Un fait accompli*

Le matin venu, Mary avait oublié ses rêves. En revanche, elle se rappela avoir été réveillée pendant la nuit par un son lugubre. En titubant, elle s’était dirigée vers la fenêtre, la tête pleine de M. Barkley, son chat. Les collines noircies restaient invisibles, mais elle comprit que c’étaient des coyotes qui hurlaient dans le chaparral aux buissons denses. Au cours d’une lointaine conversation téléphonique, Eden avait un jour fait allusion aux coyotes. Un voisin, qui se prélassait dans son spa, avait été surpris par une de ces bêtes : ayant pris sa tête pour une proie velue, l’animal avait refermé ses mâchoires sur le crâne du malheureux. C’était sûrement une invention. Mary se rendit compte qu’elle ne pouvait pas se fier à la parole d’Eden. En particulier au sujet de Gooch. Toute mère mentirait pour protéger son fils.

Glissant ses pieds couverts d’ampoules dans les mocassins d’Eden, Mary songea à la centaine de chaussures rangées près de la porte de Jesús García. La chemise à carreaux. L’accident. La langue mordue, les bleus sur la peau sépia du vieil homme. La viande sur le plateau. L’aimable sourire de la femme qui avait dit : « Buen provecho. » Distraitement, Mary toucha la paume de sa main droite, que Jesús García avait tenue fermement dans la sienne.

Elle avait hâte de se rendre à la banque, mais celle-ci ne rouvrirait pas avant un long moment. Mary savait qu’Eden serait réveillée, à supposer qu’elle ait pu fermer l’œil. Elle balaya du regard la chambre d’hôtel bien rangée, se souvint de la veille, du désespoir qu’elle avait ressenti à l’idée d’y passer une longue soirée solitaire. Elle avait plutôt été entraînée dans une autre voie par un énigmatique inconnu.

Vêtue de son uniforme marine bien repassé, Mary mit un billet de cinq dollars sur le lit et se rendit à la réception. Là, elle demanda au préposé, qu’elle n’avait encore jamais vu, de lui appeler un taxi. Avant qu’il ait pu lui répondre, elle dit :

— Je sais que ce sera long. Je vais lire là-bas en attendant.

— Le chauffeur de taxi est là, fit le jeune homme en montrant le restaurant de l’hôtel, au bout du couloir. C’est le gros, là, avec une moumoute.

Il rougit, conscient soudain de son impair.

Dans le restaurant, elle aperçut le chauffeur rondelet attablé près d’une fenêtre, perdu dans la lecture d’un journal.

— Pardon, commença-t-elle en montrant le stationnement. C’est votre taxi ?

L’homme posa son journal et sourit avec chaleur.

— Où allez-vous ?

Réprimant le désir de retoucher la coiffure de l’homme, Mary répondit :

— Willow Drive.

Au contraire du chauffeur de la veille, l’homme était aimable et causant.

— Vous avez de la chance de m’avoir attrapé avant que je commande, dit-il. Le déjeuner est bon. Et vous adoreriez le buffet du midi.

De loin, elle dénombra près d’une douzaine de journaliers attendant près du poteau d’électricité. Elle eut beau plisser les yeux au passage du taxi, elle ne reconnut pas Ernesto. Jesús García avait dit travailler au centre commercial. Pourtant, Mary fut déçue de ne pas le voir au milieu des hommes affamés réunis dans le terrain vague poussiéreux.

Entre les jeans bleus délavés des hommes, elle entrevit un éclat de couleur — des roses roses dans une bouteille de soda transformée en vase. Et, non loin, un autre bouquet éparpillé sur le sol. Elle se dit que l’un des journaliers avait apporté des fleurs pour embellir leur environnement. Ou encore que de jeunes amoureux s’étaient donné rendez-vous à cet endroit, la veille.

— Ah, les Mexicains, marmonna le chauffeur entre ses dents.

Lorsque la voiture s’engagea dans l’artère principale conduisant vers les Willow Highlands, au milieu des multitudes, le chauffeur se vanta de connaître les moindres ruelles et les moindres rues transversales, de Camarillo à Pasadena, et dévoila avec prodigalité ses secrets professionnels concernant les itinéraires à emprunter pour se rendre dans des lieux où Mary n’irait jamais, selon le moment de la journée et le jour de la semaine.

— Pour aller à L.A., vous devez vous mettre en route avant six heures, sinon, à la 405, vous êtes cuit.

— Vingt-quatre, dit Mary.

— Vous pensez à la 23, qui mène à la vallée de Simi.

— Vingt-quatre, répéta-t-elle. Juste là. La maison. S’il vous plaît.

