Les heures filaient plus vite qu’une flèche qui fend l’air.
Deux jours après notre conversation sur les renards, Jacob et Lin nous ont rendu visite. Sur le coup, mon cœur s’est serré et j’ai presque voulu leur crier de rentrer chez eux. J’avais trop peur que Jacob soit triste en voyant qu’un autre homme s’était rapproché de maman !
Mon cœur a cogné très fort dans ma poitrine jusqu’au moment où maman a rejoint Jacob pour lui prendre la main. Elle lui a chuchoté quelque chose à l’oreille et l’a emmené jusqu’à Ren. Ils se sont salués en souriant.
Je n’ai pas pu m’empêcher de sauter dans les bras de Jacob et de le serrer très fort contre moi. Vous savez quoi ? Je crois qu’il comprenait mon inquiétude parce qu’il a murmuré :
— Tout va bien, Yara, ne t’inquiète pas.
Ça m’a presque donné envie de pleurer.
Parfois mes émotions sont comme une rivière en crue.
Après le repas, Névée, Lin et moi avons filé nous rafraîchir à la rivière. Comme il n’avait pas plu depuis longtemps, de longues algues vertes s’accrochaient aux rochers. Il a fallu marcher un petit quart d’heure pour trouver un trou d’eau dans lequel nous nous sommes assis en riant, les genoux contre le menton.
— C’est pas très grand, quand même, a constaté Névée en cherchant à déplier ses jambes. Je rêve de nager !
— Dans la rivière ? Faut pas y penser. Elle n’est pas assez profonde.
— On pourrait aller au lac.
Aller au lac ? Lin ne me le proposait jamais d’habitude. Quand je le lui demandais, il me disait toujours qu’il préférait la rivière ! J’aurais bien aimé le lui faire remarquer, mais cela aurait paru mesquin. Nous sommes retournés à la maison et n’avons eu aucun mal à convaincre les parents de nous laisser aller jusque là-bas. La seule chose qu’ils nous ont fait promettre était de rentrer avant dix-neuf heures.
Maman nous a donné un sac en tissu dans lequel nous avons fourré des serviettes et de quoi grignoter et, après avoir enfilé un maillot, nous sommes partis. Avant de rejoindre le sentier, il a fallu crapahuter dans les sous-bois touffus et éviter les buissons de ronces qui s’accrochent aux vêtements et à la peau. Crapahuter, c’était un mot de Lin. Il me demandait souvent :
— Qu’est-ce que tu fais à part crapahuter dans la forêt toute la journée ?
— Je travaille. J’aide aussi maman et grand-mère.
— Menteuse, il me dit. Tu n’as pas besoin de travailler. Tu comprends tout. Même avant qu’on te l’explique.
— N’importe quoi. C’est pas possible de savoir les choses avant. Personne ne sait les choses avant !
— Personne sauf toi, Yara…
— Si tu dis ça à cause de Pythagore, je te répète que je l’avais lu dans un livre !
Quand la conversation en arrivait là, il haussait les épaules et bâillait, signe que ça ne l’intéressait plus. Il le faisait exprès pour m’agacer, mais j’aimais bien quand il m’embêtait parce qu’il était le seul à faire ça. Maman et grand-mère étaient beaucoup trop sérieuses.
Nous avons retrouvé le sentier, Lin a crié que le dernier arrivé était une poule mouillée alors nous nous sommes mis à courir. Vous vous rappelez ma première impression quand j’avais vu Névée ? Vive comme l’éclair. Je ne m’étais pas trompée. Elle s’est élancée la première et c’est à peine si ses pieds touchaient le sol. On aurait dit qu’elle volait. Elle nous a semés sans peine. Enfin, elle m’a semée au début et puis j’ai ressenti ce fourmillement étrange picoter mes jambes et remonter le long de ma colonne vertébrale, comme un frisson.
Alors j’ai couru à perdre haleine.
Névée était devant moi. J’entendais son rire, son souffle, et son cœur qui battait à l’unisson avec le mien. Vous allez dire que ce genre de chose n’arrive jamais et pourtant c’était réel.
