Jacques Bélanger avait l’impression d’avoir été projeté sur une autre planète. Lorsque son supérieur, à Londres, lui avait annoncé qu’il avait été choisi pour enseigner à des maquisards du sud de Toulouse le maniement des armes qu’on allait parachuter en même temps que lui, il avait précisé :
— Avec votre accent, si les Allemands vous arrêtent, ils n’y verront que du feu : ils vous prendront pour un autochtone.
Maintenant qu’il était sur place, Jacques soupçonnait son chef de ne jamais avoir entendu parler des Commingeois. Peut-être même ignorait-il le français ; à bien y penser, leur entretien s’était déroulé en anglais. Lorsque les trois jeunes hommes qui l’attendaient l’avaient repéré au sommet du cyprès où son parachute s’était accroché, Jacques n’avait rien compris à ce qu’ils disaient, et il avait ressenti un début de panique. Dans quelle langue s’exprimaient-ils ? Cela ressemblait à de l’italien ou de l’espagnol, deux idiomes qu’il ne connaissait pas, mais avait déjà entendus. Se pourrait-il qu’en raison d’une erreur de navigation il n’ait pas été largué en France ? Ce serait terrible. Mais il ne pouvait pas être en Italie : c’était trop loin de leur but, le pilote ne se serait pas trompé à ce point. L’Espagne par contre était proche. Cependant, il était difficile d’imaginer qu’il ait été possible de passer au-dessus des Pyrénées sans s’en rendre compte. Jacques avait pensé à tout cela très vite en détachant les sangles de son parachute qu’il ne parvint malheureusement pas à décrocher de l’arbre malgré ses efforts. Ceux qui étaient venus le réceptionner devraient trouver un moyen de l’enlever. Il réussit à descendre par lui-même sans pouvoir éviter de s’abraser les mains et les poignets sur l’écorce du cyprès. Bien que les branches minces et cassantes aient cédé sous ses pieds à plusieurs reprises, il toucha le sol sans encombre, mais non sans douleur : il pouvait à peine poser le pied droit. Occupé par les manœuvres à effectuer, il n’avait pas eu conscience de la rudesse de son contact avec l’arbre.
Le clair de lune lui fit découvrir que le hasard l’avait fait tomber dans le lieu le plus discret du village : le cimetière. Quant aux hommes qui étaient au pied du cyprès, ils ne se souciaient guère de discrétion et ne prirent même pas la peine de baisser la voix pour s’adresser à lui, ce qu’ils firent en français, à son grand soulagement. Leurs inflexions rocailleuses n’avaient rien de commun avec son propre accent montréalais, mais au moins, la langue était la même : il était en France. Mieux : il était à Fontsavès, comme prévu.
Quand il voulut marcher, il dut se rendre à l’évidence : il ne pourrait pas les suivre. Après un bref conciliabule, ils le conduisirent, en le soutenant, chez une veuve qui tenait pension et l’informèrent qu’ils le recontacteraient le lendemain : là, ils devaient aider leurs collègues à mettre en lieu sûr le matériel malencontreusement parachuté ailleurs que dans le champ préparé à cette fin. Quant au parachute, malgré l’insistance de Jacques, ils dirent en haussant les épaules qu’ils s’en occuperaient le jour suivant.
Bien que réveillée en pleine nuit, la veuve lui apporta de bonne grâce un seau d’eau froide pour faire tremper sa cheville et lui prépara une chambre. Après le bain de pieds, qui avait soulagé la douleur, Jacques alla se coucher. Se tournant et se retournant dans son lit haut perché, au matelas trop mou sentant vaguement l’humidité, il pensait à la formation donnée par les services spéciaux. Il venait à peine d’atterrir en France que le précepte le plus important qui lui avait été inculqué se révélait caduc : la qualité primordiale d’un combattant clandestin, lui avait-on répété à satiété, est la discrétion. Ici, ce n’était pas à l’ordre du jour. Pouvait-on en conclure que toute la population était favorable à la résistance ? Difficile à croire. Il lui faudrait avoir, le lendemain, une conversation sérieuse avec un responsable.
Depuis cinq ans qu’il s’était engagé, Jacques, qui avait dormi dans bien des lieux différents, se trouvait pour la première fois dans une maison familiale : au camp d’où il venait, c’était le dortoir, et tant qu’il avait été aviateur, des chambres particulières, mais dont l’ameublement banal et sommaire empêchait de les considérer comme un chez-soi. Dans cette pièce où il n’arrivait pas à dormir à cause du stress des dernières heures, tout avait un passé : la patine des meubles, leur assemblage hétéroclite, la literie de production domestique. Cela le troubla et le rendit nostalgique, alors même que rien n’était plus différent de la demeure bourgeoise de ses parents que cette très modeste chambre. Mais dans cette maison vivait une famille, avec une femme attentive aux autres, qui s’était occupée de lui comme sa mère l’aurait fait. Cela le fit sourire de penser à Julienne Bélanger, toujours si belle et si élégante, à propos de cette Commingeoise qui n’avait jamais dû être bien vêtue de toute son existence. Qu’avaient-elles en commun ? Rien sans doute, à part la faculté de donner le sentiment que, chez elles, on était le bienvenu.
