Les jours suivants, le thermomètre n’a pas baissé. La chaleur écrasante figeait tout. Le ciel résolument bleu ne promettait aucun orage. Je m’ennuyais comme jamais.
Maman s’était enfermée dans l’atelier, pour travailler sur la métamorphose de son Dieu Renard. Quant à grand-mère, elle était trop fatiguée pour que je lui tienne compagnie. Assise à l’ombre dans le fauteuil, sur l’étroite terrasse de la maison, elle rêvassait du matin au soir. « Toi aussi, quand tu seras vieille, tu aimeras te plonger dans tes souvenirs », m’avait-elle dit en secouant un éventail devant ses yeux fermés.
Quand je me levais assez tôt pour profiter encore un peu de la fraîcheur de la nuit, j’allais courir dans la forêt. Je délaissais les sentiers pour les sous-bois touffus où je débusquais les écureuils, les blaireaux et quelques sangliers affairés.
L’après-midi, je lisais, peignais des aquarelles ou prenais le chemin de la rivière. Allongée dans l’eau, je regardais les demoiselles au corps bleu et aux ailes noires ainsi que les feuilles immobiles des arbres.
Comme je ne faisais pas grand-chose, j’avais eu le temps de penser à la fille du parc Mistral. Ses insultes m’avaient finalement plus touchée que je ne l’avais imaginé. Je me demandais pourquoi on me trouvait si différente et surtout pourquoi elle avait jugé nécessaire de me le dire, qui plus est, méchamment. Ma peau est effectivement brune et mes cheveux sont, comme vous le savez déjà, roux foncé et crépus. Ils cascadent autour de ma tête jusqu’au milieu de mon dos. Je les aime beaucoup, même si parfois ils s’accrochent dans les branches et me tiennent très chaud.
J’ai repensé aux cheveux blancs de la fille perchée sur le promontoire. Est-ce qu’on se moquait d’elle aussi ? Qu’est-ce qu’auraient bien pu dire les filles du parc Paul-Mistral ? Qu’elle avait des cheveux de vieille ?
Moi qui aimais voir la beauté avant toute autre chose, j’aurais dit des cheveux de neige.
L’orage tant attendu a éclaté en fin de semaine et, après deux jours d’une chaleur poisseuse, la température a enfin baissé. J’ai couru autour de la maison en hurlant ma joie. Ma mère s’est penchée à la fenêtre de son atelier pour me dire d’aller crier plus loin.
Grand-mère qui ne rêvassait plus sur son fauteuil m’a proposé une balade en forêt pour aller cueillir des myrtilles. Nous avons préparé Écume et accroché des sacoches à sa selle.
Les buissons de myrtilles poussaient non loin du promontoire. J’en ai profité pour demander si nous ne pourrions pas grimper là-haut, un jour.
— Certains endroits de la forêt ne sont pas pour les hommes, ma chérie. Celui-là en fait partie.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Le promontoire n’est pas accessible et il n’y a aucun chemin dans cette partie de la forêt. C’est une réserve naturelle. Il n’y a jamais de randonneurs par là.
J’ai regardé la roche grise qui s’avançait de la montagne. Grand-mère devait se tromper.
— J’ai vu une fille, l’autre jour. Elle était debout au bord.
Grand-mère a souri, comme si je lui faisais une blague.
— C’est impossible, Yara. Parfois on croit voir des choses qui n’existent pas. Ça arrive… Allez, remets-toi à la cueillette, les myrtilles ne vont pas sauter toutes seules dans les paniers !
Je me suis dit que je demanderais à maman, le soir, et j’ai poursuivi la cueillette, les doigts noirs de jus. Malgré mes pieds sur terre et mes mains dans les buissons, mes pensées s’envolaient vers cette jeune fille mystérieuse aux cheveux de neige.
Maman a travaillé jusqu’à tard dans l’atelier. De ma fenêtre, je voyais son ombre sur le mur en bois. Captivée par ses mains qui glissaient sur la terre, je l’ai longuement contemplée modeler le visage de son Dieu Renard. À la regarder caresser l’argile, j’ai pensé à une histoire que j’avais lue. Celle de Pygmalion, un sculpteur grec qui était tombé amoureux de sa statue Galatée. Il avait même demandé à Aphrodite, la déesse de l’amour, de lui donner vie. Est-ce que maman était amoureuse de sa statue ?
Moi, je crois que j’en serais capable parce que je suis tombée amoureuse de pas mal de personnages de roman. Ce qui fait dire à ma grand-mère que j’ai un cœur d’artichaut. Elle se trompe, je n’ai pas du tout un cœur d’artichaut. Le seul garçon dont je suis vraiment amoureuse, c’est Lin, mais je crois que ça le ferait beaucoup rire si je le lui disais. Forcément, il a quatorze ans et moi j’en ai douze, alors il me traite comme sa petite sœur !
J’étais en train de penser à tout ça quand maman s’est levée et a quitté l’atelier, sûrement pour se faire une tisane. Je ne sais pas ce qui m’a piquée, mais en quelques instants j’étais sur le toit puis sur le hêtre pour me laisser glisser jusqu’au sol.
En pénétrant dans l’atelier, j’avais le cœur qui tapait de ma poitrine jusque dans ma gorge. Je me suis approchée de la sculpture sur la pointe des pieds, comme si le Dieu Renard pouvait m’entendre. Ce qui était stupide, il faut bien l’avouer. Je l’ai contourné jusqu’à voir son visage. C’était celui d’un homme qui ressemblait étrangement à un renard avec son nez pointu, ses pommettes hautes, ses lèvres fines. Comme maman n’avait pas modelé le haut du visage, ça lui donnait un aspect étrange et un peu effrayant.
J’aurais aimé le contempler plus longtemps, mais la porte a grincé, signe que maman revenait. Je suis sortie de l’atelier par la fenêtre ouverte et me suis glissée sous les buissons quand elle a demandé :
— Yara ? Tu es là ?
Elle avait dû entendre du bruit.
Entre les feuilles et les branches, je l’ai vue s’accouder à la fenêtre et admirer la nuit en souriant. Je l’ai trouvée encore plus belle que qu’habitude avec son ample chemise blanche dont elle avait coupé les manches et ses longs cheveux noirs aussi crépus que les miens.
Lorsqu’elle est retournée à son modelage, je me suis extirpée des buissons par l’arrière pour être sûre qu’elle ne me voie pas. Je me suis arrêtée pour démêler mes cheveux pris dans les branches. C’est là que j’ai surpris un renard. Je l’avais déjà aperçu dans ce coin de forêt, reconnaissable entre tous avec son pelage noir et orange.
J’ai chuchoté :
— Toi aussi, tu espionnes maman ?
L’animal s’est figé. Malgré la pénombre, ses yeux fixés sur moi brillaient.
— Tu es le Dieu Renard ?
Eh bien, croyez-moi ou non, quand j’ai posé la question, j’ai eu l’impression qu’il souriait. Il m’a fixée un instant encore avant de disparaître dans la nuit. Je suis restée assise à me demander si j’avais rêvé, si mes sens me jouaient des tours au point de voir une fille aux cheveux blancs et un renard souriant.