Séquence onirique

La sonnerie du téléphone s’infiltra dans le rêve tourmenté de Mary Gooch et la pourchassa à la manière d’une guêpe agressive dans le paysage aride de Leaford. Encore enfoncée dans le sommeil, elle asséna une tape à l’appareil. C’était Joyce, de St. John : le chèque était en retard, on avait besoin de sa signature pour les nouveaux médicaments d’Irma et on avait changé le jour du repas-partage, qui aurait lieu le mardi soir. Mary raccrocha après avoir grommelé quelques formules de politesse signifiant qu’elle avait compris. Puis elle se secoua, en proie à des souvenirs douteux. Gooch était parti ? Sylvie Lafleur n’était pas une garce démoniaque ? Et l’accident du stationnement. Avait-il bien eu lieu ? Et le solde du compte ? Les heures précédentes, aussi déroutantes dans la vie qu’elles l’auraient été au cinéma, lui faisaient l’effet d’une séquence onirique.

Le téléphone sonna de nouveau et elle prit l’appareil sur ses genoux pour répondre.

— Oui, Joyce, dit-elle, car celle-ci avait la manie de rappeler au sujet d’un détail oublié. Oui. Je prépare le gâteau pour la tombola.

Où es-tu, Gooch ? Pourquoi y a-t-il vingt-cinq mille dollars dans notre compte en banque ? Après avoir composé le numéro du portable de Gooch, qu’elle avait rapidement appris par cœur, elle attendit la voix familière de l’inconnue. Le ciel liquide laissait croire qu’il était minuit, mais l’horloge indiquait sept heures quinze. Elle avait dormi pendant quelques heures à peine.

— C’est Mary Gooch. Encore. Désolée. Vous voulez bien dire à mon mari que je me fais énormément de souci pour lui ? J’aimerais beaucoup qu’il me rappelle. Il est sept heures quinze.

Parfois, à la lecture des réponses d’une vedette à un questionnaire, Mary tentait, à partir de quelques questions, de saisir l’essence de cette vie. « Votre moment le plus heureux ? » « Votre plus grande réalisation ? » En réponse à « L’expression que vous utilisez le plus souvent ? » Mary répondait sans hésiter : « Désolée. » Avec un manque gênant de discernement, elle s’excusait de sa façon de manger. « Votre plus grand regret ? » Ne pas avoir avoué à Gooch la fausse couche qu’elle avait faite la veille de leur mariage. « Votre plus grand amour ? » C’était évident. « Votre plus grande extravagance ? » Idem. « Votre plus vilaine habitude ? » Idem. Mary enviait les joueurs et les buveurs, dont la dépendance ne se voyait pas nécessairement à l’œil nu. « Votre trait physique le plus avantageux ? » Ses yeux, forcément. « Votre plus grande aventure ? » Rien à déclarer. Et, comme elle ne s’était pas encore fixé d’objectifs dans la vie, elle sautait aussi « La réalisation qui vous inspire la plus grande fierté ». À la pensée des réponses que fournirait Gooch, pour peu qu’il ait le courage de se montrer honnête, elle frissonna.

Au bout du couloir taché de sang, le Kenmore chanta et, tel le marin condamné, Mary, en réponse au chant de la sirène, souleva ses pieds du lit et les posa sur la moquette avec un bruit sourd. Le réfrigérateur bourdonna plus fort, d’un ton suraigu, mais elle ne parvint pas à convaincre le reste de sa masse de s’arrimer à ses jambes en attente. Elle marqua une pause, sa respiration sifflante enterrant l’appel en provenance de la cuisine. Le téléphone sonna et elle tendit la main vers le combiné.

— Oui, Joyce ?

Silence. Le bruit d’une respiration.

— Gooch ? lâcha-t-elle.

Elle sentait l’oreille de Gooch à l’autre bout du fil, le poids de sa tristesse, la profondeur de son amour. Elle songea aux centaines de choses qu’elle avait prévu lui dire, mais elle fut impuissante à en faire descendre une seule de son cerveau à ses lèvres.

— Reviens à la maison, Gooch, finit-elle par articuler. Peu importe ce qui s’est passé, on trouvera une solution.

Il y eut un silence, puis une voix familière, féminine, sournoise.

— Mary ?

Wendy. Elle téléphonait du restaurant au bord du lac.

— Mary ?

Mary hésita à son tour. Elle se racla la gorge.

— Nous ne pourrons pas venir, ce soir, Wendy. Nous avons eu un empêchement.

— Un empêchement ? répéta Wendy. Mais c’est votre anniversaire, Mary. Nous sommes tous là. Qu’est-ce qui se passe avec Gooch ? Vous vous êtes disputés ? C’est grave ? Je pense que vous nous devez des…

Wendy en avait encore long à dire et, lorsque Mary raccrocha, elle était bien lancée. Mary les imagina réunis tous les six autour de la table qu’elle avait réservée des mois plus tôt, avec vue sur le vaste lac aux eaux houleuses. Après les « Mon Dieu » et les « Merde » initiaux, sans parler des autres obscénités qui avaient sans doute ponctué l’annonce de Wendy, ils décideraient vraisemblablement de rester et de manger comme prévu. Wendy se régalerait du malheur des Gooch et assommerait les autres en leur parlant avec amertume du temps qu’elle avait consacré à la préparation de leur album d’anniversaire. Pete se demanderait pourquoi Gooch ne lui avait rien dit, hormis la question qu’il lui avait un jour posée :

— Es-tu heureux ?

— Es-tu tombé sur la tête ? lui avait répondu son plus vieil ami.

Au moment du dessert, Kim fusillerait du regard François, qui avait l’œil baladeur. Personne ne s’étonnerait de la rupture de Jimmy et de Mary Gooch. Depuis le début, ce n’était qu’une question de temps.

