Un nom difficile à oublier

Mary avait peu l’habitude des banques, car c’est Gooch qui s’occupait de leur comptabilité. Exceptionnellement, après avoir constaté qu’il avait oublié de lui donner assez d’argent pour faire les courses, elle entrait à la banque de Leaford pour remplir un bordereau de retrait. À propos du montant, elle mentait chaque fois à Gooch. « J’ai sorti un peu plus d’argent que d’habitude pour le cadeau d’anniversaire de Candace ou pour l’œuvre de charité de Ray », disait-elle. En réalité, elle avait utilisé les fonds pour acheter la côte de bœuf qu’elle avait dévorée toute seule ou s’offrir une commande spéciale de chocolats Laura Secord.

En ouvrant la porte de la banque, elle fut soulagée par la climatisation qui fonctionnait à plein régime, mais aussi par l’absence d’autres clients devant les guichets. Dans l’aire ouverte, il n’y avait que cinq employés — deux hommes juchés sur de hauts tabourets qui tapaient sur leurs claviers respectifs derrière le comptoir des caissiers et trois autres qui, l’air perplexe, scrutaient l’écran de l’ordinateur placé sur le bureau du directeur, au fond. Lorsque Mary entra, au bord de l’apoplexie, tous les yeux se tournèrent vers elle. Après avoir sommairement apprécié la nouvelle venue — Une grosse femme a franchi les portes de la banque —, les cadres se replongèrent dans les mystères numériques qui leur avaient été confiés.

Mary s’avança vers les caissiers, qui levèrent tous deux les yeux en clignant d’une drôle de manière, comme s’ils avaient été témoins d’une apparition et attendaient qu’elle disparaisse de même.

Dans les secondes qu’elle mit à traverser la salle d’attente toute en chrome et en cuir où aucun client ne se prélassait, Mary mobilisa toutes les ressources de son cerveau pour décider quel caissier approcher et nota au passage la beauté des deux hommes qui, avec leurs cheveux bien coiffés au-dessus de leur col et leur corps athlétique sous leur costume sombre et bien taillé, avaient l’air de mannequins, d’acteurs ou de vedettes sportives.

L’homme du côté droit, selon son porte-nom, s’appelait Cooper Ross. Cheveux blond-roux descendant sur le front bronzé, mâchoire carrée, dents blanches. L’homme du côté gauche, Emery Carr, portait ses cheveux noirs et gominés peignés vers l’arrière et avait un joli teint pâle. Elle se vit dans ses yeux et lut distinctement dans ses pensées. Allez voir Cooper ! Pas moi ! Cooper !

Les jambes frémissantes de Mary, animées d’une volonté propre ou guidées par une inspiration divine, l’entraînèrent devant l’homme aux cheveux foncés. Là, elle posa ses sacs et se lança :

— Je viens de perdre mon sac à main. Là, ajouta-t-elle en montrant la fenêtre. Mon sac. Un gros sac en vinyle brun. Dans un chariot. Quelqu’un l’a rapporté ici ?

Emery Carr secoua la tête, distrait par le bip de l’ordinateur posé près de lui. Cooper Ross, qui avait entendu, proposa :

— Vous êtes une de nos clientes ? Nous pouvons accéder à votre compte et…

— Je suis canadienne, précisa-t-elle. De l’Ontario. Je suis toute seule. Tout ce que j’ai était dans mon sac.

Elle décida de s’interrompre, d’attendre de voir son reflet dans les yeux d’Emery Carr, comme pour se rappeler à elle-même qu’elle était dans une banque et non perdue quelque part avec les objets que renfermait son grand sac en vinyle brun. Il leva les yeux sur elle et elle redit :

— Tout.

— Nous pourrions téléphoner à votre banque au Canada. Vous êtes de la côte est ou de la côte ouest ? demanda Cooper Ross en tendant la main vers le téléphone.

— Je viens de l’Ontario, répéta-t-elle en se souvenant du décalage horaire. Fermé. Ce sera fermé.

— On a peut-être apporté votre sac chez le shérif, dit Cooper Ross.

— Ah bon ?

Mary fut soulagée d’entendre enfin quelque chose d’encourageant et frappée par le mot « shérif », qui faisait tellement américain.

Cooper Ross composa un numéro et attendit, puis, après avoir résumé la situation, tendit l’appareil à Mary.

— Un gros sac en vinyle brun, expliqua-t-elle. Mon passeport. Mon portefeuille… Exactement, oui. Non, vous ne pouvez pas me joindre. Je n’ai plus de téléphone.