Elle remarqua la Prius dans l’entrée, mais pas l’autre voiture. Gooch n’était pas là. Pas encore.

En remontant l’allée craquelée de la petite maison blanche, elle fut incapable de concilier le dur éclat du soleil avec le froid qu’elle ressentait. Une odeur. Familière. Celle de l’électricité, mais pas de l’orage, qui était passé. Quelque chose de brûlé. Des cheveux sur le fer à friser d’Irma. Du pop-corn dans le four à micro-ondes. Un fait accompli*.

Sentant une présence, elle cogna une fois à la porte. Eden ouvrit, son visage lifté complètement affaissé, ses yeux écarquillés, ahuris. La démence que Mary avait déjà vue dans les yeux d’Irma, celle du cerf prisonnier des phares d’une voiture. Une confusion figée qu’elle connaissait bien. D’où le froid.

— J’ai fait du thé, dit Eden en se mettant en route vers la cuisine.

Avant de la suivre, Mary referma la porte, mise au tombeau. Jack. Où était Jack ? Elle vit clairement la situation. Jack était mort, et Eden, abasourdie. D’où son expression. La mort, même attendue, même miséricordieuse, était toujours choquante. Là aujourd’hui, parti demain. Jack présent. Jack cueilli. Plus question pour lui de sauter par-dessus la chandelle3.

— Tu as retrouvé ton sac, remarqua Eden au seuil de la cuisine.

Mary hocha la tête et, par-dessus l’épaule de sa belle-mère, jeta un coup d’œil dans la chambre où dormait le malade. Le lit était vide. Elle s’avança pour voir le fauteuil motorisé. Il n’était pas non plus dans la chambre.

— Où est Jack, Eden ?

— Il n’était pas ici. Dieu merci.

— Où est-il ?

— On est mardi, aujourd’hui. Ou jeudi ?

Mary n’aurait pu jurer de rien, mais, au meilleur de sa connaissance, c’était un mercredi.

— Tous les deux jours, le comité de l’église emmène quelques malades au parc pendant une heure. Je ne me souviens jamais du deuxième jour.

Elle s’adossa au comptoir.

— J’ai fait du thé.

— J’en prendrais volontiers.

— Par ici, ils boivent tous du thé glacé. Je n’ai jamais pu m’y habituer. J’aime mon thé chaud. Avec deux sucres. Tu en prends un ou deux ?

Habituellement, Mary prenait son thé avec quatre carrés de sucre et de la crème de préférence au lait.

— Noir, s’il vous plaît.

— Je suppose que l’argent et le reste étaient partis.

— Le portefeuille, oui, dit Mary en prenant une gorgée, mais j’ai retrouvé mon passeport.

Eden hocha la tête sans avoir entendu.

— Tu n’as pas eu de nouvelles de Jimmy, hein ?

Le ton de sa belle-mère laissait entendre que, finalement, elle ne cachait rien au sujet de Gooch.

— Il n’a aucun moyen de me joindre, Eden. Il ne sait pas où je suis. Vous vous souvenez ?

Quelque chose attira l’attention d’Eden. L’instant d’après, elle avait franchi les portes coulissantes de la terrasse. Contournant la piscine à l’eau trouble, un balai à la main, elle se mit à cingler violemment un buisson vert tout recroquevillé de peur.

— Sors de là ! hurla-t-elle. Sors de là !

Mary avait devant les yeux la mère que Gooch lui avait décrite, ce premier soir-là, sous un grave clair de lune. Celle qui piquait des crises. Celle qui avait lancé les vêtements de son mari dans le canal Rideau. Pendant un moment, Mary se demanda si Eden avait recommencé à boire.

Sortant à son tour, Mary ne vit aucune créature détaler du buisson que sa belle-mère frappait sans merci, cassant les branches, éparpillant les feuilles.

— Eden ? Eden ?

Évitant les coups de balai, Mary se rapprocha.

— Il est parti. Il s’est enfui par là, dit-elle.

Eden déposa son arme.

— C’était un rat ?

— Non ! Mon Dieu, vous avez des rats ? s’étonna Mary.

— Bien sûr que nous avons des rats. Tout le monde en a. Et, dans cette maison, on n’invoque pas le nom de Dieu en vain. Jack serait bouleversé d’entendre une chose pareille.

— De quoi faut-il rendre grâce à Dieu, au juste ? Qu’est-ce qu’il ne fallait pas que Jack entende ?

— Le coup de fil, soupira Eden en cherchant le rongeur des yeux.

— Le coup de fil ?

— On a trouvé Heather.

