestes lents, mesurés, sa voix posée. C’est une énigme. Moi, dès que je suis trop longtemps inactive, j’ai les mains et les pieds qui fourmillent et une irrépressible envie de courir jusqu’à avoir le souffle coupé.

Le déjeuner fini, j’ai lavé ma vaisselle et suis montée sur la mezzanine. C’est là que se trouve ma chambre. Il y a mon lit, qui consiste en un matelas posé au sol, une étagère où je range mes livres ainsi que quelques objets que j’aime particulièrement et, pour finir, une malle en bois qui me sert d’armoire. J’y ai pris un short et un tee-shirt, des sous-vêtements et suis redescendue me doucher.

J’ai sauté sur les caillebotis pour faire fuir les serpents qui aiment s’installer là les jours de forte chaleur. L’eau était encore tiède de la veille. Je me suis lavée en vitesse et j’ai enfilé mes habits sans me sécher.

 

Ma mère sortait les cartons de l’atelier de céramique. La veille, grand-mère et moi l’avions aidée à emballer les pièces dans des vieux journaux. C’était de la vaisselle qu’elle avait réalisée en argile et peinte au motif du pavot de Californie dans des déclinaisons de rose. Je l’ai rejointe pour lui donner un coup de main.

— Attention aux caisses en bois, Yara. Elles sont très fragiles.

J’ai hoché la tête. En plus de la poterie, ma mère fait du modelage. Elle réalise des sculptures qu’elle expose dans une petite galerie à Grenoble. Alexie, la gérante, est une amie. Elle est déjà venue à la maison pour visiter l’atelier. C’est drôle de l’entendre s’extasier sur tout ce que maman fait, de la poterie aux confitures en passant par la couture et le tricot. Elle n’arrête pas de répéter qu’elle a du talent, qu’elle est une véritable artiste, ce qui est vrai, bien entendu.

Grand-mère avait attelé Écume, ma ponette appaloosa. Nous avons posé tout notre chargement dans la charrette et avons pris la sente qui mène à la piste où s’était garé Jacob.

Grand-mère et maman marchaient devant, je suivais avec Écume. Elle avançait tranquillement, comme toujours quand on l’attelle. Je caressais son encolure douce et chaude.

Jacob nous a retrouvées à mi-chemin. C’est une des rares personnes à venir régulièrement à la maison. Nous le voyons au moins une fois par mois, même en hiver quand la route du col est fermée. Il se gare au village et parcourt le reste du trajet à pied. Il en a bien pour deux heures, mais ça lui est égal : il aime marcher.

Jacob est l’ami d’enfance de maman. Il sait réparer absolument tout ce qui est cassé. « Sauf les cœurs brisés », a remarqué grand-mère, un jour que nous ramassions des champignons dans la forêt, elle et moi. Je ne sais pas de quels cœurs elle parlait, et je ne le lui ai pas demandé. Je sais qu’elle ne m’aurait pas répondu. Les adultes sont parfois mystérieux.

En plus des réparations, Jacob coupe notre bois, construit des pièces comme l’appentis où nous rangeons les outils du jardin, installe les étagères de l’atelier… Maman sait faire toutes ces choses, mais parfois « un peu d’aide n’est pas désagréable ».

Moi, j’aime bien quand il est là. D’autant plus que la plupart du temps il vient avec son fils, Lin.

Ce matin-là, en voyant Jacob, j’ai cru un instant qu’il était venu seul, mais Lin est apparu au détour d’un buisson. Mon cœur a bondi dans ma poitrine quand il m’a fait signe et m’a rejointe d’un pas rapide.

 

La sente descendait entre les arbres. Leurs racines faisaient tanguer la charrette, mais les pièces de maman étaient bien emballées et Écume avait le pied sûr. Lin marchait derrière moi, en sifflant comme un oiseau. Les adultes discutaient devant. Je fixais l’éperon rocheux qui s’avançait de la montagne. Parfois on y apercevait un aigle, un renard ou un chevreuil. Les animaux ont bien de la chance de pouvoir se percher là-haut. Ils doivent voir toute la forêt, la rivière qui serpente et le lac, plus à l’ouest.

Tandis que mon regard s’accrochait à la roche, j’ai capté un mouvement vif dans l’ombre d’une faille. Lin me parlait. Je n’écoutais que d’une oreille ses histoires de vacances et de baignade. Mon regard n’arrivait pas à se détacher de l’ombre presque invisible. Soudain, elle s’est avancée vers la lumière. Je m’attendais à découvrir un animal, au lieu de ça, c’est une fille petite et menue qui est apparue, ses cheveux étaient tellement clairs qu’ils paraissaient presque blancs. D’où j’étais, je ne pouvais pas voir son visage, mais elle me semblait jeune et vive, rapide comme l’éclair.

Posée sur le licol d’Écume, ma main a tressailli. Ma ponette a dû ressentir mon trouble : son sabot a tapé dans une racine et le chargement a ballotté. J’ai raffermi ma prise et rassuré ma mère qui avait laissé échapper un cri malgré elle.

— Ça va ? s’est inquiété Lin derrière moi.

J’ai répondu que oui, même si ce n’était pas tout à fait vrai. Mes oreilles se sont mises à bourdonner et un fourmillement intense s’est répandu telle une vague de mes pieds à ma tête. J’avais l’impression que ma peau était brûlante. Mon front sous ma paume semblait fiévreux. J’allais appeler ma mère, mais le vent tiède de la forêt, plein d’odeurs de sève et de terre chaude, m’a apaisée.

La fille avait disparu comme un songe au matin.

Je me suis demandé si j’avais rêvé, mais comme la voiture était en vue, je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir beaucoup. Après une dernière caresse sur ses doux naseaux, j’ai laissé Écume repartir avec grand-mère. Je me suis glissée sur le siège du milieu pour bien profiter du voyage et Jacob a démarré.