Au réveil, sa logeuse lui servit un café. Il était infect, mais pas plus qu’à Londres. Jacques était en train de le boire quand ils entendirent grincer le portail rouillé de la courette. Il se leva de table aussitôt et boitilla jusqu’à la fenêtre. Tout en se dissimulant, il jeta un coup d’œil par la croisée. Tranquillisé, il se rassit : il venait de reconnaître Roger, un des gars qui l’avaient accueilli la veille.
— Ça y est, dit celui-ci après lui avoir serré la main, on a enlevé le parachute. C’était pas commode : il est haut le cyprès !
— Est-ce que tout le village était là pour vous regarder faire ? demanda Jacques, agacé.
— Hé hé, rigola-t-il, il y en avait quelques-uns.
— Ne croyez-vous pas que c’est dangereux ?
— Puisqu’ils ne vous ont pas vu au bout du parachute, ça ne risque rien.
— Vous les prenez pour des idiots ?
— Non, pour des gens qui veulent avoir la paix.
— Tu boiras bien un verre de vin, proposa madame Fourment qui avait déjà la bouteille en main.
— C’est pas de refus. Merci, Adèle.
Il s’adressa de nouveau à Jacques.
— Bon, moi, il faut que je m’en aille. Le chef passera vous voir. Pour le moment, vous restez ici.
Malgré les assertions du jeune homme, Jacques était inquiet. Madame Fourment, la logeuse, lui dit pour le rassurer qu’avec l’aide d’un résistant qui habitait la maison, elle avait inventé une histoire pour expliquer sa présence chez elle. Ils en avaient parlé quand l’homme était rentré à la fin de la nuit après avoir aidé au transport des caisses. Jacques croyait préférable de se cacher et de quitter la maison nuitamment dès qu’il marcherait sans difficulté. D’ailleurs, il allait déjà mieux.
— Pour vous, il n’y aurait pas de problème, mais pour moi…
— Je ne comprends pas : puisque je suis arrivé en pleine nuit, personne n’a pu me voir.
— Détrompez-vous : les gens passent beaucoup de temps à espionner leurs voisins. Je suis sûre que la nouvelle de votre présence chez moi est en train de se répandre, et avec cette histoire de parachute, ils feront vite un lien. D’ici à ce que je sois accusée d’abriter des terroristes, il n’y a pas loin. Tenez, ajouta-t-elle en lui servant une tranche de pain tartinée de confiture de prunes. C’est pas une raison pour se laisser mourir de faim.
Quand il mordit dans la tartine, Jacques se sentit provisoirement réconcilié avec l’existence.
— Il y a des années que je n’ai rien mangé d’aussi bon.
— C’est pour me faire plaisir que vous dites ça. C’est juste les reines-claudes du jardin.
— Avec tous nos tickets de sucre de l’année, bougonna un adolescent renfrogné qui venait d’apparaître.
— José, sois poli !
— … jour.
— Si on te le demande, ce monsieur s’appelle Jacques Duprat et c’est un cousin de Marseille.
Il ricana. Elle reprit sur un ton fâché :
— C’est important, José. On pourrait avoir de gros ennuis.
— C’est bon, je dirai ça.
Tout en lisant d’un œil distrait l’édition de l’avant-veille du journal local, La Dépêche du Midi, Jacques, installé près de la fenêtre pour mieux y voir, pensait avec amertume aux membres du maquis dont il avait fait la connaissance. C’était pour ces hommes-là, qui pratiquaient la guerre clandestine comme un jeu, que le pilote et lui-même s’étaient mis en danger. Au lieu de gaspiller pour eux les précieuses caisses de munitions, ils auraient pu les parachuter à un des groupes sérieux qui ne manquaient pas dans le secteur. Il allait en dire deux mots à leur chef et le mentionner dans son rapport à Londres dès qu’il obtiendrait une liaison radio.
De temps à autre, il levait les yeux et regardait sa logeuse vaquer à ses occupations. Le manque de confort de l’habitation l’étonnait. Il ne pouvait s’empêcher de la comparer avec celle des paysans de Saint-Donat d’où venait leur bonne. Il se souvenait bien de la cuisine claire et accueillante, de la pompe sur l’évier, du poêle qui chauffait la maison et permettait de cuisiner. Ici, rien de tel : pas de fourneau, pas de pompe sur l’évier. Pour cuisiner, il n’y avait que la cheminée, et il fallait aller chercher l’eau dehors, au puits. L’évier était une simple pierre creusée, et les murs sombres, noircis de fumée, n’étaient égayés que par une ribambelle de calendriers des postes courant sur plus d’une décennie : chaque année, le nouveau était ajouté à côté de l’ancien. La seule intrusion de la modernité venait de l’ampoule électrique qui pendait du plafond. Néanmoins, comme il avait pu le constater la veille, elle n’apportait qu’une faible clarté incapable d’éclairer les recoins éloignés de la pièce ; c’était en réalité à peine plus qu’une chandelle. Quant à la salle de bains, il n’y fallait pas songer. Lorsqu’il avait émis le désir de se laver, madame Fourment avait ranimé le feu pour faire chauffer une casserole d’eau. Elle l’avait ensuite versée dans une bassine qu’elle avait déposée sur une table, à l’arrière de la cuisine, dans une souillarde au sol en terre battue. Cette pièce servait à toutes sortes d’activités, entre autres à écorcher les lapins comme en témoignaient les peaux en train de sécher dans le fond.
