L’existence

Dans les pages publicitaires des journaux, Mary avait été agressée par des invitations à des dizaines de réveillons de la Saint-Sylvestre. Mary détestait la Saint-Sylvestre avec autant de passion que Noël. Elle avait passé de trop nombreuses nuits d’insomnie à faire des promesses à Demain, et les promesses faites au Nouvel An, les résolutions, semblaient avoir un caractère encore plus contraignant. L’année prochaine sera différente. L’année prochaine sera celle où j’apprendrai à me maîtriser. Je parlerai à Gooch. J’écouterai Gooch. J’accompagnerai Gooch quand il me le demandera. Bien avant de commencer à lire les journaux, elle était au courant des données relatives à la dépression du temps des fêtes. La spirale lui était familière.

Si, au cours des dernières semaines, elle n’avait jamais envisagé que Gooch puisse ne pas être de retour pour Noël, elle était à présent convaincue qu’il ne reviendrait pas avant le Nouvel An et peut-être pas avant son anniversaire à elle, en mars. Elle s’était extirpée de son ancienne vie, mais Gooch aussi, et il avait moins de raisons qu’elle de revenir. Elle avait même cessé de voir le solde du compte en banque comme un baromètre. Rentrerait ? Rentrerait pas ? Gooch était débrouillard. Peu importaient l’argent dont il disposait et l’endroit où il se trouvait, il survivrait.

En nageant, ce matin-là, elle pensa à Eden et à Jesús García qui, seuls, dépossédés des leurs, avaient poursuivi. En sortant de l’eau, elle sentit sa poitrine se serrer à la pensée de la petite maison de Leaford avec la porte au carreau cassé et les taches de sang sur les murs. Elle songea à Irma avec sa bouche béante et ses yeux enfoncés, distants. À la large rivière Thames où, enfant, elle avait patiné. Elle avait oublié le visage de Leaford, mais elle entendit son appel hivernal et austère.

En arrivant chez les Reeves pour célébrer Noël en compagnie des garçons, Mary plaqua de force un sourire sur ses lèvres. Lorsqu’ils se réunirent autour de l’immense sapin artificiel du salon, elle accepta les câlins et les baisers des triplés et sa gorge se noua à la vue des cadeaux qu’ils avaient fabriqués pour elle : leur photo dans des cadres qu’ils avaient eux-mêmes décorés à l’aide de paillettes et d’autocollants en forme de cœur. Elle leur fit chanter des cantiques de Noël et avala péniblement quelques bouchées de pommes de terre grumeleuses, que les garçons avaient eux-mêmes réduites en purée, ainsi que de la salade qu’ils avaient aidé Ronni à faire spécialement pour elle. À la fin du repas, Ronni était aussi crevée qu’elle, et il fallait encore qu’elle boucle leurs valises en prévision de leur voyage dans l’Est.

En embrassant son amie, Ronni lui donna l’assurance que la semaine serait vite passée.

— Toi, au moins, tu as une seule parente sur les bras, dit Ronni. Moi, vingt-quatre, et tous, sans exception, auront leur mot à dire sur ce qui nous est arrivé, à Tom et à moi. Rien que d’y penser, j’en suis malade.

— Ça va faire du bien aux garçons d’être dans leur famille.

— L’idée de te savoir seule avec ta belle-mère ne me plaît pas du tout.

Dans la camionnette, Mary se mit en route vers la maison, mais, spontanément, elle rebroussa chemin et décida d’aller au bord de l’océan pour observer les étoiles. Au carrefour, elle jeta un coup d’œil dans le terrain vague et, à sa grande stupeur, vit Jesús García seul près du poteau d’électricité. Lorsque le feu passa au vert, elle entra dans le terrain vague. En reconnaissant la Dodge Ram, il sourit de toutes ses dents.

— Mary ! cria-t-il, surpris et confus.

Il s’approcha du véhicule et s’arrêta à la vue des cheveux argentés coupés ras.