Le chemin baigné de lumière défilait. J’avais chaud à force de courir. La sueur qui inondait mes tempes et coulait à grosses gouttes dans ma nuque collait mes cheveux contre ma peau. J’ai tourné la tête vers Lin qui n’était déjà plus visible. Un instant j’ai pensé à l’attendre, mais je ne l’ai pas fait, car j’ai aperçu le scintillement du lac en contrebas. Sautillant sur le sable pour ne pas nous brûler les pieds, nous avons lancé le sac ainsi que nos vêtements et avons couru à la rive en criant. La fraîcheur de l’eau contre ma peau était un pur bonheur.
Nous nous amusions à nous couler quand Lin nous a enfin rejointes. Il était rouge d’avoir couru trop vite, et un peu en colère parce que nous ne l’avions pas attendu. Il s’est déshabillé sans rien dire et a nagé jusqu’à une plateforme de bois d’où plusieurs adolescents s’amusaient à plonger.
— On y va ? a demandé Névée, la main en visière à cause du soleil qui l’éblouissait.
— Tu crois ? ai-je répondu hésitante.
— Mais oui, on va bien s’amuser !
Le petit groupe nous a accueillies poliment. Les trois filles allongées sur la plateforme se sont relevées sur les coudes pour nous détailler de la tête aux pieds. Quant aux garçons, ils nous ont proposé de se joindre à eux pour leur concours de plongeon. Névée les a regardés fendre l’eau avec grâce avant de m’avertir :
— Je ne sais pas plonger. Et toi, Yara, tu sais ?
J’ai secoué la tête.
Un garçon brun aux yeux verts a proposé de nous apprendre. Lin s’est assis à côté d’une fille blonde aux cheveux courts pour nous observer. J’aurais aimé que ce soit lui qui m’apprenne, mais je crois qu’il était toujours fâché.
Nous avons plongé encore et encore, encouragées par les garçons qui nous donnaient des conseils. J’aimais glisser dans l’eau froide, sentir le chatouillement des algues qui tapissaient le fond et voir les poissons gris affairés.
Les amis de Lin ont fini par partir. Il nous restait encore une bonne heure pour profiter du lac, mais nous étions trop fatiguées pour continuer à plonger, alors nous nous sommes allongées sur le bois poli de la plateforme pour sécher au soleil. Je me demandais pourquoi Lin avait été si distant avec moi cet après-midi-là et pourquoi il avait préféré discuter avec ses amis et nager loin dans le lac plutôt que de plonger avec nous.
Je n’avais pas de réponse à cette question, comme à beaucoup d’autres que je me posais.
Ce soir-là, nous avons mangé tous ensemble autour de la table en bois que maman avait recouverte d’une nappe brodée. J’avais semé des pétales de calendula entre les assiettes et grand-mère avait préparé deux grands pichets de thé glacé. J’ai adoré que nous soyons réunis comme une famille, à discuter de tout et de rien. J’ai adoré penser que je faisais partie de leur vie et eux de la mienne.
À la fin du repas, même si Ren avait été difficile à convaincre, nous avons convenu d’aller à Grenoble le samedi suivant pour montrer à Névée le ginkgo biloba qui fait de si belles feuilles. Nous avons souhaité une bonne nuit à Lin et Jacob ; grand-mère a rejoint sa chambre ; quant à maman et Ren, ils sont allés laver la vaisselle. Nous les entendions rire dans la cuisine.
Allongées sur une couverture, Névée et moi avons contemplé les étoiles qui brillaient entre les feuilles des arbres. Elle en a profité pour demander si Lin et moi étions amoureux. J’ai bêtement rougi dans la pénombre avant de répondre que nous étions juste amis.
— Vraiment, amis ? Ça m’étonne, vu les regards qu’il te lançait cet après-midi.
— Quels regards ?
— Ceux où ses yeux sont comme des bras qui t’enlacent.
La comparaison a fait flamber ma peau. Heureusement, il faisait trop noir pour qu’elle remarque mon trouble. Mes doigts ont cherché le pendentif en quartz rose et, comme je ne savais pas quoi dire, je me suis tue en pensant que moi aussi j’aurais aimé voir les yeux de Lin m’enlacer.