Toujours lui, même ici. Surtout ici. M se demande sûrement où je suis. Des mois sans M. C’est ce que je retiens. Il ne part pas. C’est ce qui me tient. Dans les séances avec le psychiatre. Il me sort son diagnostic. Un mot scientifique. Des liens avec mon enfance. Un traitement pour une maladie avec un nom, des symptômes tels que la perte totale d’estime de soi, bouffées délirantes, amnésie, crises de paranoïa, comportements obsessionnels, pulsion de mort, autodestruction.

J’avale ses cachets.

 

M ne part pas.

 

J’écris une lettre de rupture. Je tremble en y déposant son nom, le mien. C’est court, juste quelques lignes. J’ai quitté M. Chaque jour, enfermée, je me répète : j’ai quitté M.

Mon psychiatre me demande de recommencer, encore et encore. J’ai quitté M. Au groupe de soutien, en rond, j’ai quitté M. Dans la cour, sur des pages, j’écris : j’ai quitté M. Je suis félicitée. Je me trouve sur le droit chemin. J’ai quitté M, je deviens aveugle et sourde. Je ne comprends pas ces trois mots. J’ai quitté M. Rien n’a de sens. Le chemin n’est pas droit. L’obscurité, je ne vois rien. Du brouillard, des cachets et ces trois mots. Cette langue n’est pas la mienne. Cette lettre ne vient pas de ma main. Mais l’idée que M, un jour, en ouvrant sa boîte aux lettres, l’ait trouvée, me donne des vertiges. Chaque jour, je m’évanouis. Je deviens artificielle. Les pics de douleur adoucis par les piqûres et les pilules. Dans le brouillard, un voile sur mes yeux, sur le visage de M. J’ai quitté M. Un lavage de cerveau, qu’il devienne blanc et brillant. Mais mon cerveau est résistant. Il disjoncte, je m’écroule sur ces trois mots. J’écrase ces trois mots.

Je répète : j’ai quitté M.

C’est pire que la mort.

 

Pour survivre, car il faut bien survivre pour revoir M, je décide que cette lettre de rupture n’en est pas une. Elle n’est qu’un moyen de plus pour parvenir à mes fins. M doit m’aimer. M doit venir me chercher. Les mois vont passer. Des jours, heures, minutes où M pensera à moi. M se rendra compte que mon absence prend plus de place que ma présence. Il regrettera son comportement car si la vie avec moi est insupportable, elle l’est bien plus sans moi. Il cherchera à me joindre, je serai introuvable, silencieuse. En réalité, enfermée en psychiatrie. Mais pour M, je construis ma vie à l’autre bout du monde. Alors dans ma chambre d’hôpital, je pars au Vietnam pour une mission humanitaire. Puis à Los Angeles, où je prends des cours d’acting. En Afrique pour lutter contre le massacre des éléphants. Dans cette chambre, je suis incroyable et M m’admire. Qu’elle est forte. Qu’elle est belle. Que ma vie est fade sans elle. Comme j’aimerais qu’elle revienne. Dans cette chambre d’hôpital, M ne m’a jamais autant aimée.

 

Il faut bien survivre. Rêver et mentir.

Je ne guérirai pas. Je ne veux pas aller mieux.

Je quitte l’hôpital avec mon sac et ma folie assumée.

Je ne culpabilise plus d’être celle que je suis.

L’amour est une belle maladie.