Symbiose

À Leaford, personne, à commencer par Mary Brody elle-même, n’aurait pu prévoir qu’elle perdrait tant de poids à l’aube de sa dernière année d’études secondaires. Irma se dit que sa fille avait commencé à s’intéresser aux garçons. Au sein de la brigade de meneuses de claques, Kim et Wendy, qui l’observaient tour à tour avec pitié ou mépris depuis la maternelle, décrétèrent qu’elle avait suivi le régime aux pamplemousses dont un magazine avait vanté les mérites. Orin conclut que sa fille avait simplement mis du temps à perdre sa graisse de bébé ; après tout, il n’y avait pas de gros dans sa famille ni dans celle de sa femme. Les garçons de l’école secondaire de Leaford ne se posaient pas de questions sur son secret, mais ils poussèrent tous un soupir d’extrême soulagement : Mary Brody était devenue superbe, tout d’un coup, sans perdre ses 3-S, nom de code pour « super seins sauteurs ».

Cette année-là, les fraises furent précoces et, conformément à la tradition de la famille Brody, Orin, Irma et Mary se rendirent à la grosse ferme de Kenny, près du lac, derrière Rusholme, pour remplir des boîtes peu profondes de baies juteuses, dont ils tireraient des tartes et des tartelettes savoureuses, à moins qu’ils ne décident de les faire bouillir avec de dangereuses quantités de sucre pour préparer des confitures en prévision de l’hiver. En sortant de la voiture dans le stationnement boueux, Irma prit le visage de Mary dans ses mains délicates et lui ordonna sévèrement :

— On est là pour cueillir. Pas pour manger.

Orin et Irma, en cueilleurs chevronnés, se mirent aussitôt au travail. Pliés à la taille, leurs mains se déplaçant à un rythme frénétique, ils parcouraient des yeux les feuilles basses, à la recherche de trésors rubis. Comme elle ne pouvait pas se pencher aussi facilement, Mary s’assoyait sur son séant et, en crabe, passait d’un plant lourd de fruits au suivant. Elle ne comptait pas cueillir au même rythme que ses parents. Et eux ne se retournaient jamais, pas même une seule fois, pour voir si elle mangeait au lieu de cueillir. Chaque baie parfumée était en soi un monde sensuel. Sucrée. Acidulée. Granuleuse. Musquée. Juteuse. Grumeleuse. Soyeuse. Limoneuse. Lisse. Ça suffit, s’ordonnait-elle. Une dernière, ajoutait-elle.

Quelques jours plus tard, pendant qu’elle remuait une casserole remplie d’une lave volcanique rouge (l’année précédente, elle avait goûté la confiture en ébullition et s’était brûlée les lèvres si gravement que le Dr Ruttle avait dû lui faire une ordonnance), Mary avait senti une agitation soudaine dans son estomac ; suant à grosses gouttes, elle avait laissé tomber la cuillère et s’était précipitée aux toilettes, où elle avait laissé jaillir une effluence qui sentait si fort la fraise que, de toute cette année-là, elle avait été incapable d’avaler une seule cuillérée de confiture. Depuis toujours, elle était fascinée par les résidus de son corps, comme, supposait-elle, tous les humains l’étaient ou auraient dû l’être, et avait l’habitude d’étudier ses déjections.

Elle se demandait pourquoi ses crottes flottaient ou, au contraire, coulaient comme des ancres. Elle s’émerveillait de leur ténacité. Admirait leur cohésion. Éprouvait de la fierté lorsqu’elles ne se rompaient pas au point d’entrée, se sentait dupée lorsque des forces explosives les catapultaient au-delà de son champ de vision. Honteuse de sa révoltante curiosité, elle appréciait malgré tout les teintes automnales ocre de sa merde et ses parfums variés lui procuraient une vive satisfaction.

