Expressions d’inquiétude sincère
Une douce pluie matinale tombait sur le paysage. Une brise froide entra par la vitre cassée de la porte de derrière au moment où Mary s’approcha du téléphone et composa le numéro de son mari. Elle tomba une fois de plus sur le répondeur et la voix inconnue, celle, croyait Mary, d’une réceptionniste en chair et en os qui se chargerait de transmettre le message.
— C’est encore Mary Gooch. Il est huit heures quarante-cinq. Pourriez-vous demander à Jimmy Gooch de rappeler sa femme au travail, s’il vous plaît ? Merci.
En prélevant du beurre d’arachide avec son doigt, la sensation du long index dodu agréable dans sa bouche, Mary tenta de se souvenir de la dernière fois que son corps avait été touché tendrement par des mains autres que les siennes.
Dehors, la pluie dessinait des motifs ternes sur la vitre au-dessus de l’évier. Le toit ouvrant ! L’intérieur de la camionnette serait trempé ! Il faudrait qu’elle pense à prendre des serviettes sur lesquelles s’asseoir pour se rendre au travail. Elle se demanda si elle devait téléphoner pour dire qu’elle était malade et, une fois Gooch de retour, faire semblant d’être fiévreuse et désorientée au réveil, faire comme si elle était persuadée qu’il avait passé la nuit à la maison.
Elle se concentra sur sa liste. Faire réparer le toit ? Parler au type de la chaudière ? Une tenue pour le repas d’anniversaire ? Le repas d’anniversaire ? L’annuler ? La commande de Laura Secord.
La fringale la prit à la gorge. Du chocolat. L’essentiel. Et tout de suite. Elle se sentit une parenté passagère avec la sœur de Gooch, Heather, qui avait passé le plus clair de sa dernière visite à fouiller les poches vides de son manteau.
— Je meurs d’envie d’en griller une. Il faut que j’aille au dépanneur, avait-elle déclaré.
Avant de sortir, Heather, avec ses longs membres osseux et ses yeux bleus enfoncés dans leurs orbites, avait saisi les bras dodus de Mary et y avait planté ses ongles avec plus de force qu’elle ne l’avait voulu.
— Tu as tellement de chance d’avoir mon frère, avait-elle dit.
La façon dont elle avait prononcé les mots, celle d’une ex-petite amie ou d’une première femme pleine de regrets, avait fait réfléchir Mary. Heather était accro et magnifique, et Mary doutait de ses motivations. On avait conclu que Heather avait trouvé ses cigarettes. Elle n’était pas rentrée pour le rosbif du soir.
Mary fouilla l’armoire sous le four à micro-ondes, tout en sachant pertinemment qu’aucun chocolat ne se cachait parmi les livres de recettes. Je meurs d’envie de manger du chocolat. Rien. Pas de lamelles. Pas de carrés. Pas le moindre M & M solitaire. Que l’album de mariage. Pas des photographies, mais le compte rendu des moindres dépenses assumées par Orin et Irma pour le mariage de Mary Elizabeth Brody à James Michael Gooch, vingt-cinq ans plus tôt. Dans la semaine précédant les noces, ils le lui avaient présenté et avaient expliqué en détail chaque reçu et chaque facture jusqu’au total, qu’Irma avait inscrit en noir au marqueur gras.
— Nous ne te demandons pas de nous rembourser, ma chère, avait dit Irma, solennelle. Nous tenons seulement à ce que tu saches que rien n’est gratuit en ce bas monde. Absolument rien.
La veille du mariage, Irma était entrée dans la chambre de Mary et, dans ses pantoufles récalcitrantes, s’était avancée jusqu’au lit. Debout, elle avait contemplé la bosse que faisait sa fille sous l’épais couvre-lit en chenille en notant que Mary avait pris trop de poids à ce stade précoce de sa grossesse. Elle avait examiné la robe couleur crème accrochée au dos de la porte de l’armoire et demandé :
— L’as-tu essayée depuis la semaine dernière ?
— Aujourd’hui, répondit Mary.
Elle se garda bien de mentionner qu’elle était dangereusement serrée et que les boutons de la taille lui causaient des soucis.
