Affinités distinctives

Dans sa jeunesse, Mary passait volontiers ses étés à lire des romans dans sa chambre ou à écouter de la musique à tue-tête à la radio, tandis que les autres filles, en bustier tubulaire, se réunissaient pour fumer les Peter Jackson de leurs mères et partager leur authentique désespoir. Au bout de la rue, il y avait deux filles, Debbie et Joanne, qui, comme Mary, aimaient lire dans leur chambre, mais Mary préférait rester seule avec sa faim.

Tout en se gavant, Mary, qui redoutait la conscience aiguë qu’avait sa mère des stocks de nourriture de la maison, effectuait de fréquentes expéditions au Klik, le magasin du coin, afin de refaire le plein. Elle puisait dans l’argent que lui envoyaient des Brody éloignés pour Noël et son anniversaire. Lorsque Mary avait cinq ans, Irma avait commencé à travailler à temps plein comme secrétaire à la fabrique d’outils. En cas d’urgence, avait-elle dit à Mary, elle n’aurait qu’à demander l’aide de M. ou Mme Klik.

Les Klik, couple à la mine sévère, avaient six enfants, dont l’un, Christopher, avait le même âge que Mary. L’année de ses douze ans, on avait diagnostiqué chez lui un cancer rare. Mary, la fille grasse, et Christopher, le garçon malade, avaient donc une affinité distinctive, même s’il leur arrivait peu souvent d’échanger autre chose que des regards irrités.

À l’occasion, Mary, devant le magasin poussiéreux des Klik, trouvait le garçon devant le support à bicyclettes, près des poubelles, perché sur sa mobylette à nulle autre pareille, laquelle lui avait été offerte par Chatham Cycle Sport parce qu’il se mourait. La photo de Christopher était parue à la une du Leaford Mirror, ses doigts frêles et blancs cramponnés au guidon, tandis que les propriétaires, attendris par leur propre générosité, tenaient son corps émacié en équilibre sur la selle. Mary espérait que Christopher n’avait pas lu l’article qui accompagnait l’image, même si elle lui enviait son pronostic. En raison de son départ imminent, on semblait l’aimer davantage.

Un jour qu’elle était en septième année, Mary, sortie du magasin avec une miche de pain, un pot de miel et un sac de bonbons assortis, eut une grimace gênée en voyant Christopher prostré à côté de la mobylette, tenant ses chevilles dans ses mains. Il semblait souffrir, même si rien ne laissait croire qu’il était tombé.

Elle s’arrêta et, sans s’approcher, lui demanda :

— Tu veux que j’aille chercher ta mère ?

Le garçon la foudroya du regard.

— Non.

Leur attention fut attirée par une grosse corneille qui tournait autour de la poubelle. L’oiseau se posa sur un sac en plastique et les observa, la tête inclinée.

— Je déteste les corneilles, dit Mary.

— Elles te détestent, toi aussi.

— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

— Tu aimes ma mobylette ?

Elle haussa un sourcil, fit semblant de la remarquer pour la première fois.

Le petit garçon se rassit, trouva les jolis yeux de Mary, puis demanda :

— Tu veux faire un tour ?

Mary crut qu’il posait la question uniquement pour la forme.

— Personne d’autre que moi n’est monté dessus.

— Je sais.

— Tout le monde en meurt d’envie.

— Je sais.

— Je peux faire une exception pour toi.

Christopher balaya la rue des yeux pour s’assurer qu’il n’y avait ni voitures ni passants. Puis il remonta sa chemisette sur sa poitrine concave.

— Fais ça, dit-il en pinçant le mamelon rose de son sein droit, et tu peux aller faire un tour.

Cet été-là, Mary n’avait pas encore monté son propre vélo, certaine que l’effort qu’elle devrait déployer pour se redresser et garder son équilibre serait trop considérable pour son gros corps fatigué. La perspective d’une telle liberté de mouvement l’électrisa. Si Christopher avait été un garçon en bonne santé, Mary aurait peut-être couru le dénoncer à Irma, mais il était malade, et elle jugea sa requête bizarre, mais pas indécente.

