Foudre
Si Gooch avait été à la maison, ce matin-là, il se serait laissé tomber comme toujours sur la chaise en face de Mary (ce qui aurait eu pour effet d’arracher un soupir sonore à la chaise au vinyle rouge craquelé), puis il aurait plongé le nez dans les journaux américains offerts dans la région et se serait arrêté pour lire à haute voix des passages du Free Press et du News, tandis qu’elle-même aurait fait semblant d’écouter. Gooch adorait l’Amérique, sa politique, ses sports, ses musiciens, ses auteurs, son don pour les recommencements, et Mary éprouvait de la pitié en le voyant en pâmoison devant elle. Il était amoureux et l’objet de son affection ignorait jusqu’à son existence.
En filant à vive allure sur la route qui longeait la rivière, une volée d’oies aux ailes battantes passant au-dessus d’elle, Mary sentit la brûlure dans sa poitrine s’attiser, se répandre. Gooch. Parti. Où ? Le ciel noir se dressa dans son rétroviseur, et elle eut moins l’impression de conduire que d’être emportée.
Gooch l’aurait informée des prévisions météorologiques avant de s’emmurer dans le silence pour lire les pages sportives. Il connaissait le faible de sa femme pour les grosses tempêtes. Mary, trop attentive à ses promesses non tenues, trop prise par ses échecs, trop préoccupée par sa faim, n’avait pas le temps de lire les journaux. On aurait pu croire qu’elle faisait peu de cas de la vie qu’on menait à l’extérieur de Leaford. La vérité, c’est qu’elle n’y songeait même pas. Elle ne considérait pas les affaires courantes comme essentielles à l’éducation. C’était un choix, un divertissement quelconque. La Crise au Moyen-Orient était un roman touffu qu’elle avait décidé de ne pas lire, Génocide en Afrique, un film mal écrit, inadmissible et invraisemblable que la critique avait éreinté. Le Réchauffement de la planète ? Le titre n’annonçait rien de drôle. Le monde ne se résume pas à Leaford. N’était-ce pas ce que Gooch avait dit ?
Mary finit par garer la camionnette dans le stationnement de l’immeuble à logements qui surmontait la rivière, à Chatham. C’est donc ça, être l’artisan de la fin, se dit-elle. Pas d’une vie, mais d’un mariage. Et pas avec des narcotiques, mais bien avec la vérité. Elle savait ce qui lui restait à faire, mais elle n’arrivait pas à se décider. À la façon du flingueur qui s’offre une ultime rasade de whisky pour se donner du cœur au ventre, dans les westerns, Mary chercha du courage dans les chocolats Laura Secord.
Un sursis dû au chocolat. Interrogée sur ce qu’elle avait ressenti en déchirant le carton, Mary, enveloppée par le parfum céleste du cacao et portée par un sentiment de bien-être, aurait peut-être parlé de ravissement. Haletante, elle retira l’emballage plastifié d’une boîte, puis d’une autre et d’une autre encore, jeta les couvercles un peu partout, fouilla, fourra deux ou trois chocolats à la fois dans sa bouche aux mâchoires qu’on aurait crues disloquées. Elle arrachait les petites barquettes en papier cannelé, et tant pis si les carrés tombaient sur les sièges et les tapis. Elle fredonnait, gémissait, abandonnée à cette entreprise vaguement érotique. Ça suffit, se dit-elle. Puis : Encore un.
La dernière fois qu’elle avait arpenté les couloirs de l’immeuble haut et élancé, où subsistait en permanence une faible odeur de moisissure, elle avait dit adieu à Orin. Du moins, c’est ce qu’elle se racontait à présent. En fait, c’était lui qui lui avait dit adieu. « À demain, Murray. » Avec une regrettable dureté, elle avait répondu : « Je remplace quelqu’un, papa ! Je vais être en retard ! Surtout, ne t’attends pas à manger chaud, ce soir ! » On ne pouvait pas décemment parler d’adieux.
Ce soir-là, elle s’était arrêtée, comme chaque fois, devant la porte de Sylvie Lafleur, non pas dans l’intention de frapper, ni dans celle de remercier la femme plus âgée de ses attentions pour Orin, mais dans celle d’écouter. Le ronron du téléviseur, où jouait Wheel of Fortune ou un autre jeu télévisé grâce auquel des personnes ordinaires gagnaient une fortune en prix et en espèces. Le bip du four à micro-ondes. Le tintement de la vaisselle dans l’évier. La porte du balcon qui s’ouvrait lorsque Sylvie sortait pour fumer. Bruits solitaires, familiers et réconfortants, dans lesquels Mary reconnaissait la musique de sa propre vie.
