Tout fonctionne.

Immobile.

Je suis immobile. Assise sur mon lit, j’ai froid.

Tout fonctionne.

Mes mains ne sont plus mes mains. Tout fonctionne. Je ne vois plus. Mes yeux. Où je suis ? Qui je suis ? Je n’entends plus.

 

Rassure-moi, la voix. S’il te plaît. Rassure-moi :

 

Tout fonctionne. La machine à laver, tombée en panne deux semaines après la fin de sa garantie, a été changée. Elle est neuve et brillante. Tu en es fière. De même que le sèche-linge et le lave-vaisselle. Tous remplacés. Le plus dur a été l’aspirateur. Tu as mis deux mois avant de te décider à en acheter un autre. Tu t’es sentie infidèle, lâche. Tu as été au bout du chemin. Ton fidèle compagnon n’a pas été jeté. Il est rangé dans un placard.

Tu es partie en vacances avec ta fille. Ta fille a quitté la maison, tu as beaucoup pleuré. Tu t’es sentie seule. Tu as bu de l’alcool, plus que d’habitude. Tu étais saoule dans toutes sortes d’endroits. Tu appelais ta fille saoule. Une fois sobre, tu regrettais. Tu rappelais pour t’excuser mais ta fille ne répondait plus. Tu as encadré des photos, les as placées à des endroits stratégiques. Dans la cuisine, à côté de la gazinière. Dans le salon, sur la table basse. Partout dans la chambre. Puis dans la salle de bains, face à la baignoire. Tu peux regarder ta fille de ta baignoire. Tu pleures, mais dans ce bain rempli d’eau, tu ne mouilles rien. C’est le bon endroit pour pleurer.

Tu cuisines bien et beaucoup. Les recettes structurent ta pensée.

Tu n’arrives plus à penser.

Le frigo fait un drôle de bruit, tu le remplaces lui aussi. Tu le remplis. Tu grossis pour pouvoir maigrir. Tu t’occupes. Tu bricoles sans savoir quoi ni pourquoi. Tu ne demandes plus pourquoi. Tu laisses.

Tout fonctionne. Tout se remplace. Sauf toi. Tu ne changes pas. Tu fais du surplace. Les rides évoluent au présent. Pas dans l’avenir. Tu regardes le monde tourner, tu ne suis pas le mouvement. Les objets et les personnes te quittent. Tu ne pars pas. Tu es fidèle.

Tu es immobile.

Tu es assise sur ton lit, un manuscrit dans les mains.

Tu es glacée.

Tu tournes la dernière page.

Tu disparais.

Tu es le personnage de ce roman.

Il s’appelle L’Exception. Tu es l’exception.

 

L’Exception : l’histoire d’une femme. Une fêlure. Un cri. Une guerre. Une claque. Une incompréhension. Une folie. Un meurtre. Un triple meurtre.

L’exception dans la vie d’un type, qui n’a rien demandé. Ce genre de choses arrive toujours à ceux qui ne demandent rien. Elle arrive. Elle, le démon. Elle, le poison. Elle ne comprend pas. Ne fait pas exprès. Elle souffre ; il l’excuse toujours. Elle tue des gens, il enterre. Il ment pour elle. Il ne parle pas d’amour. Il parle de folie. Tuer la soulage. Son passé est un mystère. Le type ne pige pas tout. Il est fatigué. Pourquoi il reste ? Il se pose cette question. Il avance. Il pense. Elle enfonce des couteaux dans le dos des hommes. Un, puis deux, puis trois. Toujours des hommes. Il se dit qu’un jour ce sera son dos.

Il dort à ses côtés. Il se réveille la nuit, allume la lumière pour la regarder. Elle est belle quand elle dort. Elle est belle quand elle est odieuse. Elle est belle quand elle est dangereuse. Peut-être que c’est ça la réponse. Elle est belle.

Pourtant, il la trompe. Il va chez les putes. Elle n’est pas une pute. Elle est indomptable. L’argent, elle s’en fout. Elle déverse sa colère sur le monde. Sur lui. Il est une victime mais il aime cette histoire. Il est piégé mais il ferme la cage. On est toujours deux. Il est lucide. Sans elle, il s’emmerderait.

Il la quitte une fois, fait un gosse à une autre. L’autre avorte. Il est soulagé. Il se rend compte qu’elle lui manque et revient. Elle a un goût de sang.

Elle le rend dingue, il ferme toutes les portes pour ne plus l’entendre. Elle est dans sa tête. Elle est partout.

Le premier type qu’elle tue, elle l’a connu dans le passé. Quel passé, il ne sait pas. Un passé qui a fait d’elle ce qu’elle est. Un passé qui l’a conduite à prendre le tesson d’une bouteille et à l’enfoncer dans un ventre. Là où les tripes, l’estomac.

