Un parent éloigné
Les rideaux verts dansaient, tandis que le froid entrait à flots par la fenêtre ouverte. Mary se réveilla comme chaque matin, en sursaut, stupéfaite d’avoir cédé au sommeil. Mais elle fut encore plus surprise de découvrir le sang terre de Sienne sur les draps, là où ses mains parcourues de petites coupures avaient saigné, et, lorsqu’elle se souleva pour mieux voir, sur le couvre-lit où reposait son pied.
Dans les champs derrière la maison, des corneilles croassaient sur un ton moqueur, décidées à la contraindre de se retourner, mais déjà Mary se savait seule. Elle tendit la main vers le téléphone posé à côté du lit et mit la main sur les numéros d’urgence. Elle appela Gooch sur son portable. En réponse au message préenregistré, elle parvint à balbutier :
— Désolée. C’est encore Mary Gooch, la femme de Jimmy Gooch. J’aimerais qu’il me rappelle, s’il vous plaît. Il est sept heures. Sept heures du matin.
Élan de terreur. Spirale de peur. Gooch n’était pas là. Il ne répondait pas à son téléphone. D’un autre côté, son appareil à elle restait silencieux. Pas de coup de fil de la police lui signifiant que son mari était en prison. Pas de coups brutaux à la porte pour lui apprendre qu’il avait eu un accident. Elle se rendit compte que la nuit avait simplement été riche en péripéties dramatiques, comme cela se produit lorsqu’on s’aventure dans le noir. Comme elle l’avait fait. Comme Gooch le faisait parfois. Son absence s’expliquerait bientôt, de façon plausible, et il aurait des regrets sincères. Puis ils oublieraient tous les deux ou, à tout le moins, ils n’en parleraient plus jamais. L’événement n’aurait rien d’un tournant décisif, comme elle en avait été si fermement convaincue par son bref rendez-vous galant avec la terre nocturne.
Mary ferma le réveille-matin avant qu’il sonne. Frappée par la puanteur de son haleine, elle se souvint de ce que répétait Gooch : les gens refoulent du goulot, à croire qu’ils passent leur temps la tête dans le cul. Elle était du nombre, bien sûr, même s’il ne s’était jamais montré aussi direct avec elle. Sauf peut-être l’année précédente, quand elle avait gagné une croisière dans les Antilles à une tombola et avait annulé à la dernière minute, alors qu’ils s’étaient donné la peine de se procurer des passeports. Avec son mal des transports (affection avérée chez elle), avait-elle insisté, jamais elle n’aurait pu supporter un voyage en mer. Ce qu’elle n’aurait pas supporté, surtout, c’étaient les orgies de nourriture dont elle avait entendu deux femmes discuter pendant l’une de ses visites semi-annuelles chez la coiffeuse. L’autre problème était celui de toujours : elle n’avait rien à se mettre.
Gooch s’était emporté, avait déclaré que le monde ne se résumait pas à Leaford et qu’il avait la ferme intention de faire la croisière. Elle préférait rester la tête dans le cul ? Libre à elle. Ils avaient fini par donner les billets à Pete et Wendy. Elle n’avait jamais compris pourquoi Gooch n’avait pas fait le voyage seul. Où était ce refrain ? Ce trémolo d’espoir ? Où diable Gooch était-il donc ?
À la fenêtre, elle chercha le camion de Leaford Furniture and Appliance, que Gooch garait toujours à côté de la camionnette au toit ouvrant coincé. Comme chaque fois qu’elle se regardait dans la glace, elle sut d’avance que son reflet ne lui plairait pas. Son monde avait si bien basculé qu’elle ne trouva plus son centre de gravité et dut prendre appui sur le rebord de la fenêtre. Elle se rendit compte qu’elle ne s’était jamais sentie aussi lourde, réflexion aussitôt chassée par la certitude que, de fait, elle n’avait jamais été aussi lourde. Elle en était là. Elle était devenue si grosse qu’elle avait littéralement repoussé son mari. Comme l’eau qui déborde de la baignoire.