Ce jour-là, elle observa, en se levant pour procéder à une inspection en règle, un phénomène inédit, lequel ne l’incita pas à s’enfuir ni à appeler Irma à grands cris. La chose en question la poussa plutôt à se pencher, à s’approcher, à examiner. C’était grouillant. Ondulant. Dansant. Accueillant. Jubilant. Plein de vie. En découvrant les petits envahisseurs sans membres, Mary, pour la première fois, d’aussi loin qu’elle se souvienne, se rendit compte qu’elle n’entendait pas l’obête. Dans le monde de sa flore et de sa faune personnelles, une bataille muette avait été livrée et gagnée. Mary Brody était libre.

Une visite à la bibliothèque de Leaford confirma la découverte. Des parasites. Des vers. Mais ce n’étaient pas des oxyures. Ni des ascaris. C’était autre chose. Plus épais que du fil, de la couleur du gras sous la peau du poulet. Elle fut incapable de trouver une image qui les représentait. Les parasites, présents dans les excréments animaux, étaient viables dans la terre. On les contractait en ingérant des fruits ou des légumes non lavés, en jardinant sans gants.

Dès que Mary fut rentrée de la bibliothèque, Irma annonça qu’il était l’heure de se débarrasser de la corvée du repas, et Orin remarqua que Mary mangeait son rôti du bout des dents et qu’elle n’avait pas touché à ses pommes de terre, même si elle les avait copieusement enduites de beurre. Irma posa la main sur le front de sa fille, mais Mary lui dit qu’elle se sentait bien. Et elle semblait effectivement bien portante. Mieux, même. Son secret était de nature symbiotique et non parasitique.

Mary perdit complètement l’appétit, sans conséquences négatives apparentes, exception faite de démangeaisons constantes, mais (conclut-elle) tolérables, dans la région de l’anus. Pendant les premières semaines de cet été-là, Mary se contenta de grignoter aux repas—assez, espérait-elle, pour garder ses occupants en vie. Chaque passage à la salle de bains était pour elle une véritable agonie, car elle redoutait la disparition de ses sauveurs. Elle les dénombrait, tenait dans sa tête des comptes serrés. Lorsque le maïs arriva à maturité, elle observa une diminution marquée des effectifs. Prise de panique, elle songea que son armée était peut-être en train de se replier. Mary surprit sa mère en lui proposant de l’aider dans le jardin. Elle cessa de se laver les mains. Deux fois par jour, elle faisait le long trajet jusqu’au parc près de la rivière, où, armée d’une cuillère prise dans le tiroir à ustensiles de la cuisine, elle avalait de la terre dans l’espoir qu’une motte dissimulerait une pépite capable de relancer la colonie.

Au début, Mary ne remarqua pas la fonte de sa chair et ne célébra pas sa réduction au même titre qu’Orin et Irma. Avec des grognements et des sourires pincés, elle acceptait la fierté que leur inspirait son exploit, même s’il n’était pas à strictement parler le sien.

— Si tu continues comme ça, Murray, dit un jour Orin en la voyant refuser un petit gâteau à la noix de coco, tes cousins ne vont pas te reconnaître à la réunion de famille de l’automne.

Mary estima que c’était une drôle d’observation, car elle était certaine que ses cousins Brody ne l’avaient jamais vraiment regardée et que, par conséquent, ils n’auraient aucun point de comparaison.

À plusieurs reprises, le jour de cette fête, on prit Mary, vêtue de son jean Jordache tout neuf, pour la nouvelle petite amie de son cousin Quinn, qui, avait-on répété sous le sceau du secret, était stripteaseuse à Detroit ! Mary, Orin et Irma en rirent, chacun pour des raisons différentes, mais leur amusement commun fut l’une des principales sources des bons souvenirs qu’ils gardèrent de l’événement.

