La miséricorde
Jack prit du mieux, s’affaiblit, reprit du mieux, traîna en longueur pendant des semaines et non des jours, tellement que même Eden mit en doute la miséricorde de Dieu. Le temps s’accéléra, et Mary vit l’eau trouble de la piscine devenir de plus en plus limpide, passer du vert au bleu. Le jour du nettoyage, ce ne fut pas Jesús García que le service dépêcha. Il avait été remplacé par un homme plus grand qui ne baissa pas le haut de sa salopette et n’utilisa pas de gants jaunes pour manipuler les comprimés. Mary était certaine que la disparition de Jesús avait quelque chose à voir avec sa terrible confession, et elle fut triste à l’idée de ne plus le revoir.
Le cercle de prière prit l’habitude de se réunir dans la chapelle de l’hôpital, mais Mary, malgré l’invitation d’Eden, refusa de s’y associer, convaincue que Jack avait besoin de l’attention soutenue des membres, et non des divagations d’une femme en quête de sens.
Le soleil se leva et se coucha, au gré des jours, tandis que Mary dansait au rythme d’une vie nouvelle. À l’aube, elle allait prendre le Los Angeles Times au bout de l’allée blanchie par le soleil. Pendant qu’Eden dormait ou se préparait à aller à l’hôpital, Mary lisait les petits caractères, accro aux nouvelles du monde comme elle l’avait été aux potins de vedettes.
À titre d’étudiante novice des journaux du matin, elle se rendit compte que les subtilités politiques lui échappaient toujours. Son incompréhension s’expliquait peut-être aussi par sa méconnaissance du pays qui l’accueillait. Elle lut avec intérêt un article sur l’attitude des électeurs devant les affiliations religieuses de candidats. L’auteur s’interrogeait sur les effets bons ou mauvais du dieu d’untel ou d’untel dans les sondages. Elle aurait voulu que Gooch soit à ses côtés pour combler ses lacunes et que Dieu leur dise à tous de cesser de la mêler à la politique, que diable.
Après avoir lu le journal, elle faisait le ménage, préparait des repas qui restaient intouchés. Puis elle montait dans la camionnette et allait passer l’après-midi avec les triplés, armée d’une boîte remplie de cure-pipes, de terre glaise, de colle et de paillettes. Elle fut ravie de constater que les triplés étaient des artistes enthousiastes et se souvint de la sensation que procurait le fait de créer. Et elle était heureuse de la compagnie de leur mère, dont l’amitié tombait à point nommé.
Tous les jours, elle téléphonait à St. John pour prendre des nouvelles d’Irma. Le soir, si elle ne gardait pas les garçons, elle allait faire une grande promenade dans les Highlands. Tous les deux jours, elle se rendait à la banque. Quelques retraits supplémentaires avaient été effectués. Quatre cents dollars. Quatre cents dollars. La dernière fois, elle avait découvert un retrait de cinq mille dollars, ce qui l’avait lancée dans une véritable spirale, car le sens lui en échappait. Un billet d’avion pour une destination lointaine ? Le remboursement d’une dette de jeu ?
En parcourant la jolie petite ville au volant de la camionnette qu’on lui avait prêtée, Mary avait remarqué d’autres messages commémoratifs peints sur la lunette arrière de voitures et de camions. Et il y avait tant de plaques personnalisées ! Tant d’autocollants sur les pare-chocs ! Tout le monde avait le sien. Elle aimait bien celui qui affirmait : Il faut parfois croire pour voir. Elle en vit aussi quelques-uns qui proclamaient : L’Amérique : à prendre ou à laisser. La déclaration, conclut-elle, était résolument antipatriotique. Elle réfléchit aux personnalités contrastées du Canada et des États-Unis, se demanda quelles conclusions Gooch en tirait, lui qui, où qu’il soit, fraternisait avec des Yankees. Elle l’imagina engagé dans des débats politiques enflammés dans le saloon d’une petite ville. Mais Ronni Reeves lui avait appris que les Américains parlaient rarement de politique, sauf avec ceux qui pensaient comme eux.
Gooch s’était fait des amis, elle l’aurait juré, et elle se demanda si, au sein de ce cercle, il avait trouvé une amoureuse. Aussi terrifiée soit-elle à l’idée de le perdre pour toujours, elle ne pouvait pas lui en vouloir pour les infidélités qu’elle lui prêtait en imagination. Elle comprenait sa solitude. Avait même quelques souvenirs fugaces du désir. Peut-être cependant restait-elle en partie emmurée dans le déni, car elle imaginait Gooch trop préoccupé par ses réflexions pour tomber amoureux.
