Meilleure ? Tu parles ! Ce matin M m’appelle, euphorique, pour m’annoncer qu’il démissionne. Il veut se consacrer à l’écriture de son roman. Il éclate de rire. Il est joyeux comme à ses débuts dans le journalisme. À vrai dire, je ne l’ai jamais senti aussi bien.

 

Une femme aimante, douce, chaleureuse, réfléchie, positive l’aurait félicité. Elle lui aurait dit : Mon amour, on fête ça à la maison ce soir ! Qu’est-ce que tu veux pour le dîner ? Une femme bien aurait souri, sincèrement souri. Une femme bien est comblée quand l’amour de sa vie est heureux. Elle le rassure quand il a des doutes. Elle lui masse les épaules quand la tension est trop forte. Une femme bien aurait murmuré un Je t’aime, frôlant le bonheur du bout des lèvres.

 

Je ne suis pas une femme bien.

Je ne suis pas meilleure.

 

On ne change pas une équipe qui perd. Non, moi, j’ai été vexée de ne pas avoir été consultée. Il ne change pas, ne me demandera jamais mon avis. Ne me considère pas. Je ne suis pas son égale. Je suis sa bonne, sa femme au foyer. Je plante des courgettes. Je ne suis pas sa moitié, je suis le quart de ses soucis. Non, M a pris sa décision, seul. Comme un grand. Et moi ? Je dois le masser. Lui préparer à dîner. Me laisser baiser comme il aime. En levrette. En soumission. Pas yeux dans les yeux. Pas de tendresse. Juste mon cul. Le silence et mon cul. Il aimerait que je ferme ma gueule. Je ne ferme jamais ma gueule.

Je devrais être heureuse car il passera plus de temps à la maison. Foutaises. La porte du bureau restera fermée. Écrivain : plus d’ego, de groupies, d’influence, de silences, de soupirs. Plus d’ombre. De ronflements. Moins de sommeil. Plus de somnifères. Au réveil, ne pas déranger. Préparer le café. Ne pas faire trop de bruit, M doit devenir écrivain. Il a besoin de se concentrer.

 

M a raison ; M a toujours raison.

Moi je suis mauvaise et j’ai tort.

 

Je me fous de sa concentration. Je n’en ai aucune, de concentration. Justement parce que Monsieur prend toute la place. A grillé mes neurones. Parce que je ne fais que penser à lui. Mais chut, M travaille. J’avance sur la pointe des pieds, poings serrés.

Pas d’hypocrisie. Il ne sera pas là. Son corps, oui. Sur la chaise de son bureau à huit heures. À treize heures, sur celle de la cuisine. Je devrai lui préparer son déjeuner. Il dira que non, qu’il n’a pas faim. Mais si la casserole est vide, il fera la moue. La petite réflexion de trop. Je grimperai aux murs. Culpabilité, car je ne suis bonne qu’à m’occuper de lui. Je faillis à ma tâche. M a faim. Vite, je fais bouillir de l’eau. Puis ses fesses se poseront sur le canapé, il regardera avec attention les informations. Il ne me regarde jamais avec attention. À quinze heures de nouveau sur le fauteuil du bureau.

 

Voilà ce qui m’attend. Je devrais sourire mais je pleure. Je le connais. Je connais la suite de l’histoire. Je ne suis pas meilleure. Je ne serai jamais meilleure. À quoi bon être meilleure quand on est seule ? Il est déçu de ma réaction, me trouve dure.

C’est lui qui m’a rendue ainsi. Il fallait bien que je me cimente pour supporter cette solitude. Et sa maîtresse, qu’est-ce qu’elle en pense ?

C’est de ma faute. Ce que je peux être bête. Penser qu’un terrain vague allait donner du sens à ma vie. Le voilà le sens de ma vie. Direction la cuisine.

Oui, je suis dure.

 

Je ne suis plus une gentille fille. Je suis méchante. Maman, je suis méchante.

 

Je m’en veux d’être ainsi.

S’il savait à quel point, il m’aurait demandé mon avis.

S’il savait comme je l’aime, il aurait sûrement de la peine pour moi. De la pitié. Comment gâcher sa santé, sa vie et celle des autres pour de l’amour. Il ne comprendrait pas. L’amour devrait être beau, pur. Il se trompe. L’amour peut être moche. J’en suis la preuve. Ma réaction en est la preuve. Les mauvaises herbes que je viens de dézinguer à l’acide en sont la preuve.

 

J’ai une bague autour du doigt. Bague qui commence à serrer. Je vieillis. Les mains de sa maîtresse doivent être fines et douces. Je suis épuisée. Je refuse de la retirer. Je ne lâcherai pas. J’ai dit que je resterais. Rester est synonyme de bataille.

Contre M. Contre moi-même.

 

J’aimerais déposer les armes, lui sourire. Être calme et délicate. J’ai de l’arthrose. La délicatesse : je ne connais pas. Moi, c’est la tempête. Le cri. Fut un temps, il adorait ça. Je lutte contre le temps. Injuste ; laisse-moi revenir à cette époque. Celle où M m’embrassait fougueusement. Celle où il me faisait l’amour. Je le rendais animal. Pas cérébral. Ma fureur l’excitait. Aujourd’hui, il me craint. Hésite à m’appeler. Ne m’appelle plus. Fut un temps, je ne désirais qu’une chose : rentre à la maison, M.

Ce temps est révolu.

Pourtant, je l’aime. Je sais que je l’aime.

 

J’ai peur qu’il rentre ce soir. Peur du nouvel équilibre. De tomber du fil. Peur de ce qui m’attend en bas. Peur de me rendre compte que tout est définitif, que rien ne reviendra.

Peur de cesser un jour de l’aimer.

 

Il pousse la porte. Au premier regard, la colère me serre le cœur.

Tout va bien.

Je lui prépare à dîner. Je tire la gueule toute la soirée.