Trouvant sa plus grande satisfaction dans la liberté, Mary, qui ne se sentait plus asservie, à présent que son esprit n’était plus obnubilé par la nourriture, sentit le monde s’ouvrir et osa imaginer son avenir. Elle dévora des magazines où il était question de cours de mode et de design. Elle s’observait dans le miroir de façon fréquente, obsessionnelle, non pas pour s’admirer, mais pour constater la simple vérité qui brillait dans ses yeux. Elle n’avait pas faim. Elle. N’avait. Toujours. Pas. Faim. Avec l’argent qu’elle avait reçu en cadeau, elle se rendit au Kmart et s’acheta quelques ensembles adaptés à sa nouvelle taille. Elle sentait dans sa foulée le travail de ses muscles. L’allongement de son torse. Le balancement de ses sombres cheveux lustrés. Elle continua de manger de la terre et décida de chercher un emploi à temps partiel.

Peg, la tante de Mary qui venait de prendre sa retraite du laboratoire de Raymond Russell, avait entendu dire que Ray Russell père était à la recherche d’une caissière. Les membres du personnel connaissaient déjà Mary. Dans une petite ville où il n’y a qu’une seule pharmacie, les employés connaissaient sur le Tout-Leaford des détails d’une précision embarrassante. Mary, qui avait passé beaucoup de temps à attendre au comptoir du fond les médicaments d’ordonnance de ses parents, s’était sentie chez elle parmi les flacons d’essence de girofle et les pots de Metamucil.

Quelques mois plus tôt, Mary n’aurait pas pu envisager un tel poste, car l’établissement offrait la plus vaste gamme de chocolats Laura Secord du comté de Baldoon. Mary aurait été comme le fameux enfant dans un magasin de bonbons. En présence de tant de friandises, elle n’aurait pas pu se faire confiance. Mais comme elle n’avait nulle envie d’écorces d’amandes au chocolat ni de caramels au beurre, elle enfila une robe de soleil, emprunta les mules d’Irma et arriva avec dix minutes d’avance à son entrevue. Jusqu’à la fin de l’été, elle travaillerait le matin, plage horaire dont personne ne voulait, et le samedi ; puis, à la rentrée, elle ne conserverait que le samedi. La Mary passée, la Mary présente, la Mary d’entre-deux : à l’instar de Gooch, les murs de la pharmacie avaient été témoins de la majeure partie de sa vie.

Un samedi matin de novembre de leur dernière année au secondaire, Jimmy Gooch entra dans l’établissement en clopinant sur de longues béquilles grinçantes. Depuis deux semaines, il était absent de l’école, et les Cougars avaient perdu quatre matchs d’affilée. Il avait subi un terrible accident de voiture à la suite duquel son père avait été hospitalisé. Depuis, personne n’avait vu Jimmy. À l’école, certaines rumeurs voulaient qu’il ait subi une quadruple fracture de la jambe. Sur son front, une estafilade fermée par des points de suture était en voie de cicatrisation, et il y avait une ombre jaune pâle sous sa joue gauche, là où les contusions avaient été les plus graves. Il portait un sweatshirt taché et un short de basket qui laissait passer l’énorme plâtre qui gainait sa jambe gauche. Pareil à un noyé, Gooch, âgé de dix-sept ans, fit le tour de la pharmacie en serrant un bout de papier blanc entre ses gros doigts tremblants, jusqu’à ce qu’il voie Mary venir vers lui en voguant.

Je suis sauvé, proclama son visage, semblable à une enseigne tremblotante. Peut-être aperçut-il son propre reflet au fond des yeux de Mary et s’imagina-t-il qu’il était déjà à elle. Peut-être aussi comprit-il qu’elle ferait désormais partie du nouveau cercle d’âmes en peine qu’il avait constitué. Ce fut comme si leurs vies s’étaient décidées en cet instant.

Gooch s’immobilisa pour l’observer, haussa les épaules et sourit faiblement comme pour dire : Ah ! La vie, quelle histoire. Mary Brody hocha deux fois la tête avant de l’incliner, comme pour dire : Je sais. Elle lui fit signe de la suivre jusqu’au fond et il obéit en balançant sa haute silhouette sur les béquilles qui protestaient. Elle prit l’ordonnance et la tendit à Ray Russell père en lui demandant doucement s’il pouvait s’en occuper tout de suite pour son « ami ». Elle se retourna et trouva Gooch en train d’attendre, impatient comme un chiot. Sans un mot, elle le guida vers une chaise et sentit la chaleur qu’exhala le corps du garçon au moment où il posait le plâtre par terre et sa personne sur la chaise.

