Bon. J’accepte de suivre une thérapie. Parler à une psy, lui raconter mon intimité, ma folie. Faire des liens. Comprendre le pourquoi du comment. Ou ne rien comprendre du tout. Mélanger le tout. Et hop, en ressortir comme neuve. Comme si je n’avais pas un flingue dans la tête, chargé, prêt à tirer. Comme si ma vie pouvait changer. Comme si je pouvais guérir. Comme si j’étais une maladie. Pour chaque mal existe un remède. Une thérapie, c’est tout ? Dans mon cas, je pensais plutôt à la lobotomie.
Mais bon. J’accepte de faire semblant d’y croire. De m’asseoir dans un fauteuil et de me laisser analyser. Une autopsie avancée.
J’accepte car ma fille a besoin d’être rassurée. De faire des nuits de huit heures, sans cauchemar, sans venir poser son doigt sous mes narines pour vérifier que je respire. Ma fille a besoin de sa jeunesse, de son insouciance. Je suis sa mère, c’est déjà bien assez pour gâcher une vie. Pas la peine d’en rajouter
J’accepte car M m’a promis qu’en échange de preuves de ma bonne volonté, sa mère quitterait la maison.
J’accepte car pour me récompenser de mes « efforts », M m’offre des séances de Botox.
Deal.
« N’avez-vous jamais pensé à sublimer votre douleur ? »
Sublimer, donc un coup de mascara. J’ai déjà essayé, pas très efficace. Peindre ou écrire un bouquin ? J’ai un super titre : Tire-toi de là. Sublimer, un joli mot. J’adorerais sublimer, mais j’ai un peu de mal à trouver le côté sublime de l’affaire. Je vais rentrer chez moi dans quarante-cinq minutes. Il y aura la même télé, le même système d’arrosage automatique, le même silence, le même rien du tout. Il est où, le sublime ?
Pas de réponse. C’est à moi de trouver. Mais j’ai un souci. Je suis fatiguée, vraiment fatiguée. J’ai du mal à penser clairement, alors sublimer ?
Petite fille solitaire. « Vous aimiez être seule ? »
Bah voyons. Évidemment, j’adorais ça. Ne recevoir aucune tendresse de ma mère, n’avoir aucun ami, jouer à la poupée sans poupée, ne pas fêter mes anniversaires. La vie rêvée pour une petite fille.
« Vous parlez de votre mère, jamais de votre père, où était-il ? »
Dans ma chambre, avant de disparaître.
On arrive à M. « Et si c’était à vous que vous en vouliez en réalité ? Et s’il n’était qu’une projection de votre propre image de vous-même ? Vous êtes une fois de plus seule car vous ne savez être autrement. »
J’ai vraiment du mal à comprendre. J’ai la vie que je mérite. Bonjour culpabilité. Pauvre M. Méchante moi. J’ai déjà entendu cette histoire quelque part. Merci beaucoup de me la remettre en mémoire. Au cas où j’oublierais qui je suis et d’où je viens. De nulle part. Et là je ne vais nulle part. Pas envie de continuer. Pas envie de creuser. Pas besoin d’explications. Je me fous de comprendre pourquoi je suis malheureuse. J’ai déjà ma petite idée sur la question. Elle commence par M et finit par M. Pas envie qu’on réécrive l’histoire. Qu’on vienne me parler de mes parents, du manque d’amour, de mon amnésie, de la peur viscérale de l’abandon, du sentiment d’absurde et d’inutilité. Vraiment, c’est gentil mais je l’ai déjà vécu tout ça. Et devinez quoi ? Je vais continuer ma route avec. Je ne crois pas au miracle. N’insistez pas. Merci mais non merci. Reprenez votre empathie, compassion, compréhension, sublimation. On va s’arrêter là.
J’avais promis, mon ange. Je sais, mais maman va s’en sortir toute seule. Comme elle l’a toujours fait. Je ne reprends pas rendez-vous, dis adieu et file chez le dermato.
Tous les mercredis, à dix heures du matin, je ne vais pas chez la psy, même si M et ma fille pensent le contraire, mais au café juste en face du cabinet de la psy. C’est géographiquement presque pareil.
Je pense, résonne. Écho. Écho. Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Est-ce qu’il y a déjà eu quelqu’un ? Café serré. Front lisse. Je me brûle la langue. C’est presque bon. Ne parviens pas à arrêter ma pensée sur une idée claire. Sublimer. Le mot ne part pas. Je ne sens plus le bout de ma langue. Ne fronce pas les sourcils, les rides reviennent plus vite qu’elles ne partent.
