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PAULINE KLEIN

Fermer l’œil de la nuit

Titre

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Crédits

DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS ALLIA

Alice Kahn

Titien, Vénus d’Urbin, vers 1538.

Détail. Huile sur toile. Florence, musée des Offices.

© Raffael / Leemage, pour l’image de couverture.

© Éditions Allia, Paris, 2012.

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Épigraphe

La réalité est une invention

de l’écriture pour y échapper.

JEAN FERTAIN

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Introduction

JAI construit des trous d’air, de l’espace, des zones de non-droit, des frontières entre les parties qui composent mon intérieur. J’ai plusieurs chambres, toutes roses et rouges, luisantes et fraîches, maintenues à température stable et dans lesquelles il fait toujours noir. On passe d’une pièce à l’autre en glissant dans des vaisseaux rutilants aux parois transparentes et à travers lesquelles on peut apercevoir la vie, ailleurs, sorte d’extérieur mouvant. Les différentes pièces de mon corps sont séparées par des limites et des mots, les effets de la réalité emmagasinés dans des parties que je ne contrôle pas. J’ai des souvenirs amoureux dans le fond de l’œil, des traces de violence qu’on a portées contre moi entre les omoplates, un baiser encore imprimé à l’intérieur de la cuisse, un son gravé derrière mon oreille et qui vibre sans prévenir dans mon lobe, comme une punaise. Mes ongles poussent pour toucher plus loin mais je les coupe à temps. Je connais la forme des reins et des poumons, des ailes d’ange, celle du cœur presque noir, les trompes comme des oreilles d’éléphant, le fémur, un os à ronger, le squelette du pied, une trace de patte d’oiseau sur le sable mouillé. Il s’en passe des choses. À la limite avec l’extérieur, au bord du contour formé par la chair, des trous laissent pénétrer l’air du dehors, le monde des autres, le monde tout court. Je me souviens que, dans la chambre où je vivais au-dessus de chez ma mère, il m’arrivait de discuter le soir, par la fenêtre, avec le fils des voisins d’en face. J’habitais au 144 bis, lui au 144. Après le dîner, je montais puis, debout sur mon lit, j’ouvrais le Velux et nous parlions à travers la cour, parfois pendant plusieurs heures. Nous nous disions des choses du haut de ce sixième étage, nous nous confiions parfois des secrets, et nos mots résonnaient dans la nuit et le vide de cette arène formée par les fenêtres des autres. La lune devait éclairer mon visage, parce qu’il me voyait sourire, ou remarquait quand je m’étais fait couper les cheveux. Quand l’heure arrivait, je me coiffais, je mettais un pull que j’aimais, j’éteignais la lumière, et j’apparaissais comme ça, sous un bon jour, dans le cadre de la fenêtre. Lui n’était qu’une ombre noire, je ne le voyais pas. Je ne me souviens pas que qui que ce soit nous ait jamais demandé de nous taire, ou de parler moins fort. Il s’appelait Sylvain. “Et s’il vient Sylvain, qu’est-ce que tu feras ?” disait ma mère dont la fenêtre de la chambre donnait aussi sur la cour. Un dimanche matin, Sylvain vint, et frappa à la porte. Je me suis approchée et j’ai regardé dans le judas. Il était affreux. Il était grand, maigre, il avait des lunettes que je n’avais jamais remarquées, ou peut-être qu’il les enlevait avant d’apparaître derrière sa fenêtre, et une chemise bleu pâle à manches courtes. On aurait dit un policier. Sylvain vint, et je ne lui ai pas ouvert. Je n’ai plus jamais ouvert ma fenêtre non plus. J’entendais de temps en temps la sienne s’ouvrir, mon prénom résonner dans la cour lorsque la nuit tombait, mais je restais allongée sur mon lit, recroquevillée contre le mur sous la fenêtre, en attendant qu’il se couche à son tour. Le jour de mon départ, je n’ai pas eu besoin de tourner la clef dans la serrure. La petite chambre était presque vide : neuf cartons sur lesquels je n’avais rien noté, de toute façon, j’allais tous les rouvrir ailleurs. Ma mère allait rester dans l’immeuble, sans doute serais-je amenée à y revenir. Ce matin-là, je descendis pour la dernière fois les escaliers partant de mon palier pour arriver dans la cour, barrer mon nom sur la boîte aux lettres, et quitter le boulevard du Montparnasse.