Au loin, un bruit métallique retentit et Mary, levant les yeux, vit M. Merkel, la tête rentrée dans les épaules, au volant de son tracteur, à côté duquel gambadait un gros chien brun. De temps en temps, l’animal s’élançait à la poursuite d’une corneille vorace. La vie désespérée des autres.
— On n’a qu’à regarder autour de soi pour trouver des gens beaucoup plus mal pris, répétait Irma.
C’était la vérité, et Mary tirait un certain réconfort du malheur du couple âgé que formaient les Merkel. Au début des années 1970, ils avaient perdu leur fils unique, alors âgé de quatre ans, dans une tornade. Le vent furieux avait soulevé le petit Larry, qui se trouvait dans l’allée, et l’avait emporté vers un lieu secret, et on ne l’avait jamais revu. Mary ne posait jamais les yeux sur M. ou Mme Merkel sans penser à Larry, mais elle ne les avait pas beaucoup vus dernièrement. En fait, personne ne les avait beaucoup vus.
À Leaford, la triste histoire de Larry Merkel tenait de la légende, au même titre que celle des jumelles conjointes, Rose et Ruby Darlen, nées attachées par la tête. Mary leur avait rarement adressé la parole, mais, après son mariage, elle avait observé ces filles pas comme les autres depuis la lointaine fenêtre de sa chambre. Elle s’était demandé de quoi elles pouvaient bien parler, blotties l’une contre l’autre sur le petit pont branlant qui enjambait le ruisseau au milieu des champs. Comme le minuscule fantôme de Larry, que Mary croyait parfois apercevoir au milieu des hauts plants de maïs, les sœurs Darlen hantaient le paysage. Les bébés de Mary étaient des fantômes, eux aussi, mais du type silencieux et vigilant, tel M. Barkley, qui ne mettait jamais le nez dehors.
Le pauvre Christopher Klik, premier baromètre d’autoapitoiement utilisé par Mary, fut remplacé, après la naissance des jumelles Darlen, par Rose et Ruby.
— Attachées par la tête. Imagine un peu, répétait Irma lorsqu’elles les croisaient par hasard.
Mary, cependant, n’avait pas particulièrement pitié d’elles. Les jumelles lui donnaient l’impression d’être satisfaites de leur singulière silhouette. Même si elle aurait été gênée de l’avouer et que, de toute façon, elle n’avait personne à qui confier de telles réflexions, elle enviait aux filles leur lien inextricable.
Dans les mois précédant leur mort, elles avaient écrit leur biographie, que tous les habitants du comté de Baldoon avaient lue et à laquelle ils avaient tous trouvé à redire. Certains s’étaient insurgés contre la géographie décrite dans différents passages ; d’autres avaient jugé inconvenant l’emploi des noms réels ; certains n’avaient guère apprécié la façon dont les jumelles les avaient campés ; et au moins quelques-uns avaient réfuté les événements décrits, dont une partie était forcément fictive, car la rencontre sexuelle entre oncle Stash et Catherine Merkel, qu’aurait entrevue Rose Darlen, ne pouvait pas être vraie.
Mary avait dévoré le livre d’un seul tenant, cherchant à savoir si elle figurerait à la page suivante, si l’une ou l’autre des filles la présenterait comme la grosse femme sans enfant qui vivait derrière, celle qui regardait passer la vie par le cadre de sa fenêtre. Comme ni l’une ni l’autre n’avaient fait allusion à elle, Mary s’était demandé comment une femme aussi grosse qu’elle pouvait être aussi secondaire.
L’évocation de Rose et Ruby constitua une excellente distraction, puis une autre force aléatoire s’interposa. La chaudière rugit de nouveau et, après une série de mouvements d’humeur, rendit l’âme au milieu d’une crise particulièrement violente. Avec le sentiment d’être vengée, Mary espéra qu’elle avait beaucoup souffert. Encouragée par un tel symbolisme, elle ferma la fenêtre et mit le cap sur le couloir en s’efforçant de ne pas s’appuyer sur son talon blessé.
L’aube éclairait le couloir comme au lendemain d’une scène de meurtre : les murs tachés de sang à cause des lacérations de ses mains, les taches en forme de points d’exclamation sur la nouvelle moquette argent. Ce fut pour elle un choc, mais il y avait une certaine vérité dans ce tableau. Dans la nuit, quelque chose avait effectivement agonisé à cet endroit.