Mary fixa le téléphone en se demandant si elle devait prévenir la police. Que raconterait-elle, au juste ? Une somme de vingt-cinq mille dollars était mystérieusement apparue dans son compte en banque et son mari n’était pas rentré à la maison. Le scénario était en soi incriminant. Elle fit appel à sa foi sporadique en Dieu, l’implora de faire un miracle préemptif. Faites seulement que Gooch rentre à la maison, supplia-t-elle.

Le téléphone sonna. En réponse à sa prière. Son cœur bondit. Puis, à l’autre bout du fil, elle entendit la voix de baryton du Grec, et elle se prépara au pire. Mais il n’avait pas eu de nouvelles de Gooch, lui non plus. Comme Mary, il était de plus en plus inquiet et désemparé. Ses questions prirent la forme d’un interrogatoire en règle, et Mary eut la sensation de se trouver sur le banc des accusés. Le Grec lui demanda une fois de plus si elle avait vérifié le compte en banque, et elle lui répondit que non. Elle avait fait son lit, comprit-elle. Il fallait maintenant qu’elle s’y couche.

Dans la chambre, elle ouvrit violemment la porte du placard. Tout était à sa place. D’un côté, les rares vêtements de Gooch, pris à la boutique pour hommes de grande taille à Windsor ; de l’autre, son propre fouillis d’horreurs de forte taille achetées à rabais. Mary n’avait encore jamais cherché de preuves d’infidélité, mais elle avait lu assez de courriers du cœur et vu assez d’émissions aux heures de grande écoute pour savoir quoi chercher. Des taches de rouge à lèvres sur les cols. Non. Une odeur de parfum ? Elle ne sentait rien, rien du tout. Un cheveu blond solitaire. Non. Des mots d’amour ou des numéros de téléphone sur des bouts de papier pliés en carré dans les poches de ses jeans. Non. Elle fouilla derrière les manteaux d’hiver, où ils conservaient leurs boîtes remplies de cartes, de photos et de cassettes pour le magnétoscope, mais elle ne trouva rien de louche. Elle referma la porte et parcourut la chambre des yeux. Sur la commode, elle aperçut une boîte à chaussures sur laquelle était écrit « Documents pour le travail ». Elle était ouverte, le couvercle de travers, et remplie à ras bord de reçus froissés. Elle examina les diverses factures d’essence et de repas que Jimmy soumettrait au Grec pour se faire rembourser.

Elle mit la main sur l’addition d’un restaurant de Toronto et remarqua la date, le mois précédent, et l’heure, le début de l’après-midi. Le titulaire de la carte, James Gooch, avait pris la « s. du j. », le « sand. poul. gr. » et deux bières pression dans un bistro de Queen Street. Il ne lui avait pas parlé de ce voyage à Toronto.

En voyant au passage son reflet dans le miroir, Mary songea aux centaines d’enquêtes criminelles qu’elle avait vues à la télévision. La recherche de preuves, le frisson de la justice. Elle s’installa sur le lit pour étudier les reçus de plus près. Rien d’inquiétant. Pas de notes de motels ni de factures de bijouteries ou de boutiques de lingerie. Les reçus les plus choquants étaient ceux des stations-service. Jamais elle ne se serait doutée qu’il coûtait si cher de faire le plein du camion de livraison. Pas étonnant que la planète soit en péril ! Elle mit la main sur la facture d’un atelier de débosselage de Leamington. Gooch avait évoqué des ennuis avec le camion. Il y avait une ordonnance pour des somnifères rédigée par le Dr Ruttle, mais jamais utilisée. Mary s’en étonna puisque Gooch dormait comme un bébé. Les autres additions ne faisaient que confirmer la prédilection de Gooch pour les repas sains et son penchant pour la bière pression à midi.

Mary avait presque terminé son examen de la boîte lorsqu’elle mit la main sur une autre addition d’un restaurant de Toronto. Le même, en fait, une semaine plus tôt. Omelette aux blancs d’œufs et bière pression. Et encore une autre de la semaine précédente : le poisson du jour, une salade et une bière. Et une autre et encore une autre. Deux fois la même semaine. Et encore une. Gooch ne lui avait pas dit qu’il était allé à Toronto à six reprises au cours des derniers mois, mais elle ne lui avait rien demandé non plus. En soi, cela ne prouvait rien. Au fil des ans, il s’y était rendu souvent pour prendre des articles spéciaux que le Grec avait commandés auprès de divers fabricants. Lorsqu’il finirait par rentrer, elle n’aurait rien de concret à lui reprocher. Il aimait le Bistro 555. Et alors ? C’était son droit.

Le réfrigérateur bourdonnait, mais Mary ne l’entendait pas à cause du tic-tac du réveille-matin. S’il te plaît, appelle-moi. S’il te plaît, appelle-moi. Elle fixa le plafond, comme elle l’avait fait un millier de fois auparavant, et vit une large fissure, juste au-dessus du lit. Là depuis toujours, elle s’était élargie, allongée, mais Mary ne l’avait jamais remarquée. Ou encore elle était mystérieusement apparue durant la nuit, de la même façon que Gooch avait disparu.

Mary s’empara de nouveau du téléphone et composa le numéro de Gooch. Le moment venu, elle dit :

— C’est encore la femme de Jimmy.

Après une hésitation, elle ajouta :

— Vous voulez bien… lui souhaiter un joyeux anniversaire de mariage ?

Les yeux rivés sur la fissure, elle se rappela l’instant où son corps s’était retrouvé allongé sur les feuilles humides. Dans son souvenir, cependant, son esprit survolait non pas son propre corps, mais plutôt celui de Gooch. Sur cette image, Mary abandonna le chaos de la conscience au profit de la lucidité des rêves.