Les appels perdus
Mary, qui nageait le matin et marchait en soirée, prit note de la métamorphose que subissait son corps, salua avec satisfaction les muscles qui se pointaient timidement sous les coussins dégonflés des tissus adipeux. Le poids qu’elle perdait, elle s’en rendait compte, traduisait simplement ses autres pertes, comme ses autres gains. Son appétit, comme Gooch, l’avait abandonnée.
Ce dernier continuait de retirer de l’argent du compte. Quatre cents dollars. Encore quatre cents dollars. Debout devant le guichet automatique, par une chaude journée ensoleillée, Mary s’était soudain demandé s’il était possible que les retraits soient stratégiques. Était-il de retour à Leaford, où il retirait de l’argent pour l’inciter à rentrer, elle, comme si c’était elle qui se cachait ? Peu vraisemblable. De la même façon qu’il était peu vraisemblable qu’il ait quitté l’État sans avoir à tout le moins passé un coup de fil à Eden.
Mary lisait des romans jusqu’à ce que sa vision s’embrouille et, au gré des jours, avalait de force de minuscules bouchées de pomme et de pain grillé. Cherchant à mieux aider Ronni Reeves, elle prit l’habitude de passer à l’épicerie pour garnir le Sub-Zero de fruits et de légumes frais. Elle sevra les garçons de leur régime d’aliments rapides et transformés, notamment en ajoutant aux périodes de bricolage des cours de cuisine à l’occasion desquels ils pouvaient concocter des trempettes pour les bâtonnets de carotte et de céleri et confectionner des muffins avec des bananes en purée et de la compote de pommes.
Mes garçons, avait-elle pris l’habitude d’appeler les triplés, qui se jetaient dans ses bras à son arrivée et s’accrochaient à ses jambes à son départ. Depuis le soir où il était venu dans l’intention d’enlever ses fils et de leur offrir une crème glacée, leur père n’était pas revenu, mais il avait informé Ronni de son intention de s’établir en Floride avec sa nouvelle petite amie. Ronni avait sangloté sur l’épaule de Mary : elle qui rêvait d’une réconciliation dut admettre qu’il n’y avait plus d’espoir. Mary avait flatté le dos de son amie et s’était retenue de dire que c’était mieux ainsi.
Tout de suite après l’Action de grâce, des lumières de Noël avaient fait leur apparition dans tout le voisinage, et les Willow Highlands brillèrent bientôt avec autant d’éclat que les rues de Las Vegas que Mary avait vues à la télévision. De minuscules ampoules clignotantes grimpaient sur les troncs épais des palmiers. Des lumières multicolores en forme de cônes enveloppaient des conifères d’une taille vertigineuse. Des lumières en forme de glaçons pendaient aux clôtures et aux gouttières où on ne voyait pas de feuilles mortes. D’une taille démesurée, des rennes et des pères Noël gonflables oblitéraient des fenêtres en baie. Des anges scintillants montaient la garde sur les toits. D’énormes bonshommes de neige synthétiques jalonnaient des pelouses vertes fraîchement tondues. On était encore à quelques semaines de Noël.
— Il finira bien par revenir, affirma Eden en bouclant sa valise le matin de son départ pour Santa Barbara. Il va sûrement rentrer pour Noël. Tu sais comme moi combien Jimmy aime Noël.
Mary avait hoché la tête et dit au revoir du haut des marches en songeant : Vous savez, Eden, il y a de bonnes chances qu’il ne revienne jamais. Elle se rendit aussi compte que sa belle-mère ne savait presque rien de son unique fils. Gooch détestait Noël.
Sur ce plan, ils étaient parfaitement compatibles, elle et lui. Aux yeux de Gooch, Noël était d’abord et avant tout une entreprise commerciale ; Mary, pour sa part, était perturbée par les aliments alléchants et la gaieté feinte. Au fil des ans, ils avaient passé l’après-midi de Noël chez Pete et Wendy ou chez Kim et François, avaient vu leurs enfants mal élevés descendre des sodas et dévorer des gâteaux, aussi odieux que des ivrognes. À l’heure du repas, Gooch et Mary allaient à St. John tenir compagnie à Orin et à Irma, partager la dinde tragique et les pommes de terre gluantes préparées d’avance par la cuisinière. De retour à la maison, seuls, ils déballaient les cadeaux qu’ils avaient choisis pour eux-mêmes en chargeant l’autre de les acheter. Pour Gooch, c’étaient invariablement des best-sellers à couverture rigide provenant de la librairie de Ridgetown. Pour Mary, du parfum et de la lotion pour les mains parce qu’elle n’avait pas d’autres idées.
Mary se réveilla dans la petite maison d’Eden, seule pour une deuxième semaine, en proie à la douleur désormais familière entre ses yeux. Elle pensa aux analgésiques qu’elle conservait dans son sac bleu, mais elle ne se leva pas pour aller les chercher. Elle tressaillit en percevant un mouvement dans le jardin et se rappela que c’était le jour de l’entretien de la piscine. Elle attendit, observa la silhouette de l’homme en train de ramasser les feuilles dans l’eau. Jesús García.
Luttant contre son envie de se précipiter dans la cour, elle prit sa blouse et son jean neufs à côté du lit et se glissa dans le couloir pour pouvoir s’habiller. Lorsqu’il sonna, elle avait eu le temps de se peigner et de se brosser les dents.