Mary eut pitié de la confusion de la pauvre femme, puis elle fut prise de panique.

— Vous ne voulez pas dire que c’est Gooch qu’on a retrouvé ? Eden ? Qui a téléphoné ?

— La police.

Le cœur de Mary battait la chamade.

— On a retrouvé Heather. Dans un motel de Niagara Falls, lâcha Eden.

— Heather ?

— Une overdose accidentelle, à ce qu’il paraît.

— Heather ?

— Quand le policier m’a dit qu’on ne soupçonnait pas d’acte criminel, j’ai failli éclater de rire. C’est un crime, tout ça. Une vie gâchée.

— Une overdose ? répéta Mary, certaine qu’Eden avait mal entendu.

Elle venait de voir Heather, Heather avec son beau visage, son gros pendentif en argent, ses gommes à la nicotine et son fils nouvellement retrouvé.

— Quand ? À quel moment ?

— Hier.

— Mais je viens de la voir. Je l’ai vue à Toronto. Elle était différente, Eden. Elle avait changé. Je vous l’ai dit.

— Ce coup de fil, je l’attends depuis qu’elle est adolescente, Mary. Les gens ne changent pas.

Les gens changeaient, pourtant. Des pays tout entiers changeaient. Ils n’étaient tous que la somme de leurs habitudes.

— Elle avait changé.

— Ils ont dit qu’elle utilisait un nom d’emprunt, ajouta Eden, ironique. Mary Brody.

Mary avait du mal à respirer. Heather Gooch, morte à quarante-neuf ans. Dans un motel de Niagara Falls. Overdose accidentelle ? Non, se dit Mary. Un risque calculé, plutôt. Morte d’un risque calculé. La mort proprement dite avait été accidentelle, mais Heather était consciente des risques qu’elle courait. En entreprenant ce voyage criminel, entraînée par d’anciens complices, attirée par les sirènes de l’état de conscience modifié, elle s’était peut-être dit : Une dernière fois. Ayant succombé à l’appel du Kenmore pendant la majeure partie de sa vie, Mary ne comprenait que trop bien.

Acte criminel. Vie gâchée. Comment ? Aux toilettes ? Seule ? Quelqu’un lui avait-il tenu la main ? Quelqu’un l’avait-il entendue demander pardon ? Murmurer ses adieux ? Heather. Ah, la beauté. Un fait accompli*. La règle de trois. Le triangle achevé. Bientôt, cependant, Jack en amorcerait un autre. Et recommenceraient alors la peur du deuxième, l’angoisse du troisième. Tu peux réunir les malheurs par groupes de trois ou de trente, Mare. Peut-être Gooch avait-il eu raison à ce sujet-là aussi.

— Il y aura des funérailles ?

Eden secoua la tête.

— Elle avait fait un testament. Peux-tu croire ça ? Quelqu’un d’aussi insouciant et irresponsable qu’elle s’était donné la peine de faire un testament… Elle veut être incinérée. Pas de funérailles. Elle a tout légué à Jimmy. Surtout des dettes, j’en suis sûre. À son retour, Jimmy va devoir s’occuper des cendres. Moi, je ne saurais pas quoi en faire.

— Gooch saura, lui, dit Mary, émue de constater qu’Eden croyait dur comme fer qu’il reviendrait.

— Que Dieu ait pitié de son âme, murmura Eden en levant les yeux au ciel.

Mary se surprit elle-même en répondant :

— Amen.

Eden prit une autre profonde inspiration et posa son regard sur la piscine verte.

— Là où nous habitions avant, nous avions une piscine pour les longueurs. J’en faisais cent par jour.

— Cent longueurs ?

Cent chênes. Cent chaussures. Cent Heather.

— J’étais en très bonne forme pour mon âge.

Eden n’avait plus rien à dire à propos du décès prématuré de sa fille. Ni confessions, ni remords, ni regrets. Pas de lamentations déchirantes. Pas de larmes brûlantes dans les yeux.

De retour dans la maison, Mary, observant le désordre, demanda :

— Votre bonne est encore malade ?

— Cette fois-ci, c’est son fils. Elle a quatre enfants et il y en a toujours un de malade. C’est la troisième fille que nous essayons depuis que nous sommes ici.

— À quelle heure est le cercle de prière ?

— Deux heures et demie.

— Vous voulez vous étendre ?

— Oui, Mary, je veux bien, répondit Eden en se traînant les pieds jusqu’à la porte.

Elle s’arrêta, puis, après avoir poussé un profond soupir, confia aux murs du couloir :

— Je voudrais que Jimmy soit là.