Mary le huma : blouson de cuir, corps mal lavé, cuir chevelu poussiéreux. Ses yeux bleus et ronds quémandaient l’affection, la compréhension. Comme s’ils étaient déjà mariés depuis vingt-cinq ans au lieu de n’avoir jamais eu la moindre conversation, elle fronça les sourcils d’un air pensif et demanda :

— Que disent les médecins à propos de ton père ?

Le père de Gooch, James, un géant semblable à son fils, avait propulsé la Dodge à bord de laquelle ils se trouvaient en plein dans le chêne centenaire marquant le virage le plus serré de la route qui longe la rivière. Ils rentraient de la boîte de striptease de Mitchell’s Bay, où on avait envoyé Gooch le chercher. James avait insisté pour conduire, et Gooch, erreur tragique, redoutait davantage la rage éthylique de son père que sa conduite en état d’ébriété. Assis sur le siège du passager, sa ceinture bouclée, il avait tenté de se convaincre que son père conduisait mieux quand il avait bu que quand il était à jeun, ainsi que celui-ci le proclamait lui-même haut et fort. Pourtant, Jimmy n’avait pas pu s’empêcher d’articuler les mots « trou du cul », ce à quoi son père avait répondu par un coup sec du revers de la main. D’où l’ecchymose sur sa joue, mais personne, sauf Mary, ne serait jamais au courant de ce détail.

Gooch regarda Mary dans les yeux.

— C’est encore comme dans un rêve.

— Un effet des médicaments, peut-être, affirma-t-elle avec autorité.

Dans l’article du Leaford Mirror, on ne disait pas, sous la photo de la Dodge à moitié démolie, que James Gooch rentrait de la boîte de striptease, mais on évoquait son état d’ébriété. Sa paralysie et l’inflammation de son cerveau. Bref, on s’attendait à ce qu’il ne sorte jamais du coma. L’auteur de l’article mentionnait aussi que Jimmy Gooch avait subi une blessure à la jambe et raterait le reste de la saison. Il laissait même entendre que le jeune homme devrait attendre pour toucher la bourse sportive qu’il espérait, peut-être même y renoncer pour de bon.

— Mon père a des ennuis avec sa colite, dit Mary, comme en réponse à une question muette.

— Tu veux que je te ramène à la maison ? proposa Gooch.

— Je finis à six heures et demie. Il faut d’abord que je fasse ma caisse.

Après le travail, ce soir-là, Mary trouva Gooch qui l’attendait dans le stationnement. En s’avançant à grands pas vers la Plymouth Duster dans laquelle le garçon souriait timidement, Mary se sentait bizarrement calme. Elle avait une conscience aiguë de l’air nocturne, de la singulière douceur de la soirée de fin d’automne. Elle s’était brossé les dents dans la salle de bains des employés, mais elle s’était à peine regardée dans le miroir. Elle ne s’était pas tracassée à l’idée de ce qu’elle allait bien pouvoir dire. Elle ne s’était pas inquiétée du fait qu’on ne l’avait jamais embrassée. Elle savait ce qui allait se passer comme s’il s’agissait d’un souvenir et non d’une projection.

Gooch et Mary étaient liés de façon mystique, lui semblait-il. Elle finirait par comprendre que, dans la vie de Gooch, elle était la seule personne, sans excepter Gooch lui-même, à ne pas lui imputer la responsabilité de l’accident, à ne pas se sentir en quelque sorte trahie par les conséquences de la blessure, mais, en réalité, elle avait vu juste la première fois qu’elle avait plongé ses yeux dans les siens. Gooch n’était pas un athlète arrogant à qui tout souriait. C’était au contraire un gros garçon meurtri qui avait besoin d’un refuge où se blottir.