Tous les jours, Mary passait par le carrefour. Parce que, se disait-elle, elle préférait la station-service voisine du terrain vague ou qu’Eden avait besoin de quelque chose au magasin du coin, et non parce qu’elle espérait entrevoir Jesús García. Elle arpentait le centre commercial en passant devant le service d’entretien des piscines. Pour l’exercice, se disait-elle, et non dans l’espoir de tomber sur lui à la fin de sa journée de travail. Ou encore elle épiait la boutique où il avait piqué une paire de sandales jaunes.
Lorsqu’elle savait qu’Eden passerait un long moment à l’hôpital, elle descendait sur la plage pour étudier les étoiles. Les matins où elle était debout de bonne heure, elle y retournait pour voir le soleil se lever au-dessus des falaises, transportée par la splendeur de la nature. En même temps qu’elle rapetissait, Mary grandissait.
Alors que tous les habitants de Golden Hills se gavaient de dinde rôtie et de tarte aux patates douces, Jack poussa son dernier souffle dans son lit de malade chronique, entouré d’Eden et de ses trois filles. Eden jugea de bon augure cette mort coïncidant avec l’Action de grâce. Les motifs de gratitude étaient nombreux. Vingt-cinq années de mariage avec l’homme qu’elle aimait. L’ultime miséricorde dont Jack avait fait preuve en pardonnant à ses filles qui vivaient dans l’erreur. Ou était-ce le contraire ?
Lorsqu’elle sortit de sa chambre, le matin des funérailles de Jack, Eden, habillée en noir de la tête aux pieds, avait l’air minuscule et effrayée. Mary l’entraîna vers la table du jardin, où elle lui servit une tasse de thé. Elles ne firent même pas mine de vouloir manger.
— La nuit dernière, j’ai rêvé de Jimmy, dit Eden.
Mary rêvait encore de lui toutes les nuits.
— J’ai rêvé que nous étions en train de jeter de la terre sur le cercueil de Jack. Puis, en levant les yeux, j’ai vu Jimmy. J’avais oublié qu’il était si beau. Il paraît qu’on oublie de quoi les morts avaient l’air. Il paraît que leurs traits s’effacent. Il paraît que, après un certain temps, on ne se souvient plus de leur visage.
— Vous n’allez pas oublier le visage de Jack.
— En me réveillant, j’ai eu le sentiment d’être en retard pour l’hôpital. Je suppose que je vais mettre un certain temps à m’habituer.
Mary hocha la tête, certaine qu’il en serait ainsi.
— Une des dames a dit qu’elle me trouverait une place dans le village de retraite de Westlake. On donne des subventions aux personnes dans ma situation. Tôt ou tard, je vais devoir y penser.
— Oui.
Mary admirait l’instinct de survie d’Eden.
— J’ai toujours pensé que je mourrais avec Jack. Pourtant, je suis encore là.
— Vous êtes encore là.
— Dieu a d’autres projets pour moi. Je dois m’en remettre à lui, c’est tout.
Eden poussa un profond soupir en regardant une grosse corneille noire se poser dans le grand eucalyptus derrière la piscine miroitante.
— Jack adore les oiseaux. Il avait l’habitude de les nourrir, ici, mais ils faisaient un tel gâchis. Après l’enterrement, nous allons libérer des colombes blanches. Le cercle de prière a tout prévu.
Mary prépara la nourriture pour la veillée funèbre, heureuse d’avoir un prétexte pour ne pas assister aux funérailles, car elle avait promis de garder les garçons de Ronni Reeves. Eden ne protesta pas, et Mary se demanda si c’était parce qu’elle n’avait parlé à personne de son fils perdu et de sa belle-fille venue l’attendre en Californie et que l’idée de ne pas avoir à fournir d’explications l’arrangeait. Peut-être aussi avait-elle compris que Mary n’aurait rien eu à se mettre. Avec son pantalon marine et le polo de Jack, elle aurait beaucoup trop détonné.
Les triplés furent tout excités de trouver Mary à leur porte.
— Qu’est-ce qu’on va bricoler aujourd’hui ? s’écrièrent-ils.
Ronni ne partait pas toujours tout de suite après l’arrivée de Mary. Le jour des funérailles de Jack, Mary recouvrit les garçons de sarraus et leur proposa de faire de la peinture aux doigts à l’extérieur. Tandis qu’ils éclaboussaient leurs toiles de couleurs, Ronni s’attarda près de la porte.
— Tu as vérifié le compte aujourd’hui ?
Mary fit signe que oui.
— Il a fait un autre retrait.
— Et tu as demandé de quel endroit l’argent était tiré ?
— On m’a répondu qu’on ne fournissait pas ce genre de renseignements au téléphone.
— Les salauds.
— Je suis sûre qu’il a ses raisons.
— Et s’il avait juste décidé de vivre en ermite, Mary ?