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1

À SAISIR. Appartement composé de deux pièces, troisième étage, clair et calme, parquet, moulures, cheminées. Immeuble en pdt. En appelant, j’avais demandé : “Je vois que l’immeuble est en pomme de terre. C’est solide ça ?” L’agent immobilier avait marqué un temps d’arrêt avant de me répondre que pdt c’était pour pierre de taille. Je rigolais. Je l’ai visité le samedi matin. Il semblait pressé, il partait en vacances le lendemain. Mon dossier était complètement falsifié, mais son immeuble en pomme de terre me plaisait, l’appartement aussi. Il portait une oreillette triangulaire enfoncée dans l’oreille, et me coupait dans mon élan quand j’avançais les avantages de m’avoir comme locataire. Il répondait au téléphone en attendant quelques sonneries avant de décrocher, le temps de faire croire à je ne sais quel surcroît d’activité de quatre secondes à celui qui l’appelait et dont il scrutait le nom sur son écran un moment, tout en me présentant sa paume tendue pour me faire taire. Je me suis installée quelques jours plus tard dans un silence que l’agent immobilier m’avait longuement vanté, et qui se prolongea, puisqu’il resta longtemps le dernier invité en date. J’ai nettoyé la cheminée, passé l’aspirateur sur le matelas proposé avec l’endroit. J’ai repeint la cuisine en jaune puis en blanc puis de nouveau en jaune. Dans le salon, j’ai planté des clous et des cadres dans lesquels j’ai figé des images qui n’ont pas de sens particulier pour moi ; juste pour décorer. Une page d’un livre que je ne lirai plus, une carte postale de Norvège pas signée, un tableau récupéré à la mort de ma grand-mère, un genre de peinture mexicaine naïve comme un dessin d’enfant, avec un arbre d’un vert vif auquel j’ai mis quelque temps à m’habituer. Rien dans la réalité ne me rappelle ce vert-là. Par la fenêtre, j’aperçois le sol de la cour pavée dont le prolongement par quatre murs en pierre sablée dessine un échantillon de ciel. L’immeuble est composé de trois bâtiments, A, B, et C, formant un carré avec un quatrième, qui devait être d’anciennes écuries, devenues aujourd’hui le local à poubelles. J’habite dans le bâtiment A, formant à lui seul uL permettant d’entrevoir l’intérieur de quelques voisins. Tout l’alphabet ou presque semble réuni dans cet immeuble puisqu’en plus des trois premières lettres et du L cité ci-dessus, viennent s’ajouter des U de vélos, un Z au sol formé par les pavés, le I des portes, le V de victoire lorsque je rentre enfin chez moi, etc. La fenêtre de mon salon donne sur un appartement vide, sans doute depuis des mois, car j’aperçois de temps en temps un homme qui le fait visiter, toujours le même, en costume. Comme un coucou pour qui l’heure a sonné, il ouvre une des grandes fenêtres, les bras en croix, tendus puis écartés, passe la tête à l’extérieur, suivi de près par un petit groupe de gens se relayant à ses côtés, tournant le visage vers le ciel, à gauche, à droite, puis jetant un œil sur la cour, sur moi en face si j’y suis. Je pourrais dire que j’ai aménagé l’endroit pour y faire vivre Diane Toth et Claude Tissien, mais ça ne serait pas complètement vrai. Il n’y a rien de romanesque ici : un canapé et deux chaises, une petite table basse que j’ai peinte en noir, une cheminée en marbre marron sillonné de fines veines blanches et l’emplacement laissé vide pour un miroir, dont je me demande encore aujourd’hui ce qui a bien pu s’y refléter, à part cette fenêtre ouverte par intermittence pour des visiteurs qui ne s’y installent jamais. Maintenant, je connais les lattes de mon parquet et le plafond par cœur. Je n’entre dans ma chambre minuscule que pour y dormir. Je n’ai même pas de lampe, la lumière des toilettes suffit. Je me lève quand je me lève, rarement avant dix heures du matin. Plus la journée commence tard, moins elle est longue et mieux je me porte.