Ils roulèrent jusqu’au lac dans un silence paisible et s’arrêtèrent dans une clairière où, de toute évidence, Jimmy Gooch était déjà venu. Il savait où tourner pour éviter que des branches égratignent ses portières. Ils sortirent de la Duster, Gooch sur ses béquilles, et s’appuyèrent sur la calandre chaude, à un souffle l’un de l’autre, virent les rayons de la lune caresser l’eau, levèrent les yeux vers les étoiles. Mary tenta de se rappeler le nom des constellations qu’elle avait appris dans ses cours d’astronomie de huitième année. La Grande Ourse. La Petite Ourse. Polaris, l’étoile Polaire.

Après un long moment, Gooch se tourna vers elle et déclara :

— À part Pete, personne n’est passé me voir à la maison.

— J’ai entendu dire que tu préférais rester seul.

— C’est vrai, s’exclama-t-il avant de rire. C’était vrai. Du moins, c’est ce que je croyais. Je ne voulais voir personne que je connais, je suppose.

— Tu me connais, moi. Nos casiers étaient côte à côte.

— Ah bon ? fit Gooch en inclinant la tête.

Les joues de Mary s’empourprèrent.

— Mettons que je n’ai rien dit, bafouilla-t-elle.

— Je plaisante, Mary. Je me souviens de toi.

— Si je disais ça, c’est parce que j’ai beaucoup changé…

— Où tu vas, après ?

— À la maison. Pourquoi ?

— Non, après avoir obtenu ton diplôme, je veux dire.

— Je me suis dit que je travaillerais peut-être pendant un an pour mettre de l’argent de côté. Il y a une école de mode et de design à Toronto, mais c’est loin. En ce moment, mes parents ont besoin de moi. Mon père s’en sort difficilement.

— La colite…

Gooch hocha la tête en contemplant les étoiles.

— J’ai entendu dire que tu partais pour Boston.

Il désigna sa jambe.

— Plus maintenant. Pas pour jouer.

— Désolée.

Gooch haussa les épaules.

— Pas moi. C’est un soulagement, en fait.

Il soupira, assez fort pour disperser les petits animaux qui les entouraient.

— C’est un énorme soulagement, ajouta-t-il.

Il n’avait pas l’air soulagé du tout.

Mary attendit. Gooch prit une autre profonde inspiration et, en exhalant, lui raconta la vraie histoire de sa vie : ses parents alcooliques, les rages violentes de son père, le penchant de sa mère pour les esclandres, la tragique toxicomanie de sa sœur aînée, la peur paralysante qu’il avait de ne pas être à la hauteur. On attend tellement de choses de la part d’un géant.

Pendant qu’il parlait, Mary ne quitta pas son beau visage des yeux, s’attarda sur des détails : sa passion pour l’écriture, son histoire d’amour avec les États-Unis, l’impatience que lui inspiraient les geignards, sa préférence pour la cuisine chinoise par rapport à l’italienne, l’objectif qu’il s’était fixé de lire les classiques, l’embarras qu’il ressentait à l’idée que tous ses vêtements devaient être faits sur mesure. Il se tut, essaya de déchiffrer le joli visage de Mary. Elle crut qu’il allait l’embrasser. Elle fut donc prise au dépourvu lorsqu’il dit :

— À toi, maintenant.

Mary aurait pu raconter à Gooch l’histoire de sa vie, lui parler de ses parents maladifs et déçus, de son intense solitude, de sa faim. Elle aurait pu lui avouer son histoire d’amour avec les parasites, décrire la peur paralysante qu’elle avait d’être « trop ». Pourtant, elle ne se révéla pas ainsi. Elle s’éloigna plutôt du jeune Jimmy Gooch en s’imaginant dans la peau de toutes les starlettes effrontées qu’elle avait vues séduire des hommes.

