La vie à Paris est différente. Elle est plus présente. Le bruit des passants sous la fenêtre. Le café du matin au bistrot. M part travailler et m’embrasse le front. Je n’écris plus pour lui. Je ne travaille plus. Je fais le ménage dans nos trente mètres carrés. J’aime ces trente mètres carrés. Ils sont à nous. Personne n’y entre à part M le soir. J’apprends à cuisiner. Ma spécialité est le poulet à l’ananas. M l’adore. Il est invité à déjeuner dans de grands restaurants. Il me jure les détester et préférer mon poulet. Il m’aime. C’est sûr, il m’aime.
Aucune fourmi.
Certaines journées sont longues. L’absence de M pendant laquelle je ne suis qu’attente. Je réfléchis à ma tenue du soir. En change plusieurs fois. J’apprends à me maquiller les yeux. Les femmes à Paris sont plus sophistiquées. J’essaye de nouvelles coiffures. Du chignon crêpé à celui de danseuse. J’anticipe les désirs de M. Je lis le journal afin de comprendre son monde. Ne jamais prendre de retard. Je cultive mon cerveau. J’y fais pousser des fleurs pour lui. Je découvre les musées de Paris. Orsay est mon préféré. Chaque tableau me ramène à M. J’aime ceux de Manet. Je m’interroge sur Berthe Morisot, présente sur plusieurs de ses tableaux. Je ne vois qu’elle. Sur un balcon. Derrière un éventail. Elle est belle. Je m’imagine en Berthe Morisot. M me peint. M m’aime. Nous faisons l’amour sur chaque peinture. Je me roule dans la neige et m’envole dans une nuit étoilée. Je m’arrête sur L’Origine du monde. J’imagine la bouche de M sur mon sexe et je jouis.
J’aime me balader dans les rues. Observer la faune. Je me prends parfois à réaliser que derrière ces visages se cachent d’autres M, d’autres moi, désirs, peurs et douleurs. Alors, l’angoisse monte. Des vertiges dans lesquels je suis seule.
Je commence à m’ennuyer. À regretter les fourmis et mon travail à l’épicerie. M rentre tard. Je m’endors devant la télé.
Réveil en sursaut.
M va me quitter.
M va se lasser.
M me trouve idiote, collante et vide.
M a raison. M a toujours raison.
Il rentre. Je suis en larmes. Il me serre dans ses bras. Je lui parle de la solitude, du manque de sens. Je cache mes craintes le concernant. Il caresse mes cheveux, colle son front au mien et me promet que tout ira bien.
Tout ira bien.
M a raison. M a toujours raison.
Nous rendons visite à ses parents. M ; fils unique, chéri, désiré, couvé. J’observe cette nouvelle famille fonctionner. Celle dont j’ai rêvé toute mon enfance. J’en fais aujourd’hui partie. C’est du moins ce que je crois à ce moment de l’histoire.
La mère de M cuisine, débarrasse et parle peu. Elle existe à peine. Son père, grosse voix, petit cerveau, reste en bout de table, mange la bouche ouverte et ne s’adresse qu’à son fils. M est mal à l’aise, fuyant. Il tient ma main sous la table.
Je me demande comment on peut fuir autant d’amour.
Son père parle du dernier papier de M. Il le questionne, le félicite. Il est fier de son fils. Je donnerais tout pour que M me regarde ainsi. M me serre la main, soupire et raconte. Ses parents subjugués par l’intelligence de leur fils. Son père, bouche bée, n’a pas avalé son bout de gruyère. Il est sur sa langue, à moitié mâché. Langue qui pend. Sa mère empile les assiettes, ce qui agace le paternel. Il donne l’ordre d’arrêter le vacarme. Il n’entend plus son fils.
L’ordre…
M ne le reprend pas. Sa mère se rassoit, désolée.
Mon cœur se brise.
Je lâche la main de M.
Une nouvelle peur fait alors son entrée. Celle d’être cette femme qui n’existe qu’à peine et qui s’excuse pour le peu qu’elle respire. Une femme qui a été choisie pour sa discrétion et sa soumission.
Nous rentrons en voiture à Paris. La route est longue. M est épuisé. Je reste silencieuse jusqu’à ce que je revienne sur ses parents. Il soupire, moi aussi je le fatigue. Frissons. Douleur. Je ne cède pas. Est-ce qu’il m’aurait défendue si j’avais été à la place de sa mère ? Il éclate de rire. Un rire méprisant. Un rire qui me pulvérise, m’éjecte de la voiture. Envie de rouler sur le béton. De passer sous toutes les roues. Mes os broyés et tout mon amour coule. Il se perd dans les caniveaux. Dans les égouts, voilà ma place. Je lui hurle d’arrêter la voiture.
Claquement de portière.
Je marche sur l’autoroute. Je frôle la mort. M ne rigole plus. Les voitures klaxonnent. M me supplie de revenir. Pas assez fort.
Je veux qu’il descende sous terre.
Viens me chercher, M…
Je suis cinglée, M. Je le hurle.
Je n’ai pas été unique, désirée, choyée, couvée. J’ai été rejetée, blessée, propulsée sur terre avec à peine assez d’air pour respirer. Sans amour ; sans peau, sans protection. J’avais peu d’espoir… Pourtant me voilà, M.
Rien à foutre de mourir ce soir. Je n’existerai jamais à peine. Je ne retournerai pas de là d’où je viens.
Je crie que je l’aime à en crever. Je suis le genre de femme qui crève par amour.
Qui crève tout court.
Tout sauf ce rire. Cette sensation infâme de n’être rien. De ne pas avoir de place. Le vent dans les cheveux. La vitesse. Limitation 110 kilomètres-heure. Plus vite. Plus dangereux.
Une voiture m’évite.
Ris encore et je me jette sous la prochaine.
Il pleure, me supplie à nouveau. J’aime le voir ainsi. Je risquerais mille fois la mort pour qu’il pleure encore. Pour compter. Pour être aimée. Car oui, au milieu des phares et des lignes blanches, je me sens aimée par M. Infiniment aimée. Je ne l’avais jamais été aussi fort. Alors continue de pleurer. Ne t’arrête jamais. Sinon je m’ouvre les veines, je me jette par la fenêtre, sous un camion.
Tiens, un camion…
Klaxon s’excite. M me rejoint au milieu de la route.
Viens jusqu’à moi.
Prouve-moi que je ne suis pas ta mère, que je ne le serai jamais. Prouve-moi que je te suis indispensable. Que ma folie t’excite mais ne te repousse pas.
Le camion freine. Je ne freine pas.
La démence, M… Jure-moi que tu m’aimes.
Hurle-le.
Il rampe à mes pieds.
Il hurle.
Klaxon continu.
M m’embrasse devant le camion.
Je remonte dans la voiture. On roule quelques minutes. La voiture se gare sur une aire de repos. M m’arrache ma culotte, me prend comme jamais il ne m’a prise.
Je suis à ma place.
Le lendemain, il appelle sa mère pour s’excuser.