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2

CÉTAIT un restaurant chinois, le Canton, situé au milieu de la rue Gozlin à Saint-Germain-des-Prés. J’y avais souvent rendez-vous avec une amie qui arrivait tellement en retard qu’elle finissait par ne pas venir et donc, j’y déjeunais souvent seule. Avec deux tickets restaurant, j’avais de quoi tenir jusqu’au goûter. De temps en temps, ma mère m’attendait devant l’entrée de service de mon bureau et nous marchions l’une à côté de l’autre, boulevard Saint-Germain, sans rien nous dire jusqu’au Canton. Elle n’aimait pas beaucoup les restaurants chinois, mais “si ça me faisait plaisir…” Nous savions, elle et moi, que je n’avais qu’une heure pour déjeuner, ce qui constituait un programme de discussion assez court. Nous n’abordions pas de sujets importants. Il n’en manquait pourtant pas, mais la nourriture chinoise, le temps dont je disposais, tout cela nous aiguillait plutôt vers des thèmes légers. Il faisait très beau. Un pigeon faisait des mouvements de cou sur le rebord de la fenêtre à côté de notre table. Nous avions commandé des boules coco, ces boules blanches molles et visqueuses, avec le cœur comme un jaune d’œuf. Je les perçais alors qu’elles étaient encore chaudes et je commençais par manger le jaune. Je dis à ma mère qu’on aurait dit deux œufs avec un poussin à l’intérieur et nous nous mîmes à parler d’enfants, puis de ma naissance, puis de mon père, sujet qu’elle n’abordait que très rarement. Sans doute parce que l’heure du déjeuner touchait à sa fin, ou peut-être juste par inadvertance, ma mère me conta un épisode de sa vie avec mon père. Ça devait être la deuxième ou troisième fois de mon existence qu’elle en parlait, mais je la vis baisser les yeux sur ses boules et me raconter le soir où mon père lui avait annoncé, sans doute pour la faire taire alors qu’ils se disputaient, qu’il avait eu un fils, un fils qu’il avait eu très jeune, bien avant de la rencontrer, et qu’il l’avait appelé Didier. Didier me paraissait être un prénom appartenant à une autre classe sociale, c’est d’abord ça qui me surprit. Ma mère a demandé l’addition puis a parlé d’autre chose. Elle répondait qu’elle ne savait pas, quand je lui demandais ce que Didier faisait aujourd’hui, où il pouvait vivre, quel âge il avait à peu près. Elle ne savait pas. Mon père était mort il y a plus de quinze ans, et puis, me dit-elle, il avait tendance à exagérer les choses dans certaines situations. Je suis retournée à mon poste de travail, et j’ai cherché des Didier sur Google avec le même nom de famille que moi, tombant sur un blog, quelques profils Facebook, des Copains d’avant, des anciens de Bergerac. Aucun ne semblait être mon frère. Sauf un peut-être. J’ai convoqué mon oncle à déjeuner au Canton, puis ma tante, elle aussi au Canton. Je m’installais toujours au premier étage, à une table près de la fenêtre, au fond de la salle au papier peint rayé, rouge et doré. Je savais que je commanderais des boules de coco en dessert. Je me disais qu’elles me serviraient de métaphore de secours si nous n’avions pas abordé le sujet avant la fin du repas. Ni l’un ni l’autre n’avaient entendu parler de ce fils. Comme ce pigeon l’avait fait sur le rebord de la fenêtre, mon oncle fit un mouvement de cou vers moi, la bouche pleine, avala ce qu’il avait à avaler, cligna trois ou quatre fois des yeux pour signifier qu’il ne voyait vraiment pas de quoi je pouvais bien lui parler. Il me garantit que si son frère avait eu un enfant avant moi, il le lui aurait dit. Ma tante fit le même mouvement de cou, puis non non de la tête, me certifia qu’il n’y avait pas de neveu caché et mon heure de déjeuner fut bouclée sans plus d’informations. En m’intéressant de plus près à celui qui me parut le plus vraisemblablement être mon frère, je finis par