Elle déboutonna sa blouse, se débarrassa de sa jupe, puis dégrafa son soutien-gorge, retira sa culotte et ses chaussettes jusqu’à ce que soit révélée sa nudité complète, sublime. Elle leva les bras, moins pour marquer la fin de son striptease que pour souligner le fait qu’elle se trouvait nue sous un grave clair de lune, par une nuit douce de novembre, et qu’elle avait la certitude que cela ne se reproduirait plus jamais.

— Je ne veux pas te faire mal, dit Gooch sans s’approcher.

— Pas de danger, promit-elle.

Gooch posa sa jambe plâtrée sur une souche voisine et entraîna Mary vers lui, caressa ses cheveux lorsqu’elle frissonna. Il l’aida à se hisser sur le capot tiède de la Duster et laissa ses lèvres tomber sur le renflement de sa joue, juste sous ses cils. Elle retint son souffle lorsque la bouche de Gooch explora son cou de haut en bas, effleura son épaule douce et trouva ses seins aux pointes durcies. Elle frissonna lorsque, sous les doigts du garçon, des courants parcoururent son corps, de son mamelon jusqu’à son aine. Ses lèvres sur son bassin. Sa langue entre ses lèvres. Un aperçu de la divinité. Du haut de ses cuisses, elle l’entendit murmurer d’une voix rauque :

— J’aime ton odeur.

De la même façon que Mary avait été absorbée par la nourriture, puis obsédée par ses parasites, elle fut, à compter de ce soir-là, obnubilée par Jimmy Gooch.

À la réunion des parents de l’école secondaire de Leaford, cet hiver-là, Mary entendit la conseillère en orientation, Mlle Lafleur, chuchoter, avec son charmant accent canadien-français, à l’oreille d’une Irma pleine d’appréhension :

— Mary est en train de devenir Mary.

Sylvie Lafleur était petite et jolie, avec des cheveux blond vénitien coiffés en une natte qui descendait sur son dos élégant. Elle se souciait sincèrement de ses élèves et avait encouragé Mary tout au long de sa métamorphose.

— Elle découvre son nouveau corps. Bon, ça la distrait de ses études. Mais ça va passer, ça aussi, dit Mlle Lafleur d’un air d’autorité.

Mary, frappée par le fait que tout finissait effectivement par passer, ajouta l’expression à sa théologie personnelle, sous la règle de trois et sa foi persistante dans les miracles.

Parente éloignée du célèbre joueur de hockey des Canadiens, Mlle Lafleur habitait seule un petit appartement dans un immeuble de Chatham surplombant la rivière, celui-là même, en fait, où le père de Mary allait mourir d’une thrombose. Sylvie, qui faisait les courses du vieil Orin quand Mary était prise, avait été une véritable bénédiction. Le sachant seul et vieux, elle s’arrêtait lui faire un brin de causette.

La conseillère en orientation connaissait la vie, mais Mary se méfiait de la propension qu’avait Gooch à suivre aveuglément ses conseils. Durant sa dernière année, il la rencontrait toutes les semaines : elle lui donnait des leçons particulières pour l’aider à rattraper le temps qu’il avait perdu à cause de l’accident et discutait avec lui de son avenir scolaire. Mary craignait que la femme incite son petit ami à choisir une université éloignée ou le persuade que Mary n’était pas celle qu’il lui fallait.

Sans doute Mlle Lafleur savait-elle que Mary était bien moins distraite par son propre corps que par celui de Jimmy Gooch. Sa peau lisse et hâlée, qui sentait la levure à la naissance de ses cheveux, le beurre à la hauteur de son cou. La texture de sa langue, semblable à celle des petits fruits, la fermeté de ses joues, son torse ondulé, le renflement de son sexe. Sa peau douce comme du talc d’ici à là, sa voix crémeuse lorsqu’il lui demandait de le toucher. Une rhapsodie sensuelle. Plus nécessaire que la nourriture. Plus vitale que l’air. Dans les mois suivant le décès du père de Gooch, lorsqu’il fut certain qu’il ne pratiquerait plus jamais de sport d’élite, ils s’accrochèrent l’un à l’autre, bourdonnant d’endorphines. Amour désespéré, dense comme l’or.