Elle s’avança, toucha du bout de son doigt boudiné la peau translucide du garçon. Lorsqu’il la repoussa, elle fut étonnée par la force et la vivacité du geste.

— Pas moi, andouille.

— J’ai fait ce que tu as demandé, répliqua Mary, dont le visage se chiffonna.

— Je veux que tu te le fasses à toi, précisa Christopher d’une voix sifflante.

— Ah bon, souffla-t-elle. Désolée.

— Fais-le et tu peux monter ma mobylette.

Donnant-donnant. Elle remonta son maillot côtelé, libéra son sein moelleux et pinça doucement son mamelon rose avant de le couvrir de nouveau.

Christopher sourit de toutes ses dents.

— Cochonne.

— Je peux faire un tour, maintenant, Chris-to-pher ?

Les regrets du garçon semblèrent sincères.

— Je ne pensais pas que tu le ferais pour de vrai. Mon père me tuerait si je prêtais ma mobylette.

Mary s’assit sur le trottoir à côté de lui. Elle pêchait des bonbons haricots tout gluants dans son sac et les mâchait avec vigueur. Se rappelant ses bonnes manières, elle en proposa à Christopher, qui déclara :

— Je n’aime pas les bonbons.

Mary n’en revint pas.

— Mais le magasin est à toi ! Tu pourrais en manger tant que tu veux !

Christopher observa une pause théâtrale.

— C’est vrai.

Ils restèrent un moment sans rien dire. L’idée de la mort prématurée du garçon attisa leur sentiment d’injustice réciproque.

— C’est pas juste, trancha enfin Mary.

Christopher fit la moue et, succinctement, renifla sa morve. À cet instant, il n’y avait aucune distance entre eux.

— Si tu n’étais pas si grosse, tu serais jolie, déclara-t-il sans ambages.

— O.K.

Mary, flattée, haussa les épaules. En examinant Christopher, elle se demanda, une fois de plus, s’il savait qu’il se mourait. Elle fut saisie lorsqu’il répondit à sa question muette.

— Ma maladie me tue, alors…

Aux yeux de Mary, Christopher Klik était indiscutablement magique, ou mystique.

— C’est une question de semaines ou de mois ?

À table, les parents de Mary s’étaient interrogés à ce sujet.

— Tu parles d’une question…

— Désolée.

— D’ailleurs, tu te meurs, toi aussi. Tout le monde se meurt.

Stupéfaite de constater que le garçon magique avait raison, Mary contempla son infime blancheur, dans l’attente d’autres révélations.

— Fais-moi voir ce lolo une autre fois, ordonna-t-il.

Croisant son regard, Mary souleva son maillot et, avec hésitation, avança la main vers son sein et se pinça le mamelon, tandis qu’il l’observait, bouche bée.

Après, Christopher Klik eut un large sourire.

— Je vais raconter à tout le monde ce que tu as fait.

Mary lui rendit son sourire, sûre qu’il n’avait personne à qui se confier. Quand leurs yeux se rencontrèrent de nouveau, elle se pencha pour murmurer à son oreille :

— Jusqu’à ta mort, je vais être ta petite amie.

Le garçon ne prit pas un instant pour réfléchir. Il agita la tête d’avant en arrière, puis se releva avec difficulté. Sans se retourner, Mary, son sac de provisions serré contre elle, s’en fut à la hâte, terrifiée par la boule douloureuse qui s’était subitement logée dans sa gorge, persuadée que le garçon mourant lui avait communiqué sa tragique maladie. Elle ouvrit la porte du réfrigérateur de la maison silencieuse et déserte dans l’espoir qu’une lampée de jus de fruit soulagerait la brûlure dans sa gorge. Puis elle se dit qu’une tranche de pain grillé au miel lui ferait du bien, et aussi des Popsicles, des arachides enrobées de chocolat, les derniers bonbons assortis du sac, un reste de jambon.

Après ce jour-là, Christopher ne pilota plus sa mobylette. Ses funérailles eurent lieu trois semaines plus tard. Les Klik vendirent leur magasin à la chaîne Quick Stop, qui remplaça les bonbons par des cigarettes et des piles.