Elle porta la main à son crâne.

— C’est affreux, hein ?

— Ça vous va bien.

— Je descends voir l’océan. Laissez-moi d’abord vous ramener chez vous.

— Vous n’avez rien de mieux à faire ?

Elle rit.

— Non.

Il monta dans la camionnette.

— Dans ce cas, je vous accompagne.

— Sur la plage ?

Il hésita, indécis.

— Si ça ne vous ennuie pas.

Les joues écarlates, elle sortit du terrain vague poussiéreux et s’engagea sur la longue route accidentée.

— Vous allez peut-être voir une autre étoile filante, ajouta-t-il en lui décochant son sourire étincelant.

Chemin faisant, Mary lançait des regards de côté à son passager.

— Vous avez dit que vous n’aviez pas été au bord de l’océan depuis des années. Pourquoi ?

— Le temps. Les circonstances. J’ai d’autres obligations.

— Mais vous aviez l’habitude d’y aller avec votre famille ?

— Nous avions l’habitude d’y aller, oui. Mais jamais pour nager. J’avais quinze ans quand nous avons quitté le Michigan pour venir ici. Cet été-là, un garçon de quinze ans s’est noyé. Ma mère m’obligeait à m’arrêter quand j’avais de l’eau aux genoux. Elle avait peur que les contre-courants m’emportent.

— Ça me rappelle ma mère. L’hiver, elle avait peur que la glace se casse sous moi.

— Ma mère a fait un rêve, elle a eu une vision de moi noyé dans l’océan.

— C’est terrible. Quelle terrible chose à dire à un enfant.

— Je ne sais pas nager. Encore aujourd’hui, je m’arrête quand l’eau m’arrive aux genoux.

— Mais vous êtes tellement fort.

— Je ne laissais pas mes garçons aller plus loin non plus.

— Votre femme vous trouvait fou ?

— Elle croyait aux visions, elle aussi. Aux miracles.

Mary n’eut pas besoin de lui demander s’il croyait à ces phénomènes-là, lui.

— Elle était du genre à faire un vœu à la vue d’une étoile filante, avança Mary.

— Évidemment.

— Je n’ai jamais beaucoup nagé, lui confia-t-elle.

— Vous aviez peur ?

— Pas de l’eau.

Ils firent le reste du trajet en silence, apaisés par le mouvement des collines.

Une fois garés au bord de la route, ils décidèrent de s’offrir une courte balade sur la plage. La nuit était tombée, mais Mary se sentait en sécurité auprès de Jesús, puisait dans sa force celle de progresser dans le sable.

— Il fait tellement noir, dit-elle.

— C’est pour ça qu’il n’y a pas de meilleur endroit pour observer les étoiles.

— Comment dit-on « étoiles » en espagnol, Hé-Zou ?

— Estrellas.

— Es-tre-yas, répéta-t-elle.

Levant les yeux, Mary regarda le ciel et fut soudain toute triste à la pensée de la communauté d’âmes à laquelle elle avait autrefois appartenu, debout sur les carreaux froids, le nez dans le réfrigérateur, une seringue dans le bras, une cigarette au bec. Elle inhala l’air salin, se concentra pour tout enregistrer : l’eau, la brise sur son crâne presque rasé, les estrellas éblouissantes devant elle.

Au bord de l’eau, ils ôtèrent leurs chaussures et remontèrent le bas de leurs pantalons. Heureuse du couvert de la nuit, Mary demanda :

— À qui est-ce que je vous fais penser, Hé-Zou ? Ce jour-là, vous avez dit que je vous rappelais quelqu’un.

— Mon institutrice de cinquième année. Mlle Maynard. Mary Maynard.

— Je vous rappelle votre institutrice ?

— L’année de mes dix ans, je me suis cassé la jambe. C’était en novembre. Pendant les récréations et à l’heure du midi, je devais rester avec elle. Elle me donnait de la réglisse en ficelle et du travail supplémentaire. Elle disait que j’étais brillant. Une fois, elle m’a embrassé sur le front. J’aurais voulu que le printemps n’arrive jamais.