Irma fronça les sourcils et dit à voix basse :
— Eh bien, ma chère, il est un peu tard pour aborder la question des relations sexuelles, mais c’est ce qu’une mère est censée faire à la veille du mariage de sa fille.
Mary sentit ses joues rougir. Elle grimaça, mais pas à cause des paroles de sa mère. Elle avait trop mangé de pain au Satellite avec les filles. Elle se sentait fiévreuse et curieusement indisposée.
— Tu es trop jeune pour te marier.
— Je sais.
— Mais c’est la seule solution. Alors…
— Ouais.
Irma se racla la gorge.
— Ton père et moi…
— Moi aussi, murmura Mary lorsqu’il fut évident que sa mère n’irait pas plus loin ou s’en montrerait incapable.
— Mais comme on fait son lit…
— Je sais.
— … on se couche.
La façon dont elle avait prononcé le mot « couche »…
— C’est ce que je fais.
— Tout va dépendre de toi, ma chère. Ce ne sont pas les hommes qui entretiennent leur couple. Ça, tu peux me croire.
— O.K.
— Ne te laisse pas aller.
— Où ça ? demanda Mary, ébahie.
Puis elle ajouta :
— Ah.
— Avant son retour du travail, tu enfiles des vêtements propres, et tu lui prépares un déjeuner bien chaud, pas des céréales, même les fois où le bébé t’a gardée debout toute la nuit.
— O.K.
— Et un peu de rouge à lèvres n’a jamais fait de tort à personne.
— Je me sens mal, marmonna Mary.
— Et ils ont tous une manie particulière. Une sale habitude.
— Une sale habitude ?
— Tous, sans exception. On ne peut rien y changer. Quand tu le prendras en flagrant délit, fais comme si tu n’avais rien vu. Ne t’en occupe pas. C’est le meilleur conseil que ma mère m’ait donné.
— Je me sens vraiment mal.
Irma s’assit au bord du lit.
— C’est bon signe. Avec toi, j’ai été malade du début à la fin. Pendant mes autres grossesses, je n’ai jamais eu la moindre nausée. C’est comme ça que j’ai su que je n’allais pas te perdre.
Mary flatta son ventre, sentit monter la bile.
— C’est désagréable.
— Dans la vie, il y a un tas de choses désagréables, ma chère.
Mary replia ses genoux et éprouva un certain soulagement. Elle aurait voulu qu’Irma reste avec elle à bavarder jusqu’au lendemain. Mais, au même moment, comme une chandelle qu’on souffle, sa mère se leva et, sur un ton involontairement dur, dit :
— Dors, maintenant.
Dans le lit de la petite chambre de la maison bleue où elle avait grandi, Mary vit le clair de lune descendre sur la robe de mariée accrochée au dos de la porte de l’armoire. Elle avait coûté trois cent soixante-quatorze dollars. Et les trois séries de retouches qu’il avait fallu faire pour l’agrandir, quatre-vingt-douze dollars de plus. Les chaussures, cent cinquante-neuf. Trop de pain. Sans parler de la plupart des frites avec de la sauce que Kim avait commandées pour elles toutes. Et deux parts de gâteau. Mary devrait passer toute la journée de ses noces à inspirer, à rentrer son ventre de femme enceinte, ce qu’elle avait eu l’intention de faire, de toute façon, même si elle savait que tous les invités, sans exception, étaient déjà au courant de sa situation ou avaient des soupçons.
Patti, Kim et Wendy exécutèrent autour d’elle une sorte de ballet aquatique étourdissant. Expressions d’inquiétude sincère. Conseils sororaux. Franchise sexuelle. Le genre de rituel amical dont avait rêvé Mary, mais dont l’authenticité lui semblait douteuse. D’effrayantes bribes de conversation lui remontaient en mémoire. J’aimerais mieux mourir que d’être grosse.