Irma disait :

— Quand tu te trouves trop à plaindre, Mary Brody, pense au pauvre Christopher Klik.

Et elle pensait effectivement à lui.

Boum, fit le réveille-matin posé près du lit de Mary. La fenêtre carrée de la chambre était ouverte et, à cause de la brise, les rideaux sauge étaient dans tous leurs états. Étourdie, moite et lasse de penser à Christopher Klik, Mary fit défiler les chaînes du téléviseur, où dominaient des émissions de téléréalité d’une fausseté absolue, dont les propos bêtifiants étaient entrecoupés de pubs cruelles vantant le goût exquis de ceci, la texture sucrée et fondante de cela. Pas de ragots concernant les vedettes. De la neige parasite à la chaîne de téléachat. Elle éteignit le poste et lança la télécommande, de façon qu’elle soit hors d’atteinte, et souhaita devant Dieu que Gooch rentre bientôt.

Les tablettes de la bibliothèque posée près de la fenêtre ployaient sous le poids de piles bien droites de magazines lus deux ou trois fois : représentations de la beauté sur papier glacé qui l’avaient fait saliver, décors de rêve déjà démodés, mariages de vedettes annulés des semaines plus tôt. Les tabloïdes, son plaisir inavouable, étaient cachés sous le matelas.

Récemment, Gooch et Mary avaient convenu de se priver de magazines (elle) et de la chaîne sportive (lui), jusqu’à ce que le marchand de tapis ait été payé. C’était Gooch qui avait eu l’idée de la nouvelle moquette, et elle savait que c’était parce qu’il n’en pouvait plus de voir le sillon qu’elle avait creusé entre son côté du lit et la cuisine. C’était le cadeau d’anniversaire de mariage qu’ils s’étaient offert l’un à l’autre, et Mary tirait une mince consolation du fait qu’il était argenté.

Pour l’anniversaire marquant qui se profilait à l’horizon, elle avait eu envie de demander une nouvelle alliance à Gooch, un bijoutier ayant dû couper l’original, un modeste solitaire, des années auparavant, lorsque le doigt dodu de Mary avait commencé à bleuir. Mais l’argent manquait, et Gooch avait fait valoir que les bagues, de toute façon, étaient des symboles désuets. Pourtant, il ne se départait jamais de son jonc en or, et sa présence sur le doigt de Gooch avait pour effet de rassurer Mary.

Sans écran à regarder ni magazine à lire, les yeux de Mary se posèrent, comme le font les yeux sans rêve, sur le plafond lisse et sombre au-dessus du lit plein de bosses. Elle se remémora le plaisir que procure la lecture d’un bon livre et regretta de ne pas en avoir un sous la main pour attendre le retour de Gooch. Jeune, elle avait aimé les romans d’amour et les intrigues policières, puis elle s’était intéressée aux romans féminins portant l’autocollant doré du club du livre. Gooch lui avait suggéré de se rendre à la bibliothèque de Leaford et avait même pris la peine de lui rappeler que c’était un service gratuit. Elle s’était vue un instant les bras chargés de livres encensés par la critique, mais l’effort qu’elle aurait dû déployer pour s’y rendre, parcourir les allées, consulter les titres et soulever les livres lui avait semblé si immense qu’elle avait invoqué toutes sortes de prétextes pour ne pas y aller. Dernièrement, c’était la planification de la modeste fête d’anniversaire qui l’avait mobilisée.

Les détails s’y rapportant avaient alourdi la liste pourtant déjà longue de choses à faire de Mary. Pis encore, elle n’avait qu’à s’en prendre à elle-même, car elle avait annoncé la fête des mois auparavant, le jour où elle était allée faire des courses dans la ville voisine de Chatham et avait déniché le tailleur-pantalon en soie verte déjà trop serré, lequel, selon une parfaite inconnue, faisait ressortir ses yeux d’une façon incroyable. L’ensemble l’avait incitée à agir, mais c’était avant la perte de M.Barkley et le gain de poids subséquent, et le tailleur-pantalon était à présent trop petit de deux tailles de plus. Comme d’habitude, Mary n’avait rien à se mettre.

