Le poids du chagrin
Sept kilos pour son père. Orin Brody était mort au printemps à cause d’un caillot de sang, d’une thrombose fourbe qui était remontée en ondulant de sa jambe à son poumon peu de temps après que Mary eut refermé la porte de son appartement avec vue sur la rivière de la ville voisine de Chatham.
— À demain, Murray, avait-il lancé.
Fidèle à son habitude, il avait utilisé le petit nom de Mary. Sa mère, elle, l’avait toujours appelée « ma chère ».
Le caillot de sang avait pris tout le monde par surprise, vu les antécédents médicaux d’Orin, marqués par les cardiopathies et la colite. Au moment de son autopsie, il pesait quarante-quatre kilos. Dans le noir, ce chiffre, qui avait piqué Mary à vif, résonnait encore à son oreille. Au cours de sa dernière année, Orin avait perdu tout appétit. Pour la nourriture, les sports à la télévision, la vie, entièrement, sans distinction. Son cadavre avait le même poids que la ronde Mary de neuf ans, à l’époque où le médecin avait chuchoté l’évidence à l’oreille de la svelte Irma. Quarante-quatre kilos. Obête. Mary excessivement développée. Orin cruellement réduit. Le poids du chagrin, oppressant, lui donna faim.
Le matin des funérailles de son père, elle était sortie du lit de bonne heure, au terme d’une nuit entièrement blanche, et avait mis le cap sur la salle de bains dans l’intention de se teindre les cheveux. Elle avait trouvé la boîte de teinture dans le sac de la pharmacie et l’avait ouverte avant de se rendre compte qu’elle avait pris la mauvaise : Éclats roux au lieu d’Éclats châtains. Résignée à supporter ses repousses argentées, elle était sortie de la salle de bains. Dans la chambre, Gooch, de sa grande main calleuse, s’occupait de son érection matinale. L’air coupable, il se redressa, haletant.
— Je pensais que tu te teignais les cheveux.
Plus excitée qu’indignée par cette habitude de Gooch, Mary, pendant un bref instant, s’était demandé ce qu’elle aurait ressenti si elle s’était assise à côté de lui et l’avait touché là, l’avait laissé flatter la chair de son dos, l’apaiser au moyen de caresses et de murmures, comme autrefois. Elle éprouvait un grand besoin de cet amour si fort, mais elle entendait distinctement les injonctions de son corps, qui ne souhaitait pas être touché.
— J’ai pris la mauvaise boîte, soupira-t-elle. Roux.
Plus tard, Gooch entendit un bruit dans la chambre et trouva Mary effondrée sur le lit. Elle n’avait succombé ni à un infarctus ni même au chagrin. Elle avait plutôt été terrassée par sa robe noire raide, déjà serrée lors des dernières funérailles, coincée sous ses bourrelets texturés. À la vue de son visage catastrophé, Gooch avait fermé les yeux et était sorti sans rien dire.
Enfermée dans la salle de bains, assise sur la cuvette, même si elle n’avait aucun besoin pressant à satisfaire, Mary avait gratté ses cuisses glabres, sans honte ni horreur particulières. Sa faim était constante, mais sa détestation d’elle-même venait par vagues. Les vêtements ne provoquaient pas nécessairement une aversion pour sa silhouette ; le plus souvent, elle en voulait aux articles inconfortables qui la serraient et la grattaient. Tous, à l’exception de sa chemise de nuit grise, lui irritaient ignoblement la peau. À la pharmacie, l’adoption des uniformes l’avait ravie : d’amples pantalons-tailleurs marine qui avaient pour but de conférer aux membres du personnel une aura de professionnalisme et dans lesquels ils avaient tous l’air affreux.
Les femmes s’étaient amèrement plaintes des uniformes, surtout Candace, avec sa taille de guêpe et ses seins en saillie, mais personne n’avait demandé son opinion à Mary. Durant une nuit d’insomnie, elle avait songé, sans la moindre trace d’apitoiement sur son sort, qu’elle était, au sens propre, le fameux éléphant lâché dans le magasin de porcelaine. À cause du secret qui l’entourait, son corps lui semblait plus illusoire. Son poids réel ? Sa vraie taille ? Elle seule était au courant. La nourriture cachée. Les collations en privé. Elle nourrissait le corps affamé qui lui avait été imparti, pliait devant l’énergie effrénée du manque, du manque permanent.
Agitée sur la cuvette, elle était passée d’un temps à un autre, selon l’inclination naturelle des pensées humaines, les allers-retours entre les souvenirs et les angoisses présentes, et elle s’était demandé quel prétexte crédible une fille pouvait inventer pour justifier son absence aux funérailles de son père. Puis on avait doucement frappé à la porte.