Les caissiers se remirent au travail. Emery Carr éteignit adroitement son ordinateur avant de se lever pour organiser son poste de travail, tandis que les longs doigts de Cooper Ross chatouillaient les carrés de son clavier.

— Mary Gooch, reprit-elle au bout d’un moment. Route rurale 5. Leaford, Ontario. Canada.

Elle hésita.

— Je ne sais pas où je vais loger.

Elle songea un instant à Eden et à Jack Asquith. Elle avait la gorge encombrée de sanglots et mit la main dans la poche de son ensemble à motifs, puis se rappela que c’était dans celle de son uniforme marine qu’elle avait rangé les mouchoirs du chauffeur de limousine. La liasse de billets canadiens qu’elle trouva à la place, celle d’où elle avait tiré les cinquante dollars dont elle avait gratifié le conducteur de la petite camionnette rouge, lui fit l’effet d’un miracle, mineur, certes, mais d’un miracle quand même. Elle posa les billets colorés sur le comptoir et dit à l’interlocuteur à l’autre bout du fil :

— Je vais être au Pleasant Inn. Si vous retrouvez mon sac, téléphonez-moi là-bas.

Gros Avi lui avait dit que Golden Hills était l’une des villes les plus sûres des États-Unis. Lorsqu’il avait immigré, il s’en était remis à la bonté d’inconnus, et Mary décida de l’imiter. Après avoir changé ses dollars canadiens en dollars américains, elle avait plus de cinq cents dollars en poche. Cooper Ross dit :

— Nous allons au moins annuler vos cartes de crédit.

Puis il aida Mary à s’occuper des formalités.

Après, Mary les remercia et les supplia de lui accorder encore une faveur et d’appeler un taxi. Avec grâce, Cooper Ross répondit :

— Emery peut vous déposer. Il termine dans cinq minutes.

Emery Carr sourit jovialement.

— Oui, avec joie, fit-il. C’est sur mon chemin.

Mary, cependant, surprit le regard cinglant qu’il lança à son collègue, qui esquissa un mince sourire sous sa frange blond-roux.

Que le Samaritain soit réticent ou non, un service était un service.

— Merci. Merci, dit-elle tandis qu’ils sortaient ensemble.

À la façon d’un arc, le couchant coiffait la crête d’une lointaine colline rocheuse, et Mary s’arrêta pour admirer la scène. Ayant négligé la nature, comme tant d’autres choses, elle éprouva un élan de plaisir subit à la vue de cette enfilade de collines à la beauté rude, qui formaient une sorte de parfait, et fut soulagée de constater qu’une légère fraîcheur semblait avoir envahi le stationnement pendant qu’elle était à l’intérieur.

Emery Carr, qui, selon les estimations de Mary, devait avoir entre trente-cinq et quarante-cinq ans, conduisait une Mazda, une minuscule voiture sport entretenue avec un soin jaloux, dans laquelle un petit espace de rangement occupait la place de la banquette arrière. C’est là qu’il déposa la collection de sacs de plastique de Mary. Ouvrant la portière, elle se prépara mentalement à la corvée qui consisterait à caser son corps sur le petit siège bas. Devant ses hésitations, Emery eut un sourire tendu et, contournant sa voiture, lutta contre le poids de son dégoût et prit Mary par le coude. Il n’aimait peut-être personne d’aussi gros qu’elle.

À la façon des aînés, elle eut le sentiment d’être un fardeau, et les pertes qu’elle avait subies — Irma, Orin, M. Barkley, Gooch, le sac en vinyle brun — montèrent à la façon de fantômes pour se moquer de ses genoux fragiles et de ses mentons tremblotants. Pourquoi ne rentrait-elle pas à Leaford pour finir sa vie en compagnie du vieux M. Da Silva, des Paul, des William et de sa mère, aux bons soins de la maison de retraite St. John ? Elle n’était pas à la hauteur. Elle ferma les yeux, le cœur affolé, emballé. Il faudra que quelqu’un s’occupe de mon corps.

Emery Carr lui rappela doucement que la sonnerie indiquait qu’un passager ne s’était pas attaché.

— Vous devez boucler votre ceinture, madame Gooch.

— Mary, dit-elle en rouvrant les yeux. Appelez-moi Mary.

Tirant la sangle sur son corps, elle remarqua une fois de plus que, depuis le départ de Gooch, elle avait perdu du volume. Apport de calories. Dépense de calories. D’une certaine façon, la réduction de sa masse la consternait. Sans plus de contrôle sur ses pertes qu’elle n’en avait eu sur ses gains, elle ressentait seulement la honte de son déclin.

— Je veux mourir.