Sublimer :
1. Faire passer un corps de l’état solide à l’état gazeux.
Je fais des bulles avec ma bave.
2. Se dépasser.
J’ai doublé une voiture sur l’autoroute, j’ai failli aller dans le fossé.
3. Transposer consciemment ou non ses pulsions ou ses complexes sur un plan supérieur, les faire dériver vers un objet plus élevé.
Je suis réaliste, même si le réel ne coïncide pas avec mes espoirs. J’aime passionnément, à en crever, à en être malheureuse. À ne plus savoir penser. À m’en brûler la langue.
Positivons. Les gens bien dans leur peau, vie, tête n’ont rien à sublimer. Ils sont heureux. Pas de quoi écrire des livres, poèmes ou chansons. J’ai de la chance dans mon malheur. J’ai de la matière. Souvenirs, cicatrices, traumatismes. Je suis une artiste sans le beau. Je suis une écrivaine qui n’écrit pas. Une star invisible. Je suis comme Marilyn Monroe, sans la robe blanche, la blondeur, le talent et les hommes.
Je me sens beaucoup mieux.
Cul sec, le marc amer. Une femme sort du cabinet. Elle ne sourit pas. Personne ne sourit dans la rue. Je ne suis pas seule.
Ce soir en rentrant à la maison, je préparerai à dîner à ma fille. Une noix de beurre et deux cordons du Père Dodu dans une poêle. Ma fille sourit. Je suis réaliste ; ma fille est la seule chose que j’ai réussie. Je la regarde, je compte bien rester pour pouvoir la regarder encore et encore.
À présent, plusieurs options s’offrent à moi.
Je me lève de cette chaise, reprends ma routine, mon ennui, mon néant. Laisse M me tromper et m’humilier. Tombe dans la chirurgie esthétique. Cache des bouteilles de rhum et des paquets de chips sous mon lit ; je deviens obèse. Je finis enfermée dans un zoo. Petite, je rêvais d’être un animal.
Ou je décide d’agir, me trouve une occupation. N’importe quoi : le toilettage pour chiens, les gâteaux, le jardinage. J’embellis mon quotidien. Les fleurs, c’est bien. Je renoue avec le peu d’humanité qu’il me reste. J’arrête de disparaître.
Les fleurs sentent bon. Elles sont belles, uniques, colorées, éphémères, exigeantes.
Un jardin. Pourquoi pas un potager ? Parce que tu as horreur des potagers. Allez, pense positif. OK. Daisy adore les courgettes. J’apprendrai à faire des beignets avec les fleurs. Je pense terrain vague à l’entrée du village. Un lieu à moi. Râteau, Kärcher, débroussailleuse. Extermination des mauvaises herbes. Je suis au bord de la jouissance.
Voilà mon sexy. Un carré d’herbes. Du ménage grandeur nature. Je retrouve le sourire. Eh bien, docteur, vous faites une drôle de tête ? Pas de cure. Pas d’ordonnance. De surveillance. De groupes de soutien. De calmants. De pyjama. De conscient et d’inconscient. Mais du jardinage.
L’excitation comme à mes débuts avec aspirateur et Swiffer. Avec le côté vivant en prime. Une plante naît, respire, ressent, meurt. La vie, quoi. Donner de l’amour, en recevoir. L’extase. Je passe de l’état de loque, femme dépressive, engraissée à l’huile de palme, à celui de déesse de la nature et de l’amour, soucieuse de l’environnement et de la beauté de ce monde. Masturbatrice de la terre, sexuellement attirée par Joe le Kärcher.