Des empreintes de lourdes bottes boueuses souillaient la moquette grise du couloir. Sinon, l’immeuble semblait inchangé. En passant devant l’appartement où avait habité son père, Mary ne sentit pas le besoin de suivre du bout du doigt le numéro fixé à côté de la sonnette, comme elle l’avait imaginé. À l’intérieur, de la musique forte jouait. Du punk ? Du rap ? Elle n’aurait su dire. On lui avait raconté qu’une mère célibataire occupait les lieux et risquait de se faire mettre à la porte à cause des inconduites de son fils adolescent.
Elle atteignit la porte de Sylvie et s’arrêta. Elle tendit l’oreille. Pas un bruit. Elle attendit. Puis sonna. Rien. Elle se mit à marteler la porte à coups de poing, comme si elle voulait qu’on la laisse sortir et non entrer. Dans l’ancien appartement d’Orin, la musique se tut et un garçon maussade, aux cheveux violets et aux yeux noircis au khôl, ouvrit brusquement la porte.
— Quoi ?
— Désolée, dit-elle. Je cherche Sylvie Lafleur. Vous la connaissez ?
— Ouais.
— Vous savez où elle est ?
Le garçon haussa les épaules et referma la porte. Il y avait dans son expression quelque chose de félin, et Mary pensa à sa mère, avec son sourire de chat, réservé et distant. Celui qu’Irma avait posé sur Jimmy Gooch lorsque, de nombreux mois de septembre auparavant, il lui avait annoncé que Mary et lui, vu l’enfant qu’ils avaient fait ensemble, avaient décidé de se marier.
Sans détour, Irma leur avait posé la question :
— Vous avez envisagé des solutions de rechange ?
— Il n’y a pas d’autres solutions, avait déclaré Orin en croisant ses bras délicats sur sa poitrine creuse.
Sur le bureau du Dr Ruttle, il y avait un vase rempli de magnifiques roses roses, touche qu’Irma aurait jugée trop féminine pour le cabinet d’un homme si, la semaine précédente, elle avait accompagné Mary dans la salle d’examen. Mary se doutait déjà qu’elle était enceinte (l’interruption des règles, les seins enflés, les nausées), mais, lorsque le médecin le confirma, elle s’était montrée surprise et désorientée. Après tout, Gooch lui avait promis qu’elle ne pourrait pas tomber enceinte s’il se retirait à temps.
Toute rouge et ruisselante de sueur dans l’air frais de septembre, Mary, en mâchouillant les petits biscuits salés qu’elle gardait dans son sac pour combattre la nausée, avait fait à pied le trajet entre le cabinet du DrRuttle, situé dans la vieille partie de la ville, et l’école secondaire, où Gooch suivait des cours particuliers pour rattraper le temps et les points de pourcentage qu’il avait perdus à cause de l’accident. Il espérait commencer ses études universitaires en janvier. Comme le choix de l’établissement ne dépendait plus de la renommée de son équipe de basket, Gooch avait promis à Mary de s’inscrire à l’Université de Windsor, à moins d’une heure de route. Non loin de Leaford, Mary avait trouvé une école qui proposait un programme de mode et de design, mais elle n’avait pas fait de demande d’admission. Accaparée par Gooch, son travail à la pharmacie et l’entretien de la maison de ses parents, elle n’en avait pas trouvé le temps.
En foulant le sol de l’école secondaire pour la première fois depuis qu’elle avait obtenu son diplôme, au printemps, Mary ne voyait pas comment avouer à Gooch qu’elle était enceinte. Par la porte à double battant qui s’ouvrait sur le stationnement, elle aperçut son amoureux géant, adossé à la Duster brun clair. Il secouait la tête d’un air accablé, comme s’il était déjà au courant. Mary fut surprise de voir de la fumée de cigarette tourbillonner à la hauteur de ses oreilles et Sylvie Lafleur debout près de lui. À côté du colosse adolescent, elle avait l’air d’une enfant. En levant les yeux, Sylvie vit Mary en train de les observer dans l’ombre du couloir, la salua de la main, jeta sa cigarette par terre, avant de l’écraser du bout du pied, et s’avança vers elle.
— Il faut que tu raisonnes ton petit ami, dit-elle dès qu’elle fut à portée de voix. Dis-lui que c’est un crime de gaspiller son avenir.
