Une ascension, deux chutes

Le lendemain, dès l’aube, maman s’est enfermée dans son atelier. J’ai aidé grand-mère à préparer des pots de tisane avec les plantes qu’elle avait ramassées et fait sécher. Nous avons préparé de la confiture de myrtilles et une tarte aussi. Quand la cuisine a été rangée, grand-mère est allée se reposer.

J’ai sellé Écume pour une petite balade. Mon terrain de jeux était assez grand mais strictement borné par les routes, le lac, les abords du village et le promontoire. C’étaient les frontières au-delà desquelles je n’avais pas le droit d’aller seule.

Je n’aime pas désobéir, je vous le jure, mais la tentation était trop forte. J’ai pris la direction du promontoire. Si maman et grand-mère ne le savaient pas, quel mal y avait-il à monter pour jeter un coup d’œil ? En plus, si grand-mère n’avait pas menti, je ne trouverais pas d’accès pour grimper.

J’ai accroché Écume à une branche, sur un lit d’herbes moelleuses qu’elle pourrait brouter tranquillement, et j’ai commencé mes recherches.

La forêt était dense, presque impénétrable. Les troncs, les buissons ainsi que les lianes poussaient en tous sens comme pour former une barrière naturelle. À force de persévérance, j’ai fini par trouver un passage qui serpentait entre les arbres et les roches. Ce devait être une sente tracée par les animaux, mais j’étais assez menue pour l’emprunter.

L’ascension était difficile, j’ai pensé faire demi-tour plusieurs fois, cependant la curiosité était toujours plus forte. J’ai débouché sur le promontoire, à bout de souffle, les mains et les genoux écorchés.

De là-haut, la forêt était incroyable. Bien plus belle que tout ce que j’avais pu imaginer. Comme aucun chemin n’était identifiable dans cet océan de verdure, c’est la rivière qui scintillait en éclats argentés qui m’a permis de retracer mentalement le chemin de la maison. En la devinant sous les arbres, un sentiment de bonheur intense s’est répandu dans tout mon être. J’avais de la chance de faire partie de ça.

Je serais peut-être restée là longtemps, absorbée par la magie de la canopée, si des bruits et ce qui ressemblait à des voix ne m’avaient pas ramenée à la réalité. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu peur tout à coup de rencontrer quelqu’un.

Je me suis dépêchée de retrouver le petit chemin par lequel j’étais montée. Cachée derrière des buissons touffus, je ne voyais pas grand-chose, mais il m’a semblé qu’on s’avançait sur le promontoire.

Le vent qui soufflait m’apportait des murmures, des froissements de feuilles, des bruits de branches cassées. En me perchant sur la fourche d’un arbre qui poussait dans le vide, tel un funambule, soudain j’ai vu deux corps chuter dans la pente. Était-ce des animaux ou des humains ? Impossible à dire. Tout ce que je sais c’est qu’Écume a henni. Était-elle en danger ?

Je ne pouvais pas la laisser seule, il fallait que je descende, que je me dépêche. Aux entailles de mes paumes et de mes genoux, j’ai ajouté de belles griffures aux jambes et aux bras. Dans la forêt devenue silencieuse, je n’entendais que le bruit rauque de ma respiration et mon cœur qui battait dans mes oreilles.

En bas, je me suis assurée que ma ponette allait bien avant de repérer deux corps couchés dans les herbes hautes. Je n’ai pas osé m’approcher de l’homme barbu, au visage plein de terre et de sang, j’ai préféré aller vers l’autre personne. Lorsque j’ai écarté les herbes pour la voir, j’ai poussé un cri de surprise : c’était la fille de la dernière fois. Celle aux cheveux blancs.

Je ne m’étais pas trompée en pensant qu’elle était jeune. Elle devait avoir deux ou trois ans de plus que moi. Ses longs cheveux recouvraient en partie son visage pâle et écorché. Le souffle court, elle a gémi sans ouvrir les yeux.

— Aide-nous.

Je me suis retournée. La voix de l’homme n’était qu’un murmure. Je suis allée vers lui et, lorsque ses yeux dorés se sont posés sur moi, j’ai eu la sensation fugace de l’avoir déjà vu quelque part.

— Ma fille… Névée… a-t-il dit avant de grimacer de douleur.

— Elle est blessée, mais elle respire.

Il a poussé un soupir de soulagement.

— Peux-tu m’amener jusqu’à elle ?

Je l’ai aidé à se relever, mais il a poussé un cri avant de retomber dans l’herbe. Lentement, il a remonté la jambe de son pantalon. Sa cheville était bleue et gonflée. Il ne s’est pas avoué vaincu pour autant et, s’aidant de mon épaule, il s’est remis debout. Malgré son poids, je l’ai guidé jusqu’à sa fille sans faillir.

Il s’est écroulé à ses côtés, penchant sa joue vers ses lèvres pour écouter sa respiration.

— Maman et grand-mère pourront la soigner, ai-je dit. Je vais les prévenir et emmener votre fille en même temps. Ma ponette la portera.

L’homme a acquiescé. Je suis allée chercher Écume et l’ai fait s’allonger près de la fameuse Névée, qui restait inconsciente. Son père et moi l’avons assise sur l’herbe. M’installant sur la selle, je l’ai tirée contre mon buste, étonnée qu’elle soit si légère. Quand Écume s’est relevée, j’ai craint un instant de ne pas réussir à retenir la jeune fille, mais le mouvement de la ponette était tellement doux que je n’ai presque pas senti qu’on bougeait.

— Prends soin d’elle, je t’attends.

Le chemin m’a semblé sans fin et, quand la maison a été visible au loin, j’ai crié pour appeler maman et grand-mère. Maman est sortie de l’atelier les mains pleines de terre. Quand elle m’a vue, elle a couru, affolée.

— Qu’est-ce qui s’est passé, Yara ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je n’ai pas parlé de mon ascension vers le promontoire, juste de la chute de Névée et son père. Maman a attrapé la jeune fille dans ses bras et l’a portée jusque dans la maison. Elle l’a allongée sur le canapé pendant que grand-mère s’agitait dans la cuisine pour faire bouillir de l’eau dans laquelle elle jetait des herbes médicinales.

— Viens m’aider à sortir la charrette, je vais aller chercher son père. Comment s’appelle-t-il ? a voulu savoir maman en lavant ses mains dans un grand baquet d’eau.

— Je ne sais pas. Je n’ai pas pensé à lui demander.

Maman m’a lancé un regard où se mêlaient colère et frayeur.

— Tu te rends compte à quel point c’est dangereux d’être partie seule sans nous dire où tu allais ?

— Je suis restée dans le périmètre autorisé.

Ses réprimandes se sont arrêtées là. Nous avons attelé Écume en silence et elle est partie.