Pendant les premières années de leur mariage, Gooch et Mary passaient leurs samedis soirs (et la plupart des matins de semaine) à s’envoyer en l’air en écoutant du rock classique, perdus dans un riff de guitare riche d’odeurs et de mouvements, de rythme et de pression, de retenue et de libération. Dis quelque chose, le suppliait-elle, pendant qu’il la caressait. Gooch pensait qu’elle réclamait des mots cochons, alors qu’elle voulait seulement entendre sa voix.

Au milieu de leur mariage, ils passaient leurs samedis à jouer aux cartes dans les modestes maisons de leurs amis, suivant un calendrier tournant. Euchre dans l’appartement en duplex de Pete et de Wendy. Bridge dans la maison à mi-étages de Kim et de François. Poker dans l’ancien presbytère de Dave et de Patti, avant que Patti quitte Dave pour Larry Hooper. Gooch, qui aimait les jeux d’argent, boudait quand il perdait, même si la cagnotte dépassait rarement les vingt dollars et qu’on lui rappelait au moins dix fois qu’ils jouaient pour le plaisir.

— Je suis issu d’une longue lignée de mauvais perdants, disait-il à la blague.

Par une venteuse soirée d’automne, ils se trouvaient chez Kim et François, non loin du pont, de l’autre côté de la rivière. À l’époque, Mary avait récupéré tout le poids perdu et retenait, comme les endeuillés s’accrochent à des souvenirs, les kilos qu’elle avait pris pendant ses deux grossesses avortées. Elle choisissait des vêtements qui l’avantageaient et portait un brillant pour les lèvres de couleur corail en guise de complément à ses yeux verts ; toutes les cinq semaines, elle teignait en châtain éclatant ses cheveux qui grisonnaient prématurément. Elle avait l’œil pour les belles chaussures. Elle avait encore son utérus. Comme couple, les Gooch étaient endommagés, mais pleins d’espoir.

Ce soir-là, un vent mauvais poussait les branches contre la porte en verre coulissante, et Mary, gênée par les courants d’air, déplaça deux fois sa chaise. Wendy annonça sa grossesse. Des jumeaux, youpi. L’avant-dernière de Kim venait de commencer la maternelle, et elle avait apporté des photos du bébé, adorable dans son pyjama orné de chiens. C’était la saison des tombolas organisées par les écoles. Mary avala tout un bol de trempette à l’aneth. Gooch gagna dix-huit dollars et but neuf Black Label.

Pendant qu’ils se dirigeaient vers la camionnette, à la fin de la soirée, Gooch passa son bras autour de la taille épaisse de sa femme, puis, se rappelant qu’elle détestait le geste, se pencha pour lui mordiller l’oreille.

— Tu sens le cornichon, dit-il.

Il faudrait qu’elle se brosse les dents, car, de toute évidence, il avait envie de faire l’amour.

Pendant le court trajet du retour, tandis qu’ils parlaient de la naïveté de la jeune petite amie de Dave, un splendide chevreuil brun surgit de la dense forêt et se planta dans la trajectoire de leur véhicule. Mais ce n’était pas un cerf figé par les phares comme les autres. C’était un kamikaze qui heurta la calandre, roula sur le capot, fracassa le pare-brise et, lorsque Gooch freina, retomba sur la chaussée.

Les phares aveuglants de la camionnette éclairèrent les feuilles orange et sèches qui quittaient furtivement les lieux de l’accident. De furieuses rafales balayaient les touffes de poils sur la poitrine pantelante de l’animal. Par le pare-brise en éclats, Gooch fixait la bête, qui se débattait violemment. Sans un mot, il sortit de la camionnette et s’approcha de la créature effondrée, dont la patte était manifestement fracturée. Sans doute entendit-il Mary crier :

— Qu’est-ce qu’il faut faire, Gooch ?