— Mary ?…
— Désolée, Gooch.
— Je pense que j’ai trouvé une solution, Mare. Je peux entrer ?
La vue du grand Jimmy Gooch arborant sa cravate étroite et son pantalon à plis lui donna le courage de se lever. Il lui tendit un pantalon noir qu’il avait emprunté au vieux Leo Feragamo, leur voisin court et replet, de même qu’une de ses propres chemises blanches amidonnées, qu’elle devrait porter ouverte sur le seul t-shirt blanc propre qui lui restait. Autour de son visage en forme de pleine lune, les racines de ses cheveux étincelaient comme des guirlandes de Noël. Elle cala un chapeau de soleil noir à large bord sur sa tête et se détourna du miroir. Gooch leva le pouce et déclara qu’elle avait l’air funky. La gorge de Mary se noua.
Pendant qu’ils roulaient en silence sur la route sinueuse longeant la rivière, Mary se demanda si un chagrin venait parfois seul ou si tous les trépas cachaient d’autres fantômes. Dans celui de son père, elle sentait la présence d’un défilé : l’érosion de la raison de sa mère, l’éclatement de son mariage, la disparition des bébés qu’elle avait nommés mais qu’elle n’avait pas connus.
Les funérailles eurent lieu par une journée de printemps inhabituellement chaude. Dans l’allée de la maison de retraite St. John de Chatham où sa mère en proie à la démence se languissait depuis des années, Mary sentit l’étreinte mauve des lilas. Elle s’arrêta pour en prélever quelques branches qu’elle mettrait dans un vase sur la table de chevet de sa mère, certaine que celle-ci ne pourrait ni apprécier ni comprendre le geste, elle qui ignorait tout des événements de ce jour, mais Mary se sentit moins triste à l’idée de lui apporter des fleurs. À la vue du bouquet, la réceptionniste grogna, expliqua d’un air pincé qu’il n’y avait plus de vase.
Irma était parquée dans la salle commune, soigneusement pliée dans son fauteuil roulant, ses boucles argentées bien bouffantes. Plus semblable à un arbuste en hiver qu’à un être humain, elle regardait au loin. Mary imagina qu’Irma lui souriait comme le faisaient les autres patients lorsque des membres de leur famille venaient leur rendre visite. Elle s’imagina blottie dans les bras cadavériques de sa mère. Mary, ma chère Mary, murmurerait-elle. Elle aurait aimé être embrassée par cette bouche béante, brûlait d’envie de toucher, d’être touchée, rêvait d’établir ne serait-ce qu’un fragment de contact avec l’Irma d’autrefois, la mère qui, en peignant doucement les cheveux de Mary, lui avait un jour confié :
— Ma mère arrachait les nœuds. Carrément. Si j’osais ne serait-ce que respirer, j’avais droit à un coup de brosse. Je m’en souviens encore. Jamais je ne te frapperais avec une brosse.
Ou par l’Irma qui avait un jour laissé tomber avec désinvolture :
— Tu as la plus belle écriture, ma chère.
Orin avait aimé Mary de la même façon, un peu à contrecœur, mais elle n’imputait pas à ses parents la responsabilité de son état actuel et ne leur en voulait pas de s’être montrés avares d’affection. Ils n’en avaient pas à revendre et lui avaient donné ce qu’ils pouvaient.
Quand Mary boudait, Orin avait l’habitude de répéter :
— Contente-toi donc de ce que tu as, j’en connais des pires que toi.
Lorsqu’il voulait qu’elle se taise, il faisait semblant de lui tendre une clé minuscule et disait :
— Chut. Ferme-la. Boucle-la.
Papa aurait détesté cet endroit, se dit Mary en éloignant sa mère absente des autres moribonds, heureuse que la maison de retraite se trouve en face du plus grand salon funéraire de Chatham. En poussant tant bien que mal sur le trottoir sa mère à la respiration sifflante et ses propres cuisses irritées, Mary songea qu’Irma était morte par étapes, dès ses cinquante ans. De petits fragments de son être s’étaient détachés d’elle, comme des sportifs quittent un terrain : la mémoire à long terme, la mémoire à court terme, la capacité de reconnaissance, la raison. Au moins, se rappela-t-elle, elle avait eu l’occasion de dire adieu à son père. À demain, Murray.