— Elle me ressemblait ?

— Elle prononçait mon prénom comme vous : Hé-Zou.

— Elle était grosse ? Comme moi ?

— Oui, répondit-il simplement. Elle sentait les biscuits. De jolis yeux verts. J’avais drôlement le béguin pour elle.

L’océan consignait leur passage dans le sable.

— Allons de ce côté, proposa Jesús.

— Hé-Zou ? fit-elle. Je ne vous vois plus.

Il fit un pas en arrière, la trouva au bord de l’eau.

— Prenez ma main.

Elle tendit la sienne, chercha ses doigts, éprouva un choc délicieux au contact de leurs paumes. Ils marchèrent, laissant dans le sable des empreintes que l’eau bouillonnante emportait aussitôt. Elle ne se rappelait pas la dernière fois que Gooch l’avait prise par la main. Si elle avait su ce qui se tramait, elle ne l’aurait jamais lâchée.

— Vous voyez la crête là-bas ? demanda Jesús en désignant une ombre légère dans le lointain. C’est le meilleur endroit d’où observer les baleines. Elles viennent tout près.

— J’aimerais bien voir ça.

— Elles migrent au printemps.

Mary s’arrêta, frappée par une révélation soudaine.

— Je ne serai plus ici au printemps.

— Votre mari sera revenu avant.

Comme lui, Mary se mit à observer le ciel.

— Mon mari ne va pas revenir.

— Vous avez eu de ses nouvelles ?

Elle secoua la tête dans le noir.

— Non. Je voulais juste prononcer les mots à voix haute. Pour voir quel effet ça fait.

— Et c’est comment ?

— Comme je l’imaginais, en gros.

— Vous avez fini d’attendre ?

Elle sombra dans le silence.

Les mains sur ses épaules, Jesús la força à regarder les étoiles.

— L’automne est un bon moment pour observer la constellation d’Andromède.

Elle suivit du regard la main qu’il pointait.

— Persée. Et là, en bas, vous voyez le V ? C’est Andromède. Et, en dessous, le carré : Pégase.

Il interrogea le ciel encore un peu.

— Les poissons. Vous les voyez ?

— Les poissons… En principe, c’est moi. Artistique et sensible.

— Vous l’êtes ?

Dans le noir, elle se tourna vers lui, prit son visage entre ses mains et pressa sa bouche contre la sienne, dans un élan aussi surprenant pour l’embrassé que pour l’embrasseuse. Sentant les lèvres de Jesús froides et rigides, elle s’arrêta.

— Désolée.

— Il ne faut pas.

— Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça.

— C’est oublié, dit-il sèchement. Venez. Marchons.

L’humiliation provoquait en elle une sensation cuisante.

— Je ne m’imaginais pas que… Je n’imagine pas que…

— Je vous en prie, Mary.

— Je sais pourquoi j’ai fait ça, avoua-t-elle. J’ai peur. J’ai peur qu’on ne m’embrasse plus jamais. Mon mari ne va pas revenir.

Mon mari ne va pas revenir. La brise océane balaya les mots et les jeta aux parques pour en faire un destin.

— Venez. Marchons, répéta-t-il.

Il avançait rapidement en l’entraînant par la main. Elle faillit trébucher.

— On peut s’arrêter ? S’il vous plaît ?

Il s’arrêta.

— J’ai été la femme de Gooch pendant vingt-cinq ans.

— C’est long.

— Si je ne suis plus la femme de Gooch, je ne sais pas qui je suis.

— Vous allez devoir improviser, au fur et à mesure.

— Qu’est-ce que je vais faire, Hé-Zou ?

— Vous allez faire ce que vous faites.

— Mais je ne fais rien.

— Alors il faut faire quelque chose, Mary.