Il n’y aurait que trois couples d’invités, Erika et Dave, Kim et François, Pete et Wendy, des gens qu’ils connaissaient depuis l’école secondaire, à l’exception d’Erika. Ce serait donc une soirée modeste : repas au restaurant de fruits de mer du bord du lac et poker ou bridge dans la cuisine champêtre des Gooch. « Nous avons exactement trois cent vingt-quatre dollars en banque, Mary », lui avait rappelé Gooch en insistant pour que le dessert soit servi à la maison.

Mary avait supplié ses amis : « Pas de cadeaux, s’il vous plaît. » Mais Wendy, dans son cours d’artisanat, préparait un album souvenir à l’intention des Gooch, une sorte d’hommage photographique à leurs années de vie commune. À cette idée, l’estomac de Mary se retournait.

L’obscurité. L’élan. Le changement de position. La chaleur. La faim. Le souhait. Les soucis. Pour bien se caler dans son lit, une personne comme Mary Gooch ne peut pas simplement bouger ; elle doit déployer des efforts d’une amplitude dégoulinante de sueur, déplacer des montagnes. Faire réparer le toit ouvrant. Apporter les chèques à la maison de retraite. Passer prendre le dessert pour le repas d’anniversaire.

« Vers dix heures, avait-il dit. Ne m’attends pas. » Pour sa dernière livraison de la journée, Gooch, qui travaillait pour Leaford Furniture and Appliance, devait se rendre à Windsor, près de la frontière, à côté de Detroit. À une heure de route environ, mais à quarante minutes pour son mari, qui avait l’habitude de rouler à tombeau ouvert. Son partenaire, aux prises avec une conjonctivite, était en congé, mais, armé de son diable, Gooch, avec sa taille et sa force extraordinaires, n’aurait aucun mal à s’occuper du lave-vaisselle et de l’ensemble de salle à manger de sept morceaux.

Il y avait un courant d’air. Et une odeur. Humide. Piquante. Électrique. De dures balles de pluie entraient par la fenêtre ouverte de la chambre, tandis que, au loin, tombaient les notes lourdes et basses du tonnerre. Mary scruta le ciel dans l’espoir d’apercevoir des éclairs. Enfant, se souvint-elle, elle s’était tenue sur le carré de pelouse, derrière la maison sans étage d’Iroquois Drive, et avait brandi au-dessus de sa tête détrempée le manche en métal de la vadrouille. Elle ne souhaitait pas mourir, comme M.Pline sur le terrain de golf. Elle voulait plutôt être illuminée, de la même façon que cette femme interviewée à la télé qui, foudroyée, avait vu Dieu.

Mary essuya la sueur de son front à l’aide de sa taie d’oreiller et écouta les grondements du tonnerre en imaginant Gooch en train de rouler sur la route rendue glissante par la pluie. Une petite voix qu’elle cherchait à ignorer lui disait à l’oreille que quelque chose clochait. Elle tendit le bras pour allumer la lampe de chevet, et une douleur cuisante lui scia le sternum. À bout de souffle à cause du poids écrasant de ses seins, son cœur battant à se rompre en raison de l’effort qu’elle avait dû déployer pour se redresser, elle ferma les yeux. Respire, s’ordonna-t-elle. Respire. Avec ou sans règle de trois, elle ne mourrait pas seule dans son lit, vêtue de sa chemise de nuit à l’odeur aigre, la veille de ses noces d’argent.

D’habitude, le simple fait de s’asseoir dans le lit lui procurait un soulagement rapide, mais pas ce soir. Elle ne parvenait pas à se défaire du sentiment que quelque chose couvait, au-delà de la pluie, une sorte de sombre présage né de l’orage. Le visage de Gooch avant son départ, ce matin-là, jouait dans sa tête comme un refrain tenace.

Après le petit-déjeuner, au moment où une corneille solitaire croassait dans le champ derrière la maison, Gooch s’était planté dans la porte, le front creusé de sillons, les commissures de ses lèvres gercées tournées vers le bas, et ses yeux bleus et ronds avaient cherché ceux de Mary. Dans ce regard, Mary avait vu la somme de leur vie commune et elle avait senti le besoin de lui demander pardon. Qu’y avait-il eu dans ce regard ? De la pitié ? Du mépris ? De la tendresse ? Rien de tout cela ? Tout cela à la fois ? Autrefois, elle avait eu la conviction de pouvoir lire dans ses pensées.