Réunis à l’extérieur, Jimmy Gooch le Géant et de vieux hommes voûtés faisaient circuler une flasque remplie d’une concoction maison qu’un membre de la parenté fabriquait encore dans son garage. En voyant sa femme pousser les restes de sa mère sur la rampe, Gooch agita la main et haussa les épaules en souriant faiblement. Sa façon à lui de dire : Ah ! La vie, quelle histoire. Elle hocha deux fois la tête avant de l’incliner, sa façon à elle de dire : Je sais.
Ah ! La vie, quelle histoire. Elle fut émue de penser au nombre de fois qu’ils avaient échangé de tels gestes au fil de leurs années de vie commune, puis contrariée de constater que Gooch ne se précipitait pas pour soulager les mains enflées de sa femme et pousser le fauteuil roulant. Peut-être était-il trop loin pour comprendre qu’elle était en sueur et à bout de souffle ; peut-être n’avait-il pas pris conscience des incapacités de Mary, de la même façon que les parents sont souvent les derniers à constater combien leurs enfants ont grandi.
Dévorée par l’envie de pouvoir vivre son deuil avec sa mère, mais heureuse d’être délestée du fardeau, Mary avait ramené la frêle créature à la maison de retraite après la veillée et avant le rassemblement au cimetière, où Orin et Irma avaient un lot double, non loin des autres Brody décédés. Bien avant la mort d’Orin et celle de M. Barkley, Mary avait passé de nombreuses heures d’insomnie à souhaiter la mort de sa mère, qui compléterait ou inaugurerait une série de trois, mais le corps palpitant d’Irma était un miracle de la biologie, en vie mais pas vivant. Peut-être ne comptait-elle pas.
Peu avant le décès de son père, Mary lui avait parlé de la sensation qu’elle avait d’être à la fois coincée et détachée de tout, de l’échec de ses tentatives d’optimisme, de son incapacité à voir le verre autrement qu’à moitié vide. Avec impatience, il avait répondu :
— Oublie le verre, Murray. Bois au tuyau d’arrosage du jardin et poursuis ton chemin.
Au cimetière, la cérémonie se déroula sur fond de chants d’oiseaux. Aux prises avec les tiraillements de la faim, Mary se fit la réflexion que l’esprit de son père avait été libéré par un pasteur qui ne le connaissait ni d’Ève ni d’Adam. L’homme demandait à Dieu d’accueillir l’âme d’Orin Brody, mais Mary savait pertinemment que le vieil Orin ne s’aventurerait jamais là-haut, à supposer qu’il soit au nombre des élus. Elle se le représenta sous la forme d’un nuage vaporeux en lutte contre des molécules d’oxygène dans l’espace aérien juste au-dessus de sa pierre tombale, heureux de rester là où il était, lui qui, sa vie durant, s’était accroché au comté de Baldoon. Orin et Irma, qui n’avaient jamais vu l’intérêt des voyages, avaient légué à leur fille leur méfiance vis-à-vis de l’errance.
Quant à la religion, Orin avait été élevé dans le catholicisme, foi à laquelle il ne s’était jamais vraiment conformé. Il ne l’avait donc pas exactement abandonnée en épousant Irma qui, malgré une éducation chrétienne, avait des idées bien à elle. Lorsque Mary l’avait interrogée à ce sujet, Irma avait répondu qu’ils n’allaient pas à son église parce qu’elle lui donnait des cauchemars et qu’ils n’allaient pas à l’église catholique parce que le prêtre était un ivrogne. Enfant, Mary avait vu des chrétiens effacer à la brosse à laver un graffiti du mur du Kmart. Les mots peints en lettres rouges dégoulinantes l’avaient beaucoup saisie : Où est Dieu quand on a besoin d’elle ?
Non, songea Mary, même la vapeur d’Orin Brody ne quitterait jamais Leaford, mais elle lança une prière vers les cieux, juste au cas. Elle leva les yeux au passage de quelques corneilles noires, qui soulevèrent la répugnance des amis et des parents du défunt. L’un des oiseaux descendit, se posa sur le cercueil rutilant, le parcourut de la tête aux pieds et s’arrêta pour examiner Mary Gooch, qui lui rendit un regard tout aussi lourd de haine. Lorsque l’oiseau s’envola, elle eut le sentiment d’avoir remporté une victoire.