Dans la cuisine, Mary constata avec soulagement que sa blessure au pied ne semblait plus saigner, du moins plus beaucoup. Succombant à la faim et au sombre dégoût qu’elle ressentait à l’idée de manger en un moment pareil, elle ouvrit la porte du congélateur, s’empara d’un sac de grains de maïs, en fourra une poignée dans sa bouche et les suça pour les faire dégeler. Elle se demanda si, en téléphonant au Grec, elle trahirait Gooch ou si au contraire elle le sauverait.
Depuis presque aussi longtemps que Mary travaillait chez Raymond Russell, Gooch faisait des livraisons pour Theo Fotopolis, que tout le monde appelait « le Grec », de la même façon que tout le monde appelait Jimmy Gooch « Gooch ». Après le secondaire, le Grec avait engagé Gooch pour travailler au comptoir des ventes et, une fois la jambe de Gooch rétablie, avait pris à sa charge les coûts du permis de camionneur du jeune homme.
L’horloge murale indiquait qu’il était sept heures. La question de savoir s’il fallait ou non téléphoner au Grec se résumait à ceci : à quelle vérité Mary était-elle préparée à faire face ? Pouvait-elle accepter que l’absence de Gooch soit accidentelle ? Ou qu’elle ne le soit pas ? Il y avait aussi la question pressante des chocolats qu’elle devait passer prendre à la pharmacie. Mary avait commandé une caisse de ses favoris (rochers aux noix, écorces d’amandes au chocolat au lait, miniatures, fourrés assortis), que le fournisseur lui faisait à un prix d’ami. Si elle n’était pas là pour réceptionner la marchandise, Ray découvrirait le pot aux roses. Au mieux, il serait irrité. Au pire, il jugerait la situation si tordante qu’il en parlerait à tous les employés. D’ailleurs, il y avait toujours une ou deux boîtes de chocolat endommagées par le transport (ou par exprès) à partager entre les membres du personnel. Mary prenait un plaisir érotique aux mastications de ses collègues, mais, quand on lui mettait une boîte sous le nez, elle faisait des mines.
Gooch entretenait lui aussi des rapports particuliers avec les biens endommagés. Leur petite maison de la campagne de Leaford était meublée d’articles vendus par le magasin et brisés pendant le transport. Une table basse traversée par une infime fracture. Le réfrigérateur terre de Sienne dont la teinte ne correspondait pas exactement à celle de la cuisinière. Un canapé-lit au mécanisme défectueux. Au cours de leur difficile première année de mariage, les premiers articles endommagés avaient été les chaises en vinyle rouge aux épais pieds en aluminium.
Un matin, Mary s’était assise sur une de leurs chaises d’occasion en bois et avait fait sauter un joint branlant. Gooch ne s’était pas inquiété à voix haute de l’idée que sa jeune femme, qui avait rapidement pris du poids au cours du premier trimestre de sa seconde grossesse, risquait de casser une chaise et de se retrouver par terre en subissant de graves conséquences. Mais il n’en pensa pas moins. Ce soir-là, les quatre chaises rouges avaient fait leur apparition, l’une avec une déchirure apparente au niveau des coutures, et les anciennes furent remisées dans le garage. Mary ne demanda pas à son jeune mari s’il avait fait l’accroc par exprès.
Gooch s’installa sur une chaise rouge et raide et souleva la robe de Mary pour qu’elle puisse s’asseoir à califourchon sur ses genoux.
— Tu as posé la question au docteur ? murmura-t-il, la tête enfouie dans le décolleté aux seins gorgés de sang.
— Il a dit qu’il valait mieux s’abstenir, mentit Mary.
Hésitante et honteuse, elle avait demandé au Dr Ruttle si son mari et elle pouvaient continuer à avoir des rapports pendant les six derniers mois de sa grossesse, et elle avait encaissé sans rien laisser voir du choc que lui avait causé sa réponse.
— Bien sûr. Jusqu’à l’accouchement, pourvu que ce soit confortable pour l’un et l’autre.