Le deuxième, il n’est pas sûr qu’elle l’ait connu. Il gît sur le sol, l’artère sectionnée. Elle baigne dans une mare rouge. Elle pleure comme une enfant. Il la porte, la lave. Puis lave la baignoire.

Il y a eu un troisième aussi.

Jusqu’au bout il reste. Il refait le monde. Sans elle, tout aurait été simple. Il aurait eu des amis, le job dont il rêvait, des animaux, une autre femme, peut-être des enfants.

Il l’a elle. Il n’a rien de tout ça. Il a du sang sur les mains. Elle, dans le cœur.

Elle l’aime trop. Il se demande s’il y a un trop. Si cet amour destructeur n’est pas la meilleure chose qui lui soit arrivée. Non, il est clair que non. Elle le couvre de sa salive, de son sexe, de ses cris, de sa souffrance. Il suffoque mais il reste vivant.

Jusqu’au bout. Le bout c’est une bataille entre les deux. Lequel meurt ? Peut-être les deux. Peut-être lui, sûrement lui. Mais sans lui, elle n’existe pas.

Elle, l’exception.

 

Point final. La voix s’arrête. Je ferme le manuscrit. Quelque chose se brise ; je pensais qu’il n’était plus possible de me briser. Je descends les marches, pousse la porte du bureau, m’assois face au bureau de M. Je reste silencieuse.

Je regarde M, l’homme qui a écrit cette histoire. Je me sens trahie. J’ai souvent pensé qu’il ne me voyait pas. L’homme que j’ai en face de moi ne me voit pas. Mais l’écrivain, celui qui a mis sur papier ma folie, lui m’a vue. Dans ce bureau, l’écrivain pensait à moi, rien qu’à moi.

Je suis cette femme. Je suis son héroïne.

Je suis un sujet, de la matière, une fiction.

Et le réel ? Ce qu’il ne m’a pas dit, je le lis. D’autres liront. D’autres me verront. Me jugeront. Me craindront. Se moqueront. Je ne suis pas regardée, je suis blessée. J’ai été observée, sacrifiée, disséquée. M m’ouvre le ventre et en sort cette histoire. Il me laisse pour morte, il a son roman.

Oui, j’ai du sang dans le cœur. Sang qui n’a pas la même couleur. Son histoire est trop simple. Je reste un mystère. Maintenant, je comprends. Je suis son inspiration.

Sans moi, il n’y aurait pas de livre. Juste le vide et l’insipide. Va au bout, M. Pourquoi elle tue ? Pourquoi elle l’aime ? Il te manque des éléments. Il te manque un cœur aussi.

Il nie. Peut-être qu’il y croit. Qu’il ne peut pas admettre la vérité. C’est trop dur. Trop froid. Trop méchant. Il ne peut pas être méchant.

Ce n’est pas moi. Ce n’est pas lui. C’est un roman. Un écrivain invente, crée un monde, des personnages. Ce n’est pas notre monde.

Ce n’est pas moi.

M, mon amour, a raison. M a toujours raison.

C’est ce qui me tue.

 

Notre histoire sublimée, avec des meurtres et du sang.

Il y aurait pu y avoir des meurtres et du sang.

Ce n’est pas moi. Cette nuit, je rêve de tuer M.

Ses mots deviennent un livre avec en couverture le dos d’une femme. Ce n’est pas mon dos. Son livre est dédié à son père. Pas à moi. Il y est arrivé, il est écrivain. Son père serait fier de lui. Son livre connaît le succès. Ce n’est pas mon succès. Quand on lui pose la question de la part de réel dans l’histoire, il sourit. Il est toujours en vie, non ?

Je ne sais pas ce qui est le pire.

Ne pas être reconnue comme étant la source de l’histoire, cette femme meurtrière, ce danger assoiffé d’amour. Son exception.

Rester dans l’ombre. Ne pas exister.

M a choisi pour moi.

 

Je refuse d’accompagner M à Paris, de m’exposer aux regards. D’être l’animal. Celui que l’on montre du doigt. Car si M ne veut rien reconnaître, les autres s’en chargeront.

Regarde, c’est elle.

Je ne suis plus moi.

Je suis elle.

Ma vie ne m’appartient plus.

Mon amour ne m’appartient plus.

Je le regarde prendre le train pour Paris.

Son dos, c’est tout ce qu’il me reste. J’oublie sa peau et son goût.

Notre monde s’émiette.

 

Qui es-tu ?

Qui suis-je ?

 

Dehors, la pluie tombe sur Catalpa.

 

L’exception. Tu es l’exception.

 

Je suis seule et l’écran de mon téléphone s’allume, vibre. Une voix que je ne connais pas m’annonce que mon père est mort.