Lorsqu’elle s’emportait, son accent canadien-français était plus prononcé.
— Tant d’options, tant de choix s’offrent à lui.
Pendant un bref instant, Mary eut l’impression d’avoir affaire à une Mme Bolt en modèle réduit, blanche et francophone.
L’avenir. Mary avait beau essayer de regarder la situation d’ensemble, le tableau qui se peignait devant ses yeux, une scène recouvrant l’autre, jurait un peu. Un angle erroné. Une mauvaise perspective. Un paysage là où il aurait fallu un portrait. Toutes les toiles couvertes de graffitis, le même mot inscrit en lettres rouges dégoulinantes, Gooch.
« Choisis, Murray, disait Orin en tendant à sa fille un bouquet de sucettes assorties. Choisis. Seulement une. »
— Elle me fait des misères parce que je refuse d’aller à McGill, expliqua Gooch après que Sylvie Lafleur eut disparu dans l’école. Elle a déjà tout arrangé. Sans que je lui demande quoi que ce soit.
— Ah bon ?
— Je n’y vais pas.
— O.K.
— Si j’y allais, je voudrais que tu m’accompagnes.
— Tu voudrais que je vienne avec toi ?
— Viens donc. Sinon, on pourrait se voir les week-ends.
— McGill est à Montréal. À sept heures de route.
— De toute façon, je ne peux pas abandonner ma mère. Pas maintenant. Son histoire avec Jack Assassin, ça ne peut pas durer. Je ne peux pas la laisser seule avec Heather.
— Tu ne parles même pas français, Gooch.
— L’école de journalisme est géniale.
Géniale ?
Un mot que Gooch n’employait jamais.
— Ah bon ?
— Elle pense qu’elle pourrait m’obtenir une aide financière. J’ai l’argent des assurances de papa, mais elle pense que je devrais le garder.
— O.K.
— Elle dit que j’ai un vrai talent d’écrivain.
— Ah bon ?
Mary n’avait pas eu l’intention de paraître aussi surprise. Elle n’avait jamais rien lu de la plume de Gooch, même si elle savait qu’il avait toujours été premier de classe. Elle se laissa aller dans ses bras, aussi navrée du ton banal sur lequel elle lui apprit la nouvelle que de la nouvelle elle-même.
— Je suis enceinte, Gooch, dit-elle.
Quelques jours plus tard, lors d’une soirée bien arrosée autour d’un feu de camp au bord du lac, Mary et Gooch annoncèrent leurs fiançailles à leurs amis. Les filles poussèrent des cris ravis et firent la fête à Mary en lui enviant son bonheur, tandis que les garçons, de jeunes hommes, en réalité, assez vieux pour boire légalement, voter et aller à la guerre, réagirent en hochant faiblement la tête et en tapotant le large dos de Gooch.
Personne ne se demanda s’ils se mariaient parce que Mary était enceinte. Tout le monde était déjà au courant. Et personne ne jugea la décision particulièrement mauvaise. Aux yeux de la plupart de ces jeunes, l’ultime tragédie avait déjà eu lieu. Le destin de Gooch scellé par l’accident. Il n’aurait pas de bourse pour jouer au basket dans une université américaine. Jamais ils ne le verraient aux grands réseaux de télévision. Le virage le plus serré du chemin de la rivière lui avait enlevé sa seule chance de mener une vie extraordinaire. Ce soir-là, Gooch s’était soûlé, car sa tolérance pour l’alcool ne correspondait pas à sa tolérance pour la tragédie. Le moment venu de rentrer, il avait lancé les clés à Mary.
Sachant très bien que les souvenirs fugitifs d’une époque révolue ne procurent pas de réconfort et n’aident jamais à mieux comprendre, Mary se demanda ce qui l’empêchait de laisser aller le passé. Son esprit chaotique semblait aussi incapable de retenue que sa bouche avide. À la sortie de l’immeuble surplombant la rivière, elle songeait à l’endroit où elle était autrefois et non à celui où elle se trouvait à présent. La voix de son père lui manquait.
Dans les bruits blancs du vent, Mary entendit un téléphone sonner. Le bruit lui fit l’effet d’un coup de fouet. Cruel. Si le portable était dans son sac, et non en train de charger dans la cuisine, Gooch téléphonerait. Comme, elle en était sûre, il lui téléphonait en ce moment. Il lui avait probablement laissé un message à la pharmacie. Et à la maison. Elle l’imagina en train de la chercher partout, frénétiquement, comme si c’était elle qui n’était pas rentrée.