Il faisait sûrement erreur. Au moins dans son cas à elle, qui avait perdu son premier bébé (James ou Liza), et Gooch étant ce qu’il était. En sortant du cabinet, elle en était venue à la conclusion que le bon docteur avait oublié sa fausse couche et la taille inhabituelle de son mari. Mary aurait bien voulu s’adresser à Wendy ou à Patti, mais elle ne parlait à personne de son intimité conjugale. Comme la nourriture, c’était un sujet purement personnel.
À la veille du mariage de Mary, par une soirée fraîche d’octobre, les quatre amies, fraîchement diplômées de l’école secondaire de Leaford (Wendy, qui entendait devenir infirmière, Kim, inscrite à l’école normale de London, Patti, réceptionniste à l’agence immobilière de sa mère, et Mary) s’étaient retrouvées au restaurant Satellite de Chatham pour une soirée de salade et de vin mousseux. L’acceptation de Mary au sein de leur petit groupe était toute récente. Comme une étudiante étrangère, elle se sentait capable d’observer leurs coutumes, mais, faute de comprendre toutes les nuances de leur langue commune, elle n’y participait pas pleinement.
En sueur sous sa blouse, elle avait ouvert sous la table les cadeaux qu’elles lui avaient apportés. Elle se flétrissait comme une fleur chaque fois que l’une d’elles s’écriait :
— Montre, montre !
Une camisole rouge avec un slip assorti. Un déshabillé noir transparent, ruché à la hauteur du cou.
— Il ne faut rien mettre dessous, dit Kim. C’est tellement sexy.
Un corset bleu avec des boutons-pression dans le dos et des seins coniques. Chacun des ensembles de la taille que Mary avait eue, le temps d’un éclair, et qu’elle ne retrouverait jamais.
Les filles, à l’exception de Mary, qui ne supportait pas l’alcool, burent trop de vin et parlèrent de sexe. Patti rapprocha son index de son pouce et regarda par le trou ainsi créé.
— Dave commence petit et finit gros, dit-elle d’une voix pâteuse.
D’une voix flûtée, Kim évoqua l’appétit sexuel débridé de sa sœur aînée qui, de son propre aveu, avait été en rut pendant ses trois derniers mois de grossesse. Après la naissance du bébé, elle avait laissé son mari téter son lait. Mary, que l’image plongea dans un trouble profond, n’aimait pas le mot « rut », qui lui semblait bestial. Wendy avoua qu’elle n’aimait pas beaucoup s’envoyer en l’air, mais qu’elle pouvait obtenir tout ce qu’elle voulait de Pete (« vous vous souvenez du concert de Supertramp ? »), à condition de lui offrir une rapide vous-savez-quoi. Lorsque Kim fit « Beuuurk » d’un air dégoûté, Wendy dit :
— Passe-lui un mouchoir en papier ! Ou, ajouta-t-elle en criant, avale !
La conversation dévia sur la grossesse de Mary.
— Tu n’as pas peur de redevenir grosse ? demanda Wendy sans détour. Moi, en tout cas, ça me terrifie. Et je n’ai jamais été grasse !
— On grossit toujours quand on est enceinte. Ne l’écoute pas, Mary. Après l’accouchement, le poids que ma sœur avait pris a fondu, lui assura Kim. Surtout si tu allaites.
— Tout ce que je dis, scanda Wendy, c’est que j’aimerais mieux mourir que d’être grosse.
Kim tendit le menu.
— Que diriez-vous de partager une grosse portion de frites avec de la sauce brune ?
Wendy poursuivit en buvant son vin à grandes lampées.
— Voyons, vous autres. Ce n’est pas comme si Mary ignorait qu’elle était grosse avant. Pas vrai ?
Mary sentit les yeux de Wendy la transpercer jusqu’au tréfonds.
— Ouais.
— Avant qu’elle perde tout ce poids, Jimmy Gooch ne la regardait même pas. C’est tout ce que je dis, bon.
Wendy hésita, puis ajouta :
— C’est juste que j’aurais de la peine de voir tes jolies pommettes disparaître et tes belles chaussures devenir trop petites.