— Si seulement c’était si facile…

— Qui a dit que ce serait facile ? demanda-t-il. Dites-vous que le pire est derrière vous.

— Je ne lui ai pas dit adieu. Je crois que c’est ça, le plus dur.

Puis elle se rappela que cet homme avait été, de façon cruelle, privé d’adieux, lui aussi.

— Je suis désolée, Hé-Zou.

Il dégagea sa main et, d’une voix sèche, déclara :

— Ne me plaignez pas. S’il vous plaît. J’ai horreur qu’on ait pitié de moi.

Elle fut saisie par la vitesse de sa transformation.

— Je ne voulais pas…

— Ne comptez pas sur moi pour vous fournir des réponses, Mary. Je ne parle pas de ça. Je n’y pense pas. Je n’ai pas de stratégies de survie. Je m’en remets aux bons vieux clichés, comme tout le monde — un pas à la fois, un jour à la fois. Je ne veux surtout pas que vous vous fassiez de fausses idées.

Elle ouvrit la bouche.

— Ne me dites pas que vous êtes désolée. Ne vous excusez pas. S’il vous plaît. Ne dites rien.

Entre eux, l’énergie n’était plus la même. Le lien s’était rompu. En se traînant les pieds dans le sable, ils rejoignirent la route où ils avaient laissé la camionnette. Ils rentrèrent à Hundred Oaks dans un silence épais, tels des amoureux après une prise de bec. Ils ne savaient ni qui avait porté le premier coup, ni où ils avaient mal, ni comment tout avait commencé.

Devant la maison de Jesús García, Mary attendit. Il avait posé la main sur la poignée.

— Bonne nuit, dirent-ils en même temps.

Il s’engagea dans l’allée, puis revint vers elle au pas de course. Elle fit descendre sa vitre en massant son sternum, à l’endroit où son cœur était cassé en deux.

— Noël, fit-il en grimaçant.

— Oui.

— Dans deux jours.

— C’est vrai ? Oui, vous avez raison.

— Votre belle-mère sera de retour ?

Mary hocha la tête.

— Oui.

— Vous mentez.

— Elle reste à Santa Barbara.

— Vous allez être seule.

— Ça ne fait rien.

— Vous ne pouvez pas rester seule à Noël.

— Ça ne fait rien.

— Vous allez venir ici.

— Non, c’est impossible, Hé-Zou. Les membres de votre famille seraient mal à l’aise.

— Ils ne remarqueront même pas que vous êtes là.

Il sourit de son sourire étincelant.

— Je vais passer vous prendre avec la camionnette. En matinée, pendant qu’ils seront à l’église. Inutile de discuter.

Mary hésita puis elle répondit :

— Merci.

La bonté des inconnus. Elle se dit que quelqu’un s’était sans doute montré aimable avec Jesús dans les jours suivant la terrible perte qu’il avait subie et qu’il retournait simplement la faveur cosmique. Elle s’éclaircit la gorge.

— Je sais que vous ne pensez pas que… Je sais que vous n’envisageriez jamais de…

— C’est bon d’être avec quelqu’un de nouveau, dit-il.

— Oui. Oui, c’est vrai.

— Je passe vous prendre à dix heures.

Elle hocha la tête, se crispa lorsque la douleur monta de son cœur à l’espace entre ses yeux.

— Ça va ?

— Oui, mentit-elle.

— Vous êtes sûre ?

Elle fit signe que oui.

Jesús García se retourna deux fois en franchissant la courte distance qui le séparait de la maison et la salua de la main avant d’entrer.

Sur la route des Willow Lowlands, les profondes inspirations que Mary tenta de prendre pour s’apaiser la laissèrent à bout de souffle. La douleur entre ses yeux était insupportable.

Dans la cuisine, elle sortit les analgésiques de son fourre-tout. Son cœur battait au rythme des stridulations du grillon, derrière les portes en verre coulissantes.

— Écoutez-moi rugir, pensa-t-elle.