Inutile de dire à Eden, avec ses yeux secs, de se laisser aller. Elle se laisserait aller quand elle serait prête à le faire, pas avant. De cela, Mary était certaine.

— Moi aussi, répliqua-t-elle.

Peu de temps après, pendant que Mary recouvrait les petits plats de pellicule plastique, la porte de devant s’ouvrit, et elle entendit des bruits métalliques et des voix paisibles. Jetant un coup d’œil dans le couloir, elle vit Jack entrer dans son fauteuil motorisé avec l’aide de deux hommes à l’aspect agréable. Elle attendit que les hommes l’aient installé dans sa chambre avant de sortir par la porte de derrière. Pressée de retourner à la banque pour s’occuper de son compte, elle se sentait pourtant obligée d’attendre qu’Eden se réveille. Mary croyait aux adieux.

Elle s’arrêta dans la cour pour profiter de la brise tiède, puis, repoussant les branches brisées qui jonchaient le sol, s’assit sur une chaise au bord de la piscine à l’eau toute verte. Levant les yeux sur le ciel bleu, elle songea à l’étoile filante et, avec un sentiment de honte, se souvint de la gratitude dans les yeux de l’homme qui saignait. Elle avait fait si peu pour Ernesto. Et nada pour Heather. Au cours des vingt-cinq dernières années, elle en avait moins fait pour sa belle-sœur toute brisée qu’une demi-douzaine d’inconnus en avaient fait pour elle depuis quelques jours. Elle imagina la notice nécrologique de Heather dans le Leaford Mirror. Elle laisse dans le deuil sa mère, Eden Asquith, de Golden Hills, en Californie, son frère, James Gooch, et sa belle-sœur, Mary Gooch, tous deux de Leaford, en Ontario, de même que son fils James, étudiant en médecine à Toronto.

Mary songea à ceux qu’elle avait elle-même laissés. Une mère, un mari, les os d’un chat. Heather Gooch avait laissé un fils qui trouverait peut-être un jour un remède contre le cancer. Sauverait des vies. Apporterait une importante contribution à la société. Mary s’autorisa un soupçon d’amertume. Elle-même ne ferait pas d’orphelin de mère, ne laisserait aucune empreinte sur la société. Elle n’allait même pas voter.

Elle entendit un tic-tac rythmique. Celui non pas de l’horloge, mais bien d’un pic-bois juché dans un vertigineux eucalyptus, près de la clôture. Elle songea au réveille-matin posé sur la table de chevet dans sa petite maison à la campagne. Le tic-tac du temps. Le dédale du déni. Mais sa faim de déni, au même titre que sa faim de nourriture, était restée dans les barquettes brunes et cannelées des chocolats Laura Secord.

En voyant son large reflet onduler sur l’eau verte et poisseuse de la piscine, Mary se demanda comment une femme si grosse avait pu avoir un effet si limité sur son monde si petit. Bien sûr, certains la regretteraient, la regrettaient à présent. Les vieillards de la maison de retraite St. John. Chez Raymond Russell, quelques clients avaient sans doute demandé où elle était. Mais que laisserait-elle vraiment derrière elle ? Comme d’une tribu et d’un plan, chacun avait besoin d’un héritage à transmettre. Elle s’en rendait aussi compte à présent.

Vers quatorze heures, incapable d’attendre plus longtemps, Mary entra à pas feutrés dans la chambre du fond et secoua doucement Eden par l’épaule.

— J’ai mis de la pellicule plastique sur tous les plats.

Eden hocha la tête, puis elle se leva. En entendant des haut-le-cœur dans la chambre voisine, elle se précipita dans le couloir. Mary s’immobilisa, indécise, tandis que la toux sèche et les haut-le-cœur se poursuivaient de plus belle. Au bout d’un moment, Eden réapparut, une serviette maculée de mucus sanglant à la main. Mary détourna les yeux.

— N’entre pas là-dedans, s’il te plaît, dit Eden en guise d’au revoir.

Pressée de partir, Mary se dirigea vers la porte.

— Mary ? appela Eden.

Mary se retourna, attendit.

— Tu veux bien revenir demain ? fit Eden d’une toute petite voix. Je ne peux vraiment pas compter sur Chita.

Mary hocha la tête, cachant sa surprise.

— Je peux aussi venir ce soir, proposa-t-elle avec espoir.

— Viens plutôt dans la matinée. Il reste quelques heures sans dormir. Des fois, il pleure.

Pauvre Eden, songea Mary. Une fille perdue. Un mari sur le point de la quitter. Jamais Mary n’avait pensé qu’elle aurait un jour autant de choses en commun avec sa belle-mère.