découvrir que Didier habitait dans la région de Lyon. J’étais bien incapable de faire le voyage pour essayer de le retrouver. J’avais déjà peur de mon père – je n’étais pas mécontente qu’il soit mort – alors l’idée qu’il puisse avoir un fils vivant dont je ne savais rien m’effrayait un peu. J’avais son nom, son prénom, son année de naissance, et j’obtins en écrivant à la mairie de Lyon, un extrait d’acte de naissance sans filiation. S’ajoutèrent à ces informations un horaire de naissance et un divorce. Pour savoir où il habitait, je dus me rendre au commissariat de police de la rue des Hémeutes. On me sourit, on me dit de m’asseoir, puis on m’expliqua que si j’étais sa sœur, alors une recherche dans l’intérêt des familles allait être faite. Je suis sortie de là avec le sentiment presque tangible, administratif, qu’il était bien mon frère. Le fait qu’il le soit ou pas n’était même plus le problème. Quelqu’un m’avait manqué, et on allait se charger de trouver qui. C’était comme si des agents de police, des agents de la réalité, enquêtaient sur ma vie imaginaire avec la même application que si elle était réelle, le même souci d’exactitude. On allait revenir vers moi. Un matin, mon téléphone ne sonna pas comme d’habitude et une voix de femme me convoqua au commissariat. J’ai attendu dans un couloir, seule, pendant un long moment. J’ai regardé un homme passer comme si ça pouvait être lui. Puis je suis entrée dans un bureau, et je me suis assise en face de la femme qui m’avait contactée. Une fois sa conversation au téléphone terminée, elle ouvrit un mince dossier qu’elle feuilleta devant moi, m’expliqua qu’ils avaient fait une enquête et qu’ils avaient trouvé la personne que je recherchais. “Ça a été un peu plus long que prévu, vous allez comprendre pourquoi.” Mon frère avait été incarcéré l’année dernière, mais il avait accepté que je prenne attache avec lui, me confia-t-elle. Il était toujours en prison et elle me demanda si je voulais l’adresse de la maison d’arrêt de Corbas dans laquelle il se trouvait. Pour combien de temps ? Qu’est-ce qu’il avait fait ? Elle ne savait pas. Je vécus d’abord cette nouvelle comme un soulagement. Cela me suffisait. Je le trouvais très bien là où il était. L’idée que je puisse avoir un frère à l’ombre, au trou, me rassura sur ce que j’avais toujours imaginé. Un frère caché, c’était à peu près tout ce qu’il me fallait, et ma vie à moi me sembla, rétrospectivement, s’éclairer. Les choix que j’avais faits, mon rapport aux hommes, les trous que j’essayais de combler… Didier existait depuis le début de ma vie et je commençais à rassembler ma réalité autour de lui. Je mis quelques temps à m’habituer à son prénom et puis je m’y suis attachée. Après quelques jours passés à me sentir un peu plus libre que d’habitude, je me décidai à contacter la prison et obtins un numéro d’écrou et la possibilité de lui écrire. Je vis se dessiner les choses différemment autour de moi. Le monde se teinta d’une couleur grisâtre, s’adaptant à ce que je m’imaginais être sa vie à lui. Je me fis des idées sur ses conditions d’enfermement, sur son lit, sa cellule, la nourriture qu’on lui apportait, je me demandais quelles parties de mon corps lui ressemblaient, quelles parties de mon corps vivaient en prison. Je restais longuement chez moi, essayant de me limiter aux murs de mon appartement, m’autorisant de temps à autre une promenade. En fait, je continuais à vivre exactement comme d’habitude.

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Achevé de numériser

Cet extrait est tiré de Fermer l’œil de la nuit de Pauline Klein.

L’édition originale a paru aux éditions Allia en août 2012.

ISBN :

978-2-84485-585-5

ISBN de la version électronique dont est tiré cet extrait :

978-2-84485-592-3

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