Ainsi, je dédie cette partie de l’histoire à toutes celles qui sont nées, comme moi, de travers. Celles qui ont de sales prénoms, choisis par de sales parents. Des prénoms passe-partout. Des gueules passe-partout et cerveaux passe-partout. Toutes les petites vies sans importance parce qu’on leur a appris à vivre ainsi. Celles qu’on confond avec des garçons. Qui font semblant de ne pas être blessées. Qui portent des pantalons alors qu’elles rêvent de s’habiller en pute. Des putes, celles qui baisent par choix, qui pensent que c’est un métier comme un autre même si la société dit le contraire. Puis les autres. Celles qui se font taper dessus. Qui ferment leur gueule. Qui n’ont plus de dents. Plus de fierté. Plus d’identité. Juste un trou qu’on vient agrandir. Les obsédées de l’épilation, qui n’ont plus de sourcils et se les dessinent au crayon. Celles qui regrettent. Celles qui ont des crises d’acné à quarante ans. Qui n’osent pas se plaindre mais qui se sentent mal à en crever. Celles qui crèvent. De faim, de soif, de cancer, d’amour. Celles qui ne sont pas mères et qui sont montrées du doigt. Celles qui vont chez le coiffeur du village, rêvent d’élégance avec une permanente. Celles qui ne vont pas chez le coiffeur. Celles qui ont un accent, ne mentent pas, rougissent, noircissent. Celles qui foirent tout. Qui se font virer des salles de cinéma car trop bruyantes. Les vulgaires. Les hystériques. Les frigides. Celles qui pleurent en regardant le soleil se lever, qui vont se recoucher. Celles qui croient en Dieu car personne d’autre ne croit en elle. Celles qui ne croient plus en rien. Celles qui regardent Les Feux de l’amour en cachette. Qui espèrent. Celles qui sont juste mamans. Juste femmes de. Juste au chômage. Juste sans diplôme. Juste caissières, vendeuses ou autre. Les métiers sans importance. Juste déprimées. En colère. Les angoissées. Celles qu’on ne comprend pas, qu’on ne cherche pas à comprendre. Celles qui seront toujours trop ou pas assez.
À toutes celles-là, qui comme moi pensaient ne rien mériter, j’offre ce chapitre de l’histoire, la preuve que les filles comme nous peuvent agir et changer sans rien renier.
Les habitudes ont la dent dure. Moi, encore plus.
Je demande l’autorisation à la mairie. Dédain et ricanement de l’adjointe au maire.
Ce bout de terre ? Hein ? Un jardin ? Mais ce n’est pas un jardin !
Merci, j’avais remarqué. Je suis une visionnaire, madame. Vous, une employée de mairie. Chacun sa place.
Elle me dévisage. Mon Botox bien en place. Par contre, jogging de la déprime et haleine parfumée à la clope du matin. Un duel façon western. Je tiens le regard. Le contour tatoué de ses lèvres, sa french manucure, choucroute sur la tête, Mini-décapotable garée sur le parking. Tous me toisent.
Alors ? Quelle est la procédure à suivre ?
EUH… Cerveau azimuté à force de traiter des permis de construire de piscine et de sniffer du dissolvant.
Ah ! vous êtes la grande maison.
Non, je ne suis pas une grande maison.
La femme du journaliste, celui qui vit à Paris.
Oui, celui que j’aime plus que ma vie, qui me le rend bien, me trompe et me paye des injections de Botox.
Il va falloir remplir ce formulaire.
Pas de problème.
Vous avez du temps libre, c’est bien.
Traduction : Si vous n’avez rien de mieux à faire de votre vie, allez-y.
Non, madame, si je pouvais, je ratisserais votre gueule mais je me contenterai d’un petit carré de mauvaises herbes. Merci de m’avoir consacré un peu de votre temps si précieux. Le mien est en friche, il pue et crie vengeance.
Vous passerez le bonjour à votre mari.
Je fais le tour de sa Mini avec la clé de la maison.
Je retrouve goût à la vie. À la folie.
Chérie, tu m’avais manqué.
M trouve mon idée formidable. Mon idée n’a rien de formidable. Il le sait. Je le sais. Je n’aime pas son formidable. Il est méprisant. S’adresse à l’hystérique qu’il ne faut pas contrarier. Parle doucement pour ne pas réveiller la bête noire. Je t’emmerde, M. Devine quoi ? Le monstre est de retour. Je suis de retour. Tu es peut-être un grand journaliste mais dans cette maison, tu n’es qu’un salaud. Un jour, tu te retrouveras comme tous les vieux impotents, le cerveau en compote. Tu seras bien content de m’avoir pour te donner la béquée. Moi, je t’aime assez pour rester, fermer les yeux sur ta lâcheté. Et toi ? Où en est Mme Vanille ? Je jardine pour ne pas t’étrangler. Je te sauve la vie, là. Monsieur le journaliste ne comprend rien à sa femme. Pas un merci. Pas grave, je prends ma pioche, enterre ma haine. J’y fais pousser des fleurs. T’entends, M ? Des putains de fleurs. La colère est un puissant engrais. Je sublime les couleuvres avalées. Les couleurs qui n’existent que dans ma tête. Merci, grâce à toi, j’ai appris un mot. Sublimation. Je l’épelle si tu veux. C’est faire du beau avec de la merde. Si tu avais une once de ma souffrance, peut-être que tu arriverais à l’écrire ton roman.
Mon reflet dans le miroir, lueur retrouvée.
Dehors, le sourire de Catalpa.