Pendant que le bruyant oiseau s’égosillait au loin, Gooch s’était éclairci la gorge avant de demander : « Tu as quelque chose à mettre demain soir, Mare ? »

Jimmy Gooch était semblable à un organe vital dont la fonction était mystérieuse, mais sans lequel, croyait Mary, elle périrait. Gooch avait été son premier amour. Son compagnon. Son partenaire. La seule famille qui lui restait. Pour elle, le temps se divisait en deux : « avant Gooch » et « après Gooch ».

Consciente des partis pris de sa mémoire, Mary savait que l’imagination jouait un rôle dans le souvenir qu’elle conservait du premier jour où elle avait posé les yeux sur Gooch. Elle faisait défiler la scène dans sa tête, comme, se disait-elle, les hommes et les femmes d’aujourd’hui fabriquent leurs souvenirs, à la manière de metteurs en scène filmant l’histoire de leur vie : grand angle pour le langage corporel, émouvant plan américain à deux personnages, gros plans au téléobjectif, musique sexy de Motown comme fond sonore. Au ralenti, suivant un mouvement héroïque, ses cheveux bouclés soulevés par le vent, Jimmy Gooch pousse la porte à double battant de l’école secondaire de Leaford et s’engage dans les couloirs. La foule des étudiants se fend comme la mer. À seize ans, Jimmy Gooch était une sorte de dieu. Éclairé par-derrière, avec ses airs de jeune premier, il était à la fois élève remarquable et athlète accompli, et on avait annoncé longtemps d’avance son arrivée d’Ottawa. Courtisé par les recruteurs des universités américaines, il devint aussitôt le centre partant des Cougars. De longs muscles noueux habillaient un magnifique squelette adolescent d’un mètre quatre-vingt-quinze, et des abdominaux et des obliques saillants faisaient bomber son t-shirt cool aux couleurs d’un groupe rock.

Lorsque Jimmy Gooch s’approcha de sa masse frémissante recouverte d’un ample pantalon extensible et d’un chandail trop grand portant le logo de l’école, les jolis yeux de Mary Brody ne cillèrent pas. Elle sentit son utérus se contracter lorsqu’il lui demanda : « Tu sais où se donne le cours de littérature avancée 3 ? »

Tels furent les seuls mots qu’il lui adressa au cours de cette année-là, même si leurs casiers étaient voisins et qu’ils suivaient quatre cours ensemble. Mais, en cet instant virginal où un très grand garçon-homme avait brièvement plongé son regard dans le sien, Mary Gooch avait reconnu l’âme sœur, eu un aperçu de l’avenir et de l’improbable entremêlement de leurs destins.

Tous les insomniaques se rejouent-ils les événements de leur vie comme des reprises à la télévision ? se demanda Mary, le cœur battant, de la salive aux coins des lèvres, en se remémorant une fois de plus ce matin-là. « Tu as quelque chose à mettre demain soir, Mare ? »

La voix de ténor de Gooch était érotique. Il lui suffisait de murmurer quelques mots dans l’oreille interne toute chaude de Mary pour l’émoustiller. Elle se demanda pourquoi elle ne le lui avait jamais dit et regretta que ce soit désormais sans importance.

En fronçant les sourcils, elle avait tiré sur la taille de son uniforme, le plus grand disponible pour les femmes corpulentes. Elle devrait passer aux uniformes pour hommes de forte taille. Il faudrait que Ray Russell Jr., propriétaire et gérant de la pharmacie, les commande pour elle. À cette pensée, les joues de Mary s’enflammèrent. Récemment, en effet, elle avait entendu Ray et Candace faire des commentaires désobligeants sur son derrière. Candace avait laissé entendre que les employés devraient se cotiser pour lui offrir un pontage gastrique et Ray avait répliqué qu’un cul d’une taille pareille méritait d’avoir son propre blog. À présent, elle devait se racler la gorge ou tousser avant d’entrer dans la salle du personnel.