Elle n’avait pas eu l’intention de prononcer les mots à haute voix.

Emery Carr prit une profonde inspiration. Il devait penser : D’accord, mais pas dans mon auto, s’il vous plaît. Néanmoins, il dit :

— Ne vous en faites pas. On va rapporter votre sac.

Sur ces mots, il démarra et la voiture sortit du stationnement en vrombissant. À cause du centre de gravité très bas du bolide, Mary eut aussitôt mal au cœur et elle se demanda si, à l’instar des clients de Gros Avi, Emery préférait l’intimité offerte par la vitre remontée.

Elle jeta un regard de côté et, lorsqu’il la surprit, elle se sentit l’obligation de dire quelque chose.

— C’est gentil à vous de me conduire à l’hôtel.

— Vous vous sentez loin de chez vous, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Vous êtes ici en vacances ? demanda-t-il distraitement en s’arrêtant à un feu rouge dans la circulation de l’heure de pointe.

— Non.

— Pour le travail ?

Elle secoua la tête.

— Les vacances ou le travail. Il n’y a rien d’autre, dit-il en riant.

Il y a aussi les funérailles, songea Mary. Et les crises de la quarantaine.

— On va rapporter votre sac. Ne vous en faites pas. On ne vole pas de sacs à Golden Hills.

— Vous vivez ici depuis toujours ?

— Mon Dieu, non ! J’habite à West Hollywood.

Il attendit, puis se tourna vers elle.

— West Hollywood ? répéta-t-elle.

— Ce n’est pas Golden Hills.

— C’est le coin où le taux de criminalité est élevé ? demanda Mary, les yeux écarquillés.

— Non.

— Le quartier arménien ?

— C’est le quartier gay.

— Pourquoi vivez-vous dans le quartier gay ? l’interrogea Mary.

Puis elle répondit à sa propre question, non sans une certaine surprise.

— Ah bon, souffla-t-elle.

Sa candeur fit rire l’homme.

— Vous êtes le premier gay que je rencontre, je crois bien.

— C’est impossible.

Il sourit largement.

— Je viens d’une toute petite ville. Au Canada, lui rappela-t-elle. Une fois, j’ai eu une institutrice lesbienne.

— Nous sommes partout, dit-il.

— Vous avez un amoureux ? s’enquit Mary, ravie de sa hardiesse.

Des conversations intimes avec de purs inconnus. Elle en avait vu souvent dans les films et les émissions de télévision. Le cliché lui avait inspiré une vive méfiance jusqu’à ce qu’elle s’assoie dans l’avion. Là, à cause de la peur, elle aurait bien voulu que la femme à la peau brune parle anglais et lui offre le réconfort d’une sœur.

— Kevin, répondit Emery.

Au ton de celui-ci, Mary comprit qu’il n’était pas amoureux.

— Depuis six mois, continua-t-il. Autant dire vingt ans. Nous fêtons notre anniversaire cette semaine. Une petite dégustation de vin à Sonoma. Et vous ?

Il avait remarqué qu’elle ne portait pas d’alliance.

— Vous avez un amoureux ?

Mary toucha la cicatrice sur son annulaire gauche.

— Je suis mariée depuis vingt-cinq ans. Nous venons de célébrer notre anniversaire.

— Il n’est pas avec vous ?

Elle secoua la tête.

— Il fait de la randonnée. Je n’ai aucun moyen de le joindre.

Ils s’arrêtèrent au feu marquant le croisement des trois routes. Écrasée dans son siège, Mary se tourna vers le terrain vague poussiéreux pour voir si les Mexicains étaient encore là, mais la pyramide de thermos avait disparu. Telles des sentinelles, deux hommes se tenaient debout à chacune des extrémités, balayant les voitures du regard, dans l’espoir d’obtenir encore une heure de travail ou, plus simplement, dans l’attente du véhicule qui les ramènerait chez eux.

Au moment où le soleil disparaissait derrière la lointaine colline, Mary vit l’un des hommes — large d’épaules, il avait à peu près sa taille, se dit-elle, et une crinière de cheveux noirs, une barbe et une moustache taillées avec soin — prendre son sac en bandoulière et se mettre lentement en marche vers une destination inconnue. Quelque chose le distinguait des autres. C’était l’homme dont elle avait cru croiser le regard, à l’arrière de la limousine. Il avait attendu. Il n’avait pas travaillé.

Sur un ton officiel, Emery lui donna des instructions.

— Venez à la banque demain. Je n’y serai pas, mais Lucy va vous aider. Elle va téléphoner à votre banque et tout arranger. On va vous rendre votre sac. Restez positive. Tout ira bien.