Quelques heures après avoir entendu les chaises de la cuisine racler le sol, puis Orin et Irma déposer leurs tasses de thé vides dans l’évier, Mary ne dormait toujours pas. Sous les couvertures, elle transpirait et grelottait en même temps. Elle avait faim. Elle était affamée, même. Elle s’engagea dans le couloir en direction de la cuisine. Mais elle fut attirée par la veilleuse que ses parents laissaient allumée dans la salle de bains et s’arrêta pour contempler son joli visage blême.
La douleur, brutale, lui vrilla le ventre. Des gaz. Elle rota. Elle reprit son souffle, mais fut incapable de se détacher de son reflet dans le miroir. Mary Gooch. Mme James Gooch. Elle ne voulait pas changer de nom, mais elle n’en avait rien dit à personne. Irma aurait roulé les yeux. La mère de Gooch aurait protesté. Et Gooch ? Elle aurait eu peur de le blesser. Comment pouvait-elle devenir Mary Gooch ? Elle connaissait à peine Mary Brody.
À la table du fond de la bibliothèque de Leaford, Mary avait consulté divers ouvrages consacrés à la grossesse, dont l’un contenait un tableau illustrant la prise de poids idéale aux divers stades. Déjà, Mary dépassait toutes les limites. Dans le même livre, on traitait du problème de l’incontinence, qui survient parfois au troisième trimestre ou après la naissance du bébé, à cause de l’étirement et du relâchement des muscles utérins. Lorsqu’elle sentit l’écoulement entre ses jambes, elle sut, cependant, que ce n’était pas de l’urine. Du sang. Elle s’effondra sur la cuvette.
Mary avait beau juger qu’elle commettait un grave manquement à la mémoire de James ou de Liza en se remémorant en détail les circonstances du décès et de la disparition d’une âme innocente, ce souvenir, spontanément, lui venait souvent à l’esprit. Lorsqu’elle se releva pour se livrer à son inspection habituelle, elle fut incapable d’établir un lien entre l’épave qui flottait dans l’eau de la cuvette et le bébé joufflu aux cheveux foncés qu’elle avait imaginé pendu à son sein. Le bébé qu’elle avait déjà nommé et dont elle était folle, avec qui elle avait déjà partagé la sagesse de toute une vie. À la blague, elle avait dit que le petit garçon, par rapport au frigo qu’était Gooch, serait son minibar. Si c’était une petite fille, elle brosserait ses cheveux doux, comme Irma avait brossé les siens. Au cours des jours et des semaines qui suivraient, le chagrin viendrait, mais, en ce moment fatidique, l’instinct de Mary fut de défaire ce qui avait été défait.
Elle observa le tourbillon rouge, terrifiée par la vitesse avec laquelle elle avait agi, se rendit compte, trop tard, qu’elle n’avait même pas dit adieu. Je suis désolée. Mon Dieu. Tellement désolée. La plomberie laissa entendre quelques gargouillis, puis, comme pour ajouter à l’horreur, l’eau remonta lentement, recouvrit la porcelaine, répandit un acide rosâtre sur les carreaux. Mary se pencha pour prendre des serviettes, se mit à genoux pour arrêter l’inondation qui s’infiltrait sous la porte. Par chance, le débouchoir était à portée de main.
En épongeant le coulis souillé de sang entre les carreaux, à la veille de son mariage, Mary comprit qu’elle ne pouvait raconter l’événement à personne sans avoir à expliquer son geste. Elle se persuada qu’elle avait été en état de choc, et on ne peut ni escompter ni exiger qu’une personne fasse preuve de jugement en pareille circonstance. Pourtant, les faits demeuraient, au moins dans son imagination : sans le vouloir, elle avait suffoqué son bébé sous son poids viscéral, c’était un homicide involontaire, puis elle s’était débarrassée du corps, et c’était sûrement un corps, de la plus horrible façon, une indignité envers un cadavre.
La robe de mariée accrochée à la porte de l’armoire, le cartable contenant les reçus près des sous-vêtements, à côté des valises prêtes pour la lune de miel aux chutes du Niagara. Les serviettes tachées de sang au fond de la poubelle. Rien n’est gratuit. Mary se tortilla sous les couvertures, endura sa première nuit entièrement blanche. Elle ne faisait pas de fièvre et, entre ses jambes, le sang s’écoulait désormais de façon contrôlable, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de trembler.