Mary avait rassuré Gooch :

— Je trouverai bien quelque chose.

— Et l’ensemble vert que tu t’es acheté ? avait demandé Gooch avec circonspection.

— La fermeture-éclair est cassée, avait-elle menti.

— Tu te souviens de la dernière fois que tu as dû improviser ? Si tu n’as rien à mettre, va acheter quelque chose. C’est important. Trouve-toi quelque chose de joli.

Debout près de la porte, vêtu comme à son habitude d’une chemise de travail sur mesure, d’un veston de velours brun et d’un jean poussiéreux achetés à la boutique spécialisée dans les grandes tailles, la casquette vissée sur sa tête aux cheveux gris ondulés, la peau tannée comme le gant d’un receveur, Gooch, qui avait perdu deux ou trois centimètres au fil des ans, avait l’air séduisant mais fatigué. Elle se demanda s’il avait l’air plus ou moins fatigué que tout autre homme de quarante-quatre ans vivant dans une petite ville. Inclinant la tête, elle l’interrogea :

— Tu n’as plus envie de fêter, mon chou ?

Il s’arrêta avec un drôle d’air et dit :

— Vingt-cinq ans, madame Gooch. Ça fait un sacré bail, non ?

— En effet, concéda-t-elle. À quelle heure tu rentres ?

— Vers dix heures. Mais pas la peine de m’attendre.

Lorsqu’il prononça les derniers mots, la porte de derrière s’était déjà refermée avec fracas.

Vingt-cinq ans, c’était effectivement un sacré bail, mais personne ne se donnait la peine de demander à Mary le secret de la longévité de son mariage. Le cas échéant, elle aurait peut-être répondu :

— Ne dérangez jamais votre mari au travail.

En cas d’urgence, elle aurait évidemment pu joindre Gooch au moyen de son téléavertisseur ou de son téléphone cellulaire, mais sa vie était relativement prévisible et les tragédies rarement soudaines. Après avoir appris la mort de son père, Mary avait failli appeler Gooch au travail, mais elle avait décidé que, comme tout, sauf sa faim dévorante, la nouvelle pouvait attendre. Des années auparavant, elle avait composé le numéro de son téléavertisseur le jour où elle avait été prise de crampes utérines, mais elle avait raccroché en se rendant compte qu’une ambulance arriverait plus tôt. Elle avait laissé un mot sur la table de la cuisine. Partie à l’hôpital pour cause d’hémorragie. Encore récemment, le soir où elle avait franchi le cap des cent trente-cinq kilos, elle avait songé à lui téléphoner, mais, au souvenir de la promesse qu’elle s’était faite, elle avait plutôt sorti tous les analgésiques de la salle de bains. Au moment même où elle vidait les flacons sur la table de la cuisine, elle avait pris conscience de la fausseté de ses intentions et conclu que, de toute façon, la dose, compte tenu de son poids corporel extrême, ne suffirait pas. Soudain, la porte s’était ouverte derrière elle et Gooch était entré d’un pas lourd, saturant la maison de l’odeur de l’huile à moteur et de sa vigueur d’homme fort.

— Tiens, tu es encore debout, avait-il constaté.

Il avait ôté ses bottes et son veston d’un air préoccupé, sans remarquer les pilules et les flacons sur la table. Vite, Mary les avait lancés dans un sac en plastique avant de les jeter. À l’époque, elle s’était demandé si le comportement suspect de sa femme avait échappé à Gooch parce qu’il avait lui-même des choses à cacher.

Le réveille-matin. Les palpitations de son cœur. Boum. Boum. Sss. Les artères saturées de globules d’inquiétude. Elle tendit la main vers le téléphone, mais se retint. Une bonne épouse a confiance en son mari, ne le suit pas à la trace, ne l’interroge pas sur ses retards, ne fouille pas dans les tiroirs de sa commode. La vérité qu’elle avouait rarement, en particulier à elle-même, c’est qu’elle évitait de téléphoner par crainte de constater que Gooch était là où il n’aurait pas dû être et qu’elle n’avait nulle envie de supporter le poids de ses aveux, pas plus, se disait-elle, qu’il ne voulait subir les siens.