— Reste positive, répéta Mary pour elle-même alors que son beau sauveur contournait la voiture pour venir lui ouvrir la portière.

Avant de lui dire au revoir, il griffonna un nom et un numéro de téléphone au verso d’une carte de visite et la lui mit dans la main.

— C’est le nom d’un vieil ami qui pourra vous mettre en contact avec quelqu’un de votre ambassade, au cas où la perte de votre passeport vous causerait des ennuis.

Emery Carr sortit les sacs de plastique de la voiture, les accrocha sur les crochets formés par les doigts de Mary et consulta sa montre avant de demander :

— Vous avez besoin d’un coup de main pour aller jusqu’à la réception ?

Même si elle avait effectivement besoin d’aide, ou du moins croyait en avoir besoin, elle voyait qu’il était pressé. Elle secoua la tête, le remercia de nouveau et se dirigea vers les portes de l’hôtel.

Prenant une pomme rouge bien fraîche dans le bol qui trônait sur le comptoir de la réception, elle paya pour trois nuits. Lorsque Mary régla sa note comptant, la petite réceptionniste haussa les sourcils et Mary lui expliqua la situation. On tenterait vraisemblablement de la joindre, ajouta-t-elle.

— Mary Gooch, rappela-t-elle à la femme de l’hôtel. C’est un nom difficile à oublier.

En croquant la pomme, Mary mit le cap sur l’ascenseur et vit dans le hall une bibliothèque pleine de livres et de magazines. Elle songea à s’arrêter pour prendre quelque chose à lire, mais les pas supplémentaires qu’elle aurait dû faire lui semblèrent au-dessus de ses forces. Dans la chambre, elle se débarrassa de ses grosses bottes d’hiver et grimaça sous l’effet de la douleur dans son talon.

Après avoir lu les directives concernant l’utilisation du téléphone, elle appuya sur la touche donnant accès à une ligne extérieure et composa le numéro de l’assistance-annuaire. Elle fut découragée d’apprendre que le numéro de Jack et d’Eden était confidentiel. Elle n’avait aucun moyen de joindre sa belle-mère. Eden n’avait aucun moyen de la joindre. Et si Gooch téléphonait ?

Elle reposa le combiné, puis, le reprenant, composa un autre numéro. Elle attendit pendant la sonnerie.

— Allô ? fit une jeune voix masculine.

Elle entendait des rires en arrière-plan.

— Allô, répondit-elle. Je m’appelle Mary Gooch. Je crois que vous avez mon téléphone. Allô ? Allô ?

On avait raccroché. Prenant une profonde inspiration, Mary composa une fois de plus le numéro de son portable, dans l’espoir d’un miracle. La personne qui avait son téléphone avait peut-être aussi son sac. Et même si cette personne l’avait volé et non trouvé, Mary réussirait peut-être à la convaincre de lui rendre les articles qui ne rapporteraient rien à un voleur. Comme son passeport. Ses papiers d’identité. Au bout d’un instant, la même jeune voix masculine répondit :

— Allô ?

Puis la communication fut encore coupée. La pile.

Elle soupira, attirée par la fenêtre ouverte et le saisissant spectacle offert par les collines sombres et vallonnées, puis elle s’attaqua aux boutons de sa jolie blouse à motifs. Dans la brise de Golden Hills, elle trouva non pas un amant, mais plutôt un autre genre de sauveur. La caresse maternelle de l’air frais réconforta son corps, apaisa son esprit. Et les étoiles, telles qu’elle ne les avait jamais vues, innombrables, étourdissantes, si près qu’elles tomberaient peut-être en pluie sur sa tête. Renonçant à son orgueil, Mary s’adressa à son vieil ami Demain, le supplia de lui accorder une dernière chance.

Trouvant le flacon d’aspirine dans un de ses sacs, elle fit tomber quatre comprimés dans le creux de sa main et les avala avec une gorgée d’eau, puis elle mangea une barre de protéines pour faire descendre les pilules. Elle se dit qu’il était sûrement mauvais pour la santé de ne manger que des barres santé et qu’il faudrait qu’elle prenne une autre pomme lorsqu’elle repasserait devant le bol. Sac à main disparu. Plus de téléphone. Aucun moyen de joindre Eden. Aucun moyen pour Eden de la joindre. Pas d’argent. Pas de papiers d’identité.

Un plan. Il lui fallait un plan. C’était aussi clair que le calcul des calories prises et dépensées et la règle de trois. Toute personne doit avoir un plan. En sous-vêtements, elle se laissa tomber sur le lit et ferma les yeux.