Le matin de ses noces, comme en ce matin, vingt-cinq ans plus tard, elle émergea dans un monde dont l’axe de rotation essentiel avait bougé. Elle dévora les gaufres aux bleuets qu’Irma posa devant elle et convint avec Orin que les abeilles risquaient de poser problème, à supposer qu’il fasse assez doux pour manger dehors. Elle brûlait d’envie de leur confier ce qui lui était arrivé et savait qu’elle ne pourrait pas cacher indéfiniment la perte qu’elle avait subie, mais elle ne trouvait pas les mots.
Elle se glissa dans sa robe de mariée. Comme elle avait perdu beaucoup de liquide pendant les heures sombres de la nuit, les boutons de la taille se fermèrent facilement. Irma lissa la jupe en disant :
— Viens nous voir de temps en temps.
— Vous nous rendrez visite aussi, papa et toi, répliqua Mary.
Habillée et maquillée, ses cheveux élégamment remontés sur sa tête, Mary évita son reflet en sortant de la chambre. Elle avait trop mangé. Et c’est pour cette raison qu’elle avait perdu le bébé. Mais comment l’avouer à Gooch ? Rien, absolument rien n’est gratuit.
En la voyant s’avancer dans le petit couloir, Orin laissa entendre un long sifflement bas. Elle sentait bien qu’il avait peine à retenir ses larmes. Il était sur le point de perdre son bébé. Elle avait perdu le sien. C’était le jour le plus triste de leur vie. Malgré les couches de tulle et de dentelle, la chaude odeur métallique de la serviette sanitaire entre ses cuisses monta à ses narines. Irma tapa dans ses mains.
— Allons en finir une bonne fois pour toutes, dit-elle.
En escortant sa fille somptueuse et rougissante dans l’allée de l’église, Orin lui chuchota à l’oreille :
— On jurerait un animal qu’on mène à l’abattoir, Murray. Souris un peu, pour l’amour du Christ.
À ce moment-là, elle faillit s’arrêter et courir vers la porte, mais elle continua plutôt de marcher, ravie par le visage souriant de Gooch, dont la main trouva la sienne devant l’autel.
Elle se laissa flotter pendant des heures, en invitée à son propre mariage, effrayée à l’idée que son mensonge tache sa robe et que tous, y compris Gooch, la montrent du doigt dans son dos. Elle ne garderait aucun souvenir de la cérémonie. Le baiser. Les photos. Le repas. Le gâteau. Rien du tout, sauf la voix éplorée de Heather Gooch, qui lut un insipide poème d’amour qu’elle avait elle-même pondu, et la douleur sur le visage de Gooch, quand il raviva sa blessure à la jambe en la faisant basculer sur la piste de danse.
Peu avant minuit, à bord de la Lincoln Continental noire empruntée au Grec, Mary demanda à Gooch de s’arrêter à London, où, à la salle d’urgence, on traita son hémorragie.
— Perdu, le bébé, dit le médecin à Gooch.
Perdu. Comme une mitaine ou des clés de voiture. Le docteur se tourna vers Mary et tapota sa main douce. Il ne dit pas au jeune marié que son épouse avait fait une fausse couche la veille de leur mariage.
Le matin où Mary allait quitter l’hôpital, Gooch entra dans la chambre terne en boitant de façon prononcée. Comme il s’était blessé en dansant, Mary se sentait responsable de ses souffrances, alors que c’était la mère de Gooch et non elle-même qui avait insisté pour qu’ils dansent. Gooch se remettait d’une troisième opération au genou depuis l’accident, survenu presque un an plus tôt, mais Eden les avait prévenus : les gens se feraient de fausses idées s’il ne dansait pas avec sa nouvelle épouse. Et elle ne tolérerait pas que les gens se fassent de fausses idées. Plus maintenant.