— Hé-Zou, dit-elle en ouvrant la porte.
Il sembla surpris de la voir.
— Bonjour, Mary, fit-il en lui tendant la facture.
— Entrez, je vais chercher mon sac.
Jesús García obéit et, pendant que Mary se rendait au salon, attendit.
— Vous voulez boire de l’eau ?
— Non, merci, répondit-il.
— Vous avez faim ? Le congélateur est plein de restes des funérailles.
— Les funérailles ?
— Mon beau-père est décédé. Il était malade depuis longtemps.
— Désolé.
— Je croyais que vous aviez démissionné, déclara-t-elle en riant pour cacher son embarras.
Comment, en effet, expliquer qu’elle ait remarqué son absence ?
— On a changé mon itinéraire. Puis on l’a changé de nouveau.
— Vous voulez que je vous fasse décongeler un muffin ? Du gâteau ?
À cette évocation, l’estomac de Mary se révulsa. Depuis l’incident du stationnement, où elle avait vomi le fast-food, elle avait à peine pris une bouchée de nourriture solide.
— Non, merci, Mary, dit-il gentiment en se préparant à sortir.
— Ne regrettez pas de m’avoir tout raconté, je vous en supplie, lança-t-elle. Ce qui est arrivé à votre famille, je veux dire.
Il s’éclaircit la gorge.
— Je n’en parle jamais.
— Je sais. Mais ne regrettez pas de m’avoir mise dans la confidence.
Il hocha sèchement la tête.
— Quand vous avez cessé de venir nettoyer la piscine, j’ai cru que…
— Je pensais que vous seriez rentrée au Canada, à présent.
— Je n’ai toujours pas eu de nouvelles de mon mari.
Il détourna le regard.
— Vous aviez raison à propos de l’océan, Hé-Zou.
— Vous y êtes allée ?
— C’est le meilleur endroit d’où observer les étoiles.
— Je n’y ai pas mis les pieds depuis des années.
— Je vous ai vu voler des chaussures, laissa-t-elle échapper subitement.
Il la regarda sans comprendre.
— Au centre commercial. Des sandales jaunes.
Il se tortilla dans ses bottes de travail.
— Ernesto était le jardinier du propriétaire.
— Ah bon ?
— Il lui a volé un mois de salaire.
— Ah bon ?
— Encore une paire, et nous sommes quittes.
Mary réfléchit à la manière dont les gens se volaient les uns les autres. Rationnellement. Impunément.
— Comment se porte Ernesto ?
— Bien. Mais il n’est toujours pas de retour au travail. Et vous, Mary ? Il y a un emploi qui vous attend chez vous ?
Elle secoua la tête.
— J’ai l’argent que Gooch m’a laissé. À m’entendre, on dirait qu’il est mort.
Ils furent interrompus par l’apparition de l’antique Chevy bleue dans l’entrée. Un homme décharné en sortit, un plat recouvert de papier d’aluminium à la main. Encore de la nourriture. La dernière chose dont Mary avait besoin.
— Bonjour, Berton, dit-elle en acceptant le plat.
Le vieil homme mesura Jesús García du regard, prit note de l’uniforme du service d’entretien des piscines et décida qu’il ne représentait pas une menace.
Jesús sourit à Mary.
— On se revoit la semaine prochaine.
Elle le vit se diriger vers sa fourgonnette à grandes enjambées. C’est à peine si elle entendit Berton dire :
— Je sais qu’Eden est à Santa Barbara. Mais viendrez-vous nous retrouver cet après-midi chez Shawn, Mary ?
Elle fut assaillie par la douleur entre ses yeux au moment même où elle secouait la tête pour refuser. Elle avait déjà accepté de garder des enfants, expliqua-t-elle. Une fois la fourgonnette et la Chevy parties, elle retira ses vêtements et alla nager nue dans la piscine toute propre.
Plus tard ce jour-là, après avoir fait la lecture aux garçons, joué au jeu du mouchoir, nettoyé les petits dégâts et reçu les baisers les plus tendres de la part de Jeremy, en général le plus réservé des triplés, Mary refusa la proposition de Ronni, qui l’avait invitée à prendre le thé glacé sur la terrasse. Elle avait mal entre les yeux. Elle avait prévu aller passer un moment au bord de l’océan, mais elle rentra plutôt chez Eden, étourdie par le manque de nourriture.
Lorsqu’elle ouvrit la porte, le téléphone sonnait. Elle souleva le combiné, n’entendit que de la friture.
— Allô ?
Pas de réponse. Encore un appel perdu. Elle ne se demandait plus si c’était Gooch à l’autre bout du fil.
Elle se rendit dans la cuisine, mais fut incapable d’ouvrir la porte du réfrigérateur qui, elle le savait, ne contiendrait rien d’appétissant. En fait, la plupart des aliments qui s’y trouvaient lui donneraient la nausée. Elle s’assit à la table. Je mangerai demain matin, promit-elle aux armoires. Mais elle prit conscience qu’elle dupait une fois de plus son vieil ami Demain. Demain, à qui elle avait promis l’équilibre. Demain, où elle s’efforcerait de trouver la grâce. Si elle n’avait pas été si fatiguée, elle serait restée debout jusqu’à l’aube et elle aurait prié pour qu’on lui accorde une dernière chance.