Ayant trouvé les yeux de Gooch humides sous la frange des cils sombres, Mary eut envie de pleurer en compagnie de son mari. Elle avait éprouvé le même sentiment des années plus tôt en le voyant s’emparer d’un mouchoir lorsque Wayne Gretsky avait annoncé qu’il quittait les Oilers d’Edmonton pour les Kings de Los Angeles. Et le dimanche où des larmes avaient jailli de ses yeux pendant les dernières scènes de Qu’elle était verte ma vallée, film qu’ils avaient regardé sur leur nouveau téléviseur. Et aussi le jour lointain où son père à lui était mort : il avait sifflé toute une bouteille de Southern Comfort et pleuré après qu’ils eurent fait l’amour. Elle avait admiré son mari qui se sentait assez viril pour pleurer, mais elle s’était interrogée sur son incapacité à elle d’y parvenir.
Elle agita sa chemise blanche, dont le col était trempé de sueur, et se concentra sur son souffle ou plutôt sur son odeur, celle du fromage1, curieusement agréable à ses propres narines. Tout de suite après le cimetière, il faudrait toutefois qu’elle tamponne et poudre ses vallées et ses crevasses.
La nourriture. La faim. Les détails de la veillée funèbre, une véritable bénédiction. Des serviettes en papier et des verres en plastique sur la table à cartes. Des plats mijotant à feu doux dans le four. Pete et Wendy étaient à l’extérieur, mais Erika et Dave seraient là, comme Kim et François. Les Rowland, les Loyer, les Feragamo, les Whiffen, les Stieler, Nick Todino et sa femme, Phil et Judy. Les Merkel ne viendraient pas ; c’est à peine s’ils sortaient de chez eux. Du côté des Gooch, personne.
Le père de Gooch était mort dans un accident de voiture pendant leur dernière année à l’école secondaire de Leaford. À peine dix-huit mois après, sa mère, Eden, et son nouveau mari, Jack Asquith, Américain qui fumait cigarette sur cigarette et que Gooch surnommait Jack Assassin, étaient partis s’établir en Californie où, dans un lieu appelé Golden Hills, Jack possédait une fabrique de produits destinés aux animaux domestiques. Eden avait promis qu’ils continueraient de se voir, mais, au bout de quelques années, elle avait cessé de venir pour Noël. Mary avait demandé à Gooch de ne pas tenter de communiquer avec sa tragique sœur aînée, Heather, sans domicile fixe.
La voix de Gooch était devenue distante. Pas seulement dans la voiture qui les ramenait à la maison après les funérailles d’Orin, mais pendant les jours, les mois et les années de leur mariage. Elle crut l’entendre dire : « Répands mes cendres sur le terrain de golf, Mare. Le dix-huitième trou. C’est ce que je veux. »
Des feuilles avaient poussé aux branches des arbres les plus précoces et les pluies d’avril avaient peint le gris en vert. Impossible de ne pas sentir la présence du dieu de quelqu’un dans le paysage pastoral. La résurrection des champs de terre noire. La gloire des rayons plongeants du soleil. La promesse des asperges saturées de beurre et des fraises fraîchement cueillies. Mary vit la lumière pommelée éclabousser le profil de son mari et se demanda s’il pleurait son père depuis longtemps disparu et sa mère partie au loin, la bourse qu’on lui avait promise pour étudier et jouer au basket. Il pensait sûrement aux bébés, même si leurs noms, telles des malédictions, n’étaient jamais prononcés.
Gooch tendit la main au-dessus de sa tête pour ouvrir le toit capricieux de la camionnette, lequel ne pourrait plus jamais être refermé. Il lâcha le volant un moment pour toucher sa femme à travers le fourreau de laine du pantalon de M. Feragamo. Lorsque ses énormes doigts rencontrèrent le paillis de ses cuisses, elle se raidit.
— Ne bois pas trop, ce soir, mon chou, d’accord ? Demain, tu vas à Wawa.
— Viens donc avec moi.
Il avait lâché les mots si rapidement qu’elle avait feint de ne pas les avoir entendus pour lui donner l’occasion de se raviser. Mais il répéta :
— Viens à Wawa.
— Demain ?
— C’est une belle balade, Mare. Ça te changerait les idées…
— J’ai rendez-vous avec l’avocat, répondit-elle. Et je ne peux pas laisser maman.
Elle chercha son regard avant d’ajouter :
— Désolée.
Gooch ne s’était pas attendu à ce qu’elle dise oui. Il lui avait cent fois fait la même proposition. Viens avec moi à Montréal. Viens avec moi à Burlington. Viens, viens avec moi. Tu viens ? Viens avec moi. Il appuya sur le bouton de la radio et une chanson de Sly & The Family Stone envahit l’habitacle.
— Le vieil Orin va me manquer, dit-il.
Mary ferma les yeux et se laissa soulever par la musique.