Acteur de second plan refoulé dans les coulisses, condamné à assister à la grande scène d’agonie de la vedette, il se contentait de contempler l’animal. Mary attendit que son mari réagisse. Pendant une éternité. Les hurlements du vent. L’écœurant tap-tap des sabots sur l’asphalte. Des bouffées haletantes d’air condensé. Gooch ? Gooch ?

Mary mit la camionnette en prise, appuya sur l’accélérateur et fonça sur la créature. Boum. Stop. Marche arrière. Pas d’autre solution. Marche avant. Boum. Stop. Marche arrière. Marche avant. Déglutition. Mort. Indéniablement. Stop. Le vent sema des fragments de verre sur ses genoux. Elle les épousseta d’un air absent, le cœur battant, puis elle vit Gooch remonter à la place du passager, mais elle n’osa pas regarder de son côté. Si elle n’avait pas déjà été hébétée, le vent aurait eu raison d’elle.

Après avoir évalué en silence les dommages subis par le véhicule (hormis le pare-brise, une calandre et un capot enfoncés), les époux rentrèrent chez eux. Mary se barricada dans la salle de bains avec un gâteau Sara Lee et, après avoir dévoré la pâte jaune et spongieuse, elle lécha les sillons de glaçage affreusement sucré sur l’emballage de carton. Puis elle se brossa les dents, tout en étant sûre que Gooch n’aurait plus envie de faire l’amour. Dans le salon, il regardait le bulletin de nouvelles à la télévision.

Sur la table de chevet, le réveille-matin marquait le passage du temps d’une voix autoritaire. Vas-y, vas-y. Mary posa une main sur son cœur affolé. Le moment était venu. Le moment (pourquoi pas ?) de faire à Gooch un aveu qu’elle gardait pour elle-même depuis longtemps. Mille fois, elle avait résolu de vider son sac, mille fois, elle s’était dégonflée ou n’avait pas trouvé les mots. En l’attendant dans le lit, elle se rendit compte qu’une occasion en or s’offrait à elle. Le cerf sur la route. Il comprendrait parfaitement. Là encore, personne n’était à blâmer.

Lorsqu’elle entendit enfin la porte de la chambre s’ouvrir en grinçant et sentit Gooch poser sa masse sur le matelas, elle tendit le bras vers lui, non sans hésitation, et posa la main sur sa large poitrine.

— Il faut qu’on parle, Gooch.

— Non.

Puis, sur un ton plus tendre, il ajouta :

— Pas ce soir, Mare, d’accord ?

— Il faut que je te dise quelque chose, insista-t-elle.

Il la prit par surprise en l’embrassant sur la bouche.

— Gooch, chuchota-t-elle tandis qu’il enfouissait son visage dans son cou.

Elle le sentit raidir sous son caleçon.

— Gooch ?

Il se pressa contre elle, doucement, au début, puis plus vite, plus fort. Il allait et venait, grognait, et la tête de lit cognait contre le mur. Puis il s’arrêta, tétanisé, et se laissa retomber sur le lit. Avant de perdre connaissance, il serra le bras de Mary, mais elle n’aurait su dire s’il avait fait le geste en signe de gratitude ou d’excuse.

À six heures, le réveille-matin les fit sursauter tous les deux. Ils se levèrent et amorcèrent leurs routines quotidiennes. Gooch sortit chercher le journal et Mary cassa des œufs. Déjà, ils étaient si fidèles à leur habitude, qui consistait à s’abstenir de discuter de ce qui était douloureux ou évident, que jamais ils ne parleraient du cerf sur la route.

Telle une ancre, le secret de Mary s’enfonça jusqu’au fond limoneux de la mer dans l’attente de la tempête qui le ferait remonter à la surface. Mais, exactement comme la nourriture qu’elle cachait d’elle-même, Mary savait toujours exactement où il se trouvait.