Soûle et magnifique, Wendy, de la brigade des meneuses de claques, elle-même amoureuse de Jimmy Gooch, ne faisait que dire tout haut ce que les autres pensaient tout bas, à commencer par Mary, de façon obsessionnelle : avec la grossesse, elle redeviendrait grasse et ne parviendrait pas à perdre le poids en trop (chacune en avait des exemples dans son environnement immédiat), puis Gooch la quitterait et la laisserait élever seule leur sale marmot.
Peu après que Gooch et elle s’étaient déclarés officiellement, Mary avait cessé de manger de la terre. Gooch seul la sustentait. Mais lorsque le premier bébé était à peine plus gros qu’un ongle, l’appétit géant qui la rongeait était revenu. Comme pour toutes les compulsions, il avait repris non pas à zéro, mais bien là où il avait été laissé. Lorsqu’elle était certaine qu’Irma l’agitée et Orin le résigné dormaient à poings fermés, elle se levait furtivement et, dans la cuisine, plongeait la main dans des sacs en papier d’aluminium, avalait bruyamment des nouilles froides et broyait entre ses grosses molaires des rangées de biscuits au chocolat.
— Le Grec va vous donner un berceau ? demanda Kim pour meubler le silence.
Si le tissu qui la composait n’avait pas été fait de secrets et de tromperie, Mary aurait peut-être pu poser aux autres filles les nombreuses questions qu’elle avait sur son corps, l’acte sexuel, la libido de son mari. Avant Gooch, elle n’avait jamais beaucoup réfléchi au corps des hommes, occupée qu’elle était à soigner et à nourrir le sien. Avant Gooch, elle n’avait eu que deux expériences : la fois où elle avait fait voir son mamelon à Christopher Klik devant le support à bicyclettes et celle où Jerry, le chauffeur à la peau plissée de la pharmacie, avait proposé de lui masser les épaules dans la salle du personnel déserte. De peur de passer pour une ingrate, elle l’avait laissé lui pétrir la peau pendant dix bonnes minutes en frottant son érection crochue de vieil homme contre son dos ferme d’adolescente. Elle n’avait parlé à personne de l’indécence du chauffeur. Elle eut la naïveté de croire qu’elle s’était imaginé des choses. Avant Gooch, elle avait aussi l’habitude de se croire trop repoussante pour être l’objet d’un désir même tordu.
L’énergie sexuelle de Gooch et de Mary avait été puissante, et le désir de Gooch avait survécu à leur mariage. Seulement quatre mois après sa première fausse couche, ils avaient compris qu’elle était de nouveau enceinte, et la prise rapide de poids avait sapé la confiance de Mary.
À califourchon sur les genoux de son mari assis sur la chaise en vinyle rouge, elle avait compris qu’il fallait ignorer le conseil du Dr Ruttle. Elle avait beaucoup trop peur pour le nouveau bébé (Thomas ou Rachel) pour satisfaire Gooch comme à l’accoutumée, mais elle s’était rappelé ce qu’avait dit Wendy, à la veille de son mariage, à propos de Pete, à qui elle pouvait faire faire n’importe quoi. Poussant les larges épaules de son mari contre le dossier de la chaise en vinyle rouge qu’il avait apportée à la maison, le jour même, elle avait murmuré à son oreille :
— Le Dr Ruttle a dit qu’on ne pouvait pas faire ça, mais on peut faire autre chose.
Après, au moment où Gooch remontait sa fermeture-éclair et se levait de la chaise rouge, elle avait senti chez lui, outre une profonde reconnaissance pour ce qu’elle venait de faire (d’autant qu’elle ne lui avait pas tendu un mouchoir en papier, elle), une sorte de soupçon sous-jacent. En saisissant son énorme main pour qu’il l’aide à se relever de la position agenouillée, elle s’était crue obligée de murmurer :
— C’était la première fois que je faisais ça.
Il avait haussé un sourcil sans demander de détails. Cette nuit-là, Mary s’était endormie, la main sur son ventre naissant, en se disant qu’elle s’était sans doute très bien tirée d’affaire. Elle se réjouit de s’être fiée à son instinct et de s’être imaginé que la tumescence de Gooch était comestible.