Il était difficile de ne pas se plier à la volonté d’Eden, avec ses yeux bleus perçants, ses cheveux noirs et courts à la coupe carrée, ses ongles manucurés, ses chaussures à talons hauts, sa beauté et un chic qui, à Leaford, passait pour ostentatoire. Au cours des mois ayant suivi le décès tragique de son mari, elle avait trouvé, dans l’ordre, Jack Asquith, Jésus et la sobriété. Et peut-être aussi un soupçon de dignité, même si sa fille, Heather, soutenait qu’elle en était entièrement dépourvue.
Gooch, incapable de supporter l’affection de sa mère pour l’Américain qui fumait comme un pompier, profitait des repas en famille pour se moquer de ses interprétations des intentions de Dieu. Dieu pense ceci. Dieu pense cela. « Que pense Dieu en te voyant forniquer avec ma mère, Jack ? »
À la vue du visage crispé de Gooch, ce matin-là, à l’hôpital, Mary, se rendant bien compte que son genou le faisait mourir, oublia momentanément sa propre douleur et dit :
— Tu peux prendre une pilule toutes les quatre heures, mais pas plus, d’accord ?
Il signifia son soulagement.
— J’en ai jusqu’à vendredi, précisa-t-elle. À ce moment-là, tu seras de retour au travail.
Alarmé de constater que Gooch avait terminé en peu de temps les premiers analgésiques qu’il lui avait prescrits, le Dr Ruttle avait refusé de renouveler l’ordonnance. « Avec la douleur, avait dit le médecin, la meilleure solution consiste parfois à endurer. »
À présent, les flacons de pilules sont gardés sous clé, mais, à l’époque, les stocks excédentaires étaient entreposés sur une tablette au-dessus du bureau de Ray Russell père, près du comptoir où on recevait les ordonnances. Mary avait volé des pilules en toute impunité et en choisissant une marque et un dosage différents. Dans l’hypothèse où les larcins seraient découverts, on ne pourrait pas remonter jusqu’à Gooch.
— Je suis désolée, murmura-t-elle à l’approche de Gooch en lissant les draps du lit d’hôpital.
— Tu n’y es pour rien, Mare.
— Je sais, mentit-elle.
À ce moment-là, comme en d’autres occasions par la suite, elle avait eu l’intention de lui dire la vérité au sujet de la perte du bébé, qu’elle pouvait assumer maintenant que son mari était au courant. Mais ce chagrin et le deuil profond de sa maternité, que Gooch ne pourrait jamais comprendre, la retinrent.
Il s’installa près d’elle sur le lit étroit et la serra dans ses gros bras, sa voix pour la première fois plus semblable à celle d’un garçon qu’à celle d’un homme.
— Ça vaut mieux comme ça, non ?
Le docteur avait gravement insulté leur bébé en laissant entendre que le fœtus était imparfait et que, par conséquent, la fausse couche avait été salutaire. Si Mary était furieuse, Gooch semblait réconforté.
— O.K., acquiesça-t-elle.
Il baissa le tissu de sa chemise d’hôpital et posa sa joue sur sa poitrine. Elle lut dans ses pensées. Si nous nous sommes mariés, c’est uniquement pour le bébé.
— Si nous nous sommes mariés, c’est uniquement pour le bébé, dit-elle, comme en écho. Si je n’avais pas été enceinte, nous ne…
— Ce qui est fait est fait.
— Gooch…
— Mary, l’interrompit-il. On a bu, on a dansé, on a fait les comptes. Nous sommes mariés.
— Une annulation soulagerait ta mère, répliqua-t-elle en remarquant le petit diamant solitaire sur son annulaire, incapable de se souvenir du moment où Gooch le lui avait mis.
— Tu sais combien le mariage a coûté à ton père ?
— Oui, au sou près.
Ils regardèrent par la fenêtre, où se découpait un ciel cru d’automne. La voix de Gooch lui massait les épaules.
— L’année où nos casiers étaient côte à côte…
Elle se cala dans ses bras.
— Quand nos casiers étaient côte à côte…
— J’ai trouvé un de ces mots… Sur du papier à pois. Je ne te l’ai jamais donné.