Évidemment, Mary avait envisagé ce scénario. Gooch disparu, mais pas présumé mort. Les gens font parfois des choses surprenantes.
— As-tu réfléchi à ce que tu allais faire ? l’interrogea Ronni.
Après le départ de Ronni, Mary nettoya les garçons couverts de peinture et punaisa leurs créations au tableau en liège de la cuisine. Elle ouvrit la porte du réfrigérateur, dégoûtée par l’odeur des restes du repas de l’Action de grâce. Lorsqu’elle leur proposa des sandwichs à la dinde comme collation, les garçons firent la grimace.
— La dinde, ça sent le pet, déclara Jeremy.
En imaginant les colombes battre des ailes au-dessus du cimetière, Mary tartina des tranches de pomme de beurre d’arachide.
— Moi, j’aime les beignes, dit Joshua sur un ton geignard.
— Moi aussi, avoua Mary.
Elle sourit en songeant à la pâtisserie Oakwood.
— Mais eux ne m’aiment pas, ajouta-t-elle.
— Tu donnes des beignes à tes enfants ? demanda Jeremy.
— Je n’ai pas d’enfants.
— Pourquoi ? fit Joshua en léchant le beurre d’arachide.
— C’est comme ça, répondit-elle en avalant la boule dans sa gorge.
— Si t’avais des enfants, tu leur donnerais des beignes ? lança Jacob.
— Des fois, je suppose. Mais ils ne sont pas bons pour le corps. Ils sont sucrés et gras.
— J’aime ça, moi, quand c’est sucrégras.
— Possible. Mais ton corps, lui, n’en veut pas.
— Oui, il en veut, rectifia Joshua. Si t’as des enfants, tu vas leur en donner, des beignes ?
Mary sourit et se leva de table pour couper court à la conversation sur les enfants et les beignes. Elle aperçut son reflet dans l’acier scintillant du réfrigérateur Sub-Zero : l’énorme polo, le pantalon d’uniforme qui, de jour en jour, lui semblait plus grand, l’éclat des repousses argentées au ras de son crâne. Elle consulta le calendrier punaisé au tableau en liège et compta les jours depuis ses noces d’argent. Cinq semaines.
Ronni Reeves arriva plus tard, un sac à la main et un sourire aux lèvres. Elle entraîna Mary dans le salon et tira des vêtements du sac : un jean à cordon, quelques jolies blouses et une longue jupe noire.
— Mais ils sont beaucoup trop grands pour toi, dit Mary.
Ronni rit.
— Ils sont pour toi !
— Pour moi ?
— J’étais au centre commercial, à Hundred Oaks. Comme tu n’es pas d’ici, je me suis dit que tu ne savais peut-être pas où aller pour faire des courses.
Mary prit les vêtements, consulta les étiquettes et se rendit compte qu’ils étaient trois tailles en dessous de ceux qu’elle portait d’habitude.
— Je n’entrerai jamais là-dedans.
— Essaie-les toujours. S’ils ne te font pas, j’irai les échanger.
— Combien je te dois ?
— Rien du tout. C’est moi qui te suis redevable, Mary. C’est égoïste, je sais, mais j’espère que tu ne rentreras jamais au Canada.
Mary éclata de rire et emporta le ballot de vêtements dans l’intimité de la salle de bains. Devant le miroir en pied, elle ôta son polo et son pantalon marine. L’affreux soutien-gorge gris, tout plissé à la hauteur des seins, pendait sous ses bras. Sa culotte, à force d’être lavée tous les jours, était difforme. Elle étudia son reflet. Un oreiller qui perd ses plumes, un ballon qui se dégonfle. Des couches d’épiderme vieillissant, privé de collagène, formaient des poches sur son pubis et des plis sur son torse. Elle se demanda où cela s’arrêterait.
Les vêtements lui faisaient. Ils étaient même légèrement trop grands. Elle s’imagina entrer à St. John, habillée de son jean à la taille élastique et d’une blouse impeccable, et trouver sa mère dans son fauteuil près de la fenêtre. Irma ne la reconnaîtrait pas, même si elle en était encore capable. Ronni accueillit avec ravissement le retour de Mary dans le salon.
— Tu as rajeuni de dix ans. Sauf que tu vas devoir faire quelque chose à propos de ces repousses grises.
Il faisait noir lorsque Mary revint chez Eden et elle fut surprise de trouver la maison déserte et déjà rangée. Tout était comme avant. Plus rien n’était comme avant. Elle fit le tour de la maison, jeta un coup d’œil dans chacune des pièces et trouva Eden dans la cour, les yeux levés sur l’eucalyptus, comme ce matin-là.
Eden aperçut Mary du coin de l’œil et leva le doigt pour lui intimer l’ordre de se taire, puis elle désigna l’arbre. Mary mit un certain temps à découvrir, au milieu des feuilles, la forme indistincte d’un hibou trapu, perché sur une haute branche grise.
