Chaque seconde avec eux

Les derniers jours du mois d’août ont filé tellement vite que ni Lin ni moi n’avons pris conscience que les vacances étaient en train de se terminer. Je n’étais pas retournée dans la forêt. Je n’avais pas revu maman, mais elle savait que j’allais bien et faisait confiance à Jacob. Elle comprenait que j’avais besoin de temps avant de rentrer.

Je passais mes journées avec Lin et ses amis. Nous nous retrouvions au lac, au skatepark ou à la supérette pour nous acheter des glaces. Nous traînions dans le village. Ils m’expliquaient comment être une vraie ado. Je crois qu’ils inventaient beaucoup de choses pour se moquer de moi, mais ça me faisait tellement rire que je ne leur en voulais pas.

Je m’entendais bien avec Thaïs. Elle était drôle, gentille et pas très sûre d’elle. Ce dernier point me rassurait énormément. Les autres filles étaient sympas aussi, mais je ne savais pas décoder leurs regards, leurs fous rires inattendus, et je me sentais rarement à ma place dans leurs discussions.

En tout cas, grâce à eux, je me suis rendu compte que je n’étais pas si différente. Ou plutôt que chacun était différent à sa façon. Lin était dyslexique ; Thaïs avait une cicatrice de brûlure sur le haut de la cuisse qu’elle essayait à tout prix de cacher ; Emma était appareillée parce qu’elle était malentendante.

Un soir, Lin m’avait confié que si Jalil ne venait jamais se baigner c’est parce qu’il se trouvait trop gros. Quant à Mika, il était daltonien. Daltonien c’est un mot pour dire qu’on ne distingue pas toutes les couleurs. En classe, dès que les professeurs utilisaient plusieurs couleurs au tableau, c’était la pagaille pour lui, et d’autres élèves s’étaient déjà moqués de lui quand il assortissait mal ses habits.

— Tu vois que les mots normal et différent n’ont pas vraiment de sens, m’a dit Lin pour clore sa démonstration. Je regrette juste de ne pas t’avoir montré cela plus tôt.

— Avant je n’en avais pas besoin, mais aujourd’hui je suis contente de le savoir.

 

J’étais heureuse de passer du temps avec Lin et toute sa bande, mais, le 26 août, il m’a semblé qu’il était temps de rentrer à la maison.

C’était un jour comme un autre. Pourtant, quand j’ai ouvert les yeux, ma première pensée a été que la forêt me manquait, que j’étais restée longtemps loin de maman et grand-mère. J’ai gardé ça pour moi toute la matinée parce qu’il allait faire chaud ce jour-là et que nous avions décidé de nous baigner au lac. Je voulais profiter de cet instant où rien encore n’était dit.

J’ai rejoint Lin sur le canapé. Il m’a tendu la boîte de céréales qu’il mangeait devant des anime. J’en ai attrapé une poignée que j’ai fourrée dans ma bouche en mastiquant

bruyamment. Il m’a regardée en souriant. Je lui ai rendu son sourire et l’ai embrassé sur la joue. Il a rougi.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Rien. Je suis contente, c’est tout.

Vers onze heures, nous avons rejoint les autres à la sortie du village pour filer au lac. Le soleil brillait, le ciel était bleu. J’étais reconnaissante que cette dernière journée soit magnifique.

Nous avons nagé jusqu’à la plateforme pour plonger et fait un concours de ricochets quand nous sommes revenus sur la rive. Lin l’a gagné haut la main.

Quand la base nautique a ouvert, nous avons loué un pédalo pour traverser le lac et nous installer dans une petite crique où des dizaines de grosses libellules bleues volaient entre les roseaux.

J’ai profité de chaque seconde. Je voulais tout garder en mémoire. Le reflet de nos visages sur l’eau, les gros nuages blancs qui couvraient soudainement le soleil, le rire de Lin qui nous éclaboussait, la lumière dansante éclairant le visage de chacun.

À seize heures, nous avons retrouvé la maison. Jacob avait fait des crêpes, nous avons sorti les confitures ainsi que le miel, et pendant que nous mangions je leur ai dit que je comptais rentrer chez moi. Jacob et Lin ont souri.

Je crois qu’ils le savaient déjà.