Mary se raidit. Les mots sur du papier à pois lui étaient parvenus de façon sporadique jusqu’à sa métamorphose, au cours de la dernière année. Sept en tout, huit avec celui que Gooch avait intercepté, écrits en lettres cursives avec toutes sortes de fioritures et de dessins hilarants dans les marges. Tous faisaient référence à l’odeur corporelle de Mary qui, après la torture du cours de gym, refusait de prendre une douche.
— Pourquoi me parles-tu de ça ? Maintenant ?
— Je te trouvais courageuse, Mare.
— Si je ne prenais pas de douche, c’est parce que j’avais peur qu’elles se moquent de moi, Gooch.
— Elles se moquaient de toi de toute façon.
Elle soupira et, en regardant par la fenêtre, se demanda si tous les hommes manquaient autant de tact.
— Tu es revenue à l’école. Ça prenait du courage, dit Gooch.
— Je n’avais pas le choix.
— On a toujours le choix.
Mary débattit de cette question avec elle-même.
— Tu lisais des romans dans la balançoire de votre cour. On te voyait de la fenêtre de Pete. Quand on s’ennuyait, on avait l’habitude de t’espionner. J’ai lu L’Orange mécanique à cause de l’expression de ton visage.
Mary ricana, puis reprit son sérieux.
— Les droogs.
— Une fois, pendant que mon père attendait ses médicaments, j’étais dans la voiture et je t’ai vue. Tu étais derrière le comptoir des cosmétiques et tu aidais une petite vieille à choisir un rouge à lèvres. Tu la faisais rire comme une folle. Je me suis dit : « Qu’est-ce qu’elle peut bien raconter à cette vieille peau pour la faire rire comme ça ? »
— Je me suis toujours bien entendue avec les vieux, reconnut Mary.
— Une autre fois, quelques jours après notre arrivée, en été, j’allais à l’école en vélo pour jouer au basket et je t’ai vue dans votre rue. Je t’ai observée, j’ai observé ta démarche et j’ai eu une impression de déjà-vu. Comme si je te connaissais. À cause de ta façon de marcher. Comme si j’étais allé quelque part avec toi.
— Vous faisiez des blagues à mon sujet ? Pete et toi ? Quand vous n’aviez rien à faire ?
— Quoi ? Non.
— Mais tu me trouvais grosse.
— Je te trouvais jolie.
— Cette façon qu’ils ont d’utiliser le mot « perdre », Gooch. Vous avez perdu le bébé. Le bébé est perdu.
— Je sais.
— Quand on perd une chose, on a une chance de la retrouver, non ?
Ils parlèrent tous les deux en même temps :
— On devrait faire annuler le mariage, Gooch. Tu devrais aller à Montréal, dit Mary.
— On va travailler pendant un bout de temps et mettre un peu d’argent de côté. Après, on pensera à aller à l’université et à avoir un autre bébé, répliqua Gooch.
Il embrassa la joue de sa jeune épouse et, en lui tenant le menton, attendit qu’elle lève les yeux.
— Je n’ai jamais vu d’aussi beaux yeux que les tiens, continua-t-il. C’est justement ce que je me suis dit quand je t’ai aperçue debout devant les casiers. Tu t’es tournée vers moi et je me suis dit : « Elle est tellement jolie, cette fille-là. »
Elle se mordit la lèvre.
— Puis tu as ajouté : « Dommage » ?
— Puis j’ai ajouté : « Et ce cul ! »
Il sourit.
Elle lui asséna une petite tape badine.
— Gooch…
— À présent, tu es ma jolie épouse. Et tu vas trouver ça cliché, mais, en ce moment, je suis exactement là où j’ai envie d’être, avec toi.
— Ce sont des paroles de chanson ?
— Peut-être.
— Tu as pris du Percodan, non ?
Il serra la main de Mary dans les siennes. Pendant quelques instants, ils entendirent le tic-tac de l’horloge et le bruit d’une démarche traînante dans le couloir, un vague murmure derrière la porte ivoire craquelée. Lorsqu’ils ne dirent rien pendant toute la durée d’une pause commerciale et que ni l’un ni l’autre ne se leva pour partir, il fut entendu qu’ils resteraient ensemble.
Ils ne firent jamais le voyage aux chutes du Niagara.