— C’est une effraie, chuchota Eden. Mais elles ne sont pas vraiment effrayantes. Leur cri ressemble à celui d’un bébé.
L’oiseau s’envola, insulté.
— C’est à cause d’elles qu’il n’y a pas de chats errants par ici. Sans oublier les coyotes. Pas question non plus de laisser un petit chien passer la nuit dehors.
Mary s’avança vers la piscine, enleva ses chaussures et trempa ses orteils dans l’eau fraîche et propre.
— Tu as meilleure apparence, fit Eden en désignant les nouveaux vêtements. Tu as toujours eu un si joli visage. Je me souviens de m’être fait cette réflexion le jour de vos noces. Tu faisais une très belle mariée.
— J’avais perdu le bébé, dit Mary en agitant l’eau avec son pied.
Eden marqua une pause.
— Je sais.
Mary leva les yeux.
— J’ai perdu le bébé la veille. J’ai fait une fausse couche la veille. Avant les noces.
— Je sais.
Mary était sidérée.
— Quand nous sommes allés à l’hôpital pour te voir, Jack et moi, j’ai croisé le médecin et il m’a tout dit, de but en blanc, raconta Eden.
— Il vous a tout dit ?
— Il a cru que j’étais ta mère. Il m’a demandé si tu avais eu des crampes, la veille, et il a ajouté que tu avais probablement perdu… euh… que tu avais vraisemblablement perdu le bébé la veille, peut-être sans t’en rendre compte.
— C’est vrai.
— Même à ce moment-là, je savais que tu savais.
— Vous en avez parlé à Gooch ?
— Évidemment.
Ébranlée par la confession d’Eden, Mary cacha son visage dans le ciel.
— Il a dit que ça ne changeait rien.
— Ah bon ?
— Il a dit qu’il t’aimait. Il a dit que personne ne te connaissait aussi bien que lui.
Le secret de Mary n’en était donc pas un. Gooch était au courant depuis le début.
— Quand tu as perdu le deuxième bébé, je me suis dit que c’était une bénédiction, Mary. C’est la vérité. Je n’ai jamais cru que vous resteriez ensemble, tous les deux. Dans mon esprit, un enfant aurait seulement compliqué les choses. J’ai peut-être eu tort.
Mary hocha la tête avant de se détourner.
— Une des dames de l’église m’a invitée à une retraite à Santa Barbara.
— C’est bien.
— Je pars dans quelques jours. Je vais passer deux ou trois semaines là-bas. J’espère que tu vas rester, Mary, parce que l’idée de retrouver la maison vide… Et puis, tu voudras être là, au cas où Jimmy téléphonerait. Tu… Tu n’as pas changé d’avis à ce propos, non ? Tu ne songes pas à rentrer au Canada ?
Mary fit signe que non. Elle avait oublié le visage de Leaford.
Eden désigna la piscine qui étincelait sous les étoiles.
— Tu as fait venir un service pour la piscine.
— Ne vous en faites pas pour les coûts.
— J’ai vu quelqu’un ici ce matin. Si j’avais un maillot, je me baignerais maintenant.
— C’est froid.
— J’aime l’eau froide. C’est vivifiant.
— Allons-y, dit Mary, subitement.
— Je viens de te dire que je n’ai pas de maillot.
— Moi non plus.
Mary montra les arbres et la haute clôture en cèdre.
— Personne ne peut nous voir.
— Tu veux que je me baigne toute nue ? Je n’ai pas fait ça depuis quarante ans.
Eden promena les yeux autour d’elle.
À distance respectueuse l’une de l’autre, les femmes se déshabillèrent, puis, en évitant soigneusement de se regarder, elles escortèrent leurs corps fragiles jusqu’au bord de la piscine. Au contact de l’eau avec ses orteils crochus, Eden haleta, puis elle descendit lentement en poussant de petits cris. Mary laissa son corps nu glisser le long de l’échelle et tomba dans l’eau profonde en faisant des éclaboussures. Lorsqu’elle remonta pour reprendre son souffle, elle poussa un cri strident, et elles rirent toutes les deux comme des petites filles.
— C’est glacé ! fit Mary.
— Oui, mais ça fait du bien, répondit Eden.
— C’est vrai.
En état d’apesanteur, leurs corps fluides n’étaient plus des formes faites de chair et de sang. Ils s’étaient transformés en charges et en impulsions électriques qui libéraient des éclairs de peur et de chagrin. Elles nagèrent en silence, reconnaissantes de la présence de l’autre, de la magie des étoiles, de la froide étreinte de l’eau, de chaque souffle qui leur rappelait : Ah ! La vie, quelle histoire.