Lorsqu’il vit madame Fourment déverser sur la table le contenu de son tablier, une montagne de petits pois, il approcha sa chaise pour l’aider. Elle protesta qu’elle pouvait le faire seule. Elle en avait l’habitude, et en plus ce n’était pas un travail d’homme ; d’ailleurs, il allait se faire mal avec ses mains écorchées. Mais Jacques l’assura que ses mains allaient bien et que cela lui ferait passer le temps.
Il l’avait d’abord prise pour une vieille femme, mais elle ne devait guère dépasser la quarantaine. Son visage, agréable au demeurant, était encore lisse, et on ne distinguait que de rares fils d’argent dans le chignon torsadé porté bas sur la nuque. Jacques avait été induit en erreur par les vêtements noirs et informes qui ne laissaient rien deviner de son corps ainsi que par les savates alourdissant sa démarche. À la demande de son pensionnaire, elle lui donna un aperçu du village.
— Fontsavès, ce n’est pas grand, mais on a quand même tout ce qu’il faut : le moulin, la boulangerie, la forge, l’épicerie, le bureau de tabac et la poste. Pour le reste, on va au marché à Meilhaurat le samedi.
— Les gars qui sont venus récupérer le parachute n’ont fait aucun effort pour se cacher. Pourtant, je ne peux pas croire que tout le village soutienne la résistance.
Elle soupira.
— Ils sont jeunes. Ils ne se rendent pas compte qu’ils devraient faire plus attention.
— Pour ça, il suffit de lire le journal : les résistants sont appelés terroristes, bandits ou communistes, et s’ils se font prendre, les peines encourues sont sévères. Il en est question aujourd’hui, et je suppose que ce n’est pas la première fois.
Il se leva, alla chercher le quotidien et lui désigna un entrefilet qui annonçait : Un chef communiste est condamné à mort par un tribunal allemand et exécuté.
— C’est vrai, mais ils se disent qu’à Fontsavès ça ne risque rien, et ils ont sans doute raison.
— Il n’y a aucun pétainiste ?
— Oh que si ! Mais à mon avis, ils ne broncheront pas. Ils voient bien comment ça tourne et ils ne veulent pas avoir d’ennuis.
— Et les miliciens ?
— Pas ici. Mais à Meilhaurat, ils en ont. De temps en temps, ils viennent en voiture et font le tour de la place à toute vitesse en klaxonnant.
Elle haussa les épaules.
— Ça fait aboyer les chiens et ils sont contents, même si personne ne s’intéresse à eux.
Comme la conversation languissait, il lui demanda ce que faisait son fils.
— Pas grand-chose de valable. Il trafique dans ses fils toute la journée. Il ferait mieux d’aller à l’école.
— Ses fils ? Quels fils ?
— La radio et que sais-je moi ? Il n’y a que ça qui l’intéresse. Il veut devenir électricien et réparateur de postes. Si son père n’était pas mort, il lui aurait montré, mais là… Je n’ai pas envie qu’il parte tout de suite en apprentissage. Il est trop jeune pour quitter la maison : il a juste quatorze ans.
Après avoir écossé les pois, Jacques reprit le journal. La Dépêche se conformait servilement aux directives du Maréchal Pétain et de son gouvernement, qui relayaient, depuis Vichy, les volontés de l’occupant. La une du 27 mai 1944 titrait L’aviation anglo-américaine s’acharne sur les villes françaises, citant avec respect l’opinion du Dr Goebbels, ministre de la Propagande du Reich. Selon ce membre éminent du gouvernement hitlérien, L’Angleterre sera contrainte par des nécessités politiques de se lancer dans une aventure militaire pour laquelle elle devra mettre en jeu son existence nationale. Ils savent que le débarquement allié est proche, se dit-il, et ils veulent faire croire que l’Angleterre y est obligée par ses alliances, mais que son armée n’est pas de taille à affronter l’armée allemande. Pour avoir vu les préparatifs incessants des deux dernières années et les récentes concentrations de troupes, il était sûr que l’ennemi n’allait pas tarder à changer d’avis. Il y avait aussi un texte sur le front italien, toujours du point de vue du Reich.
La pensée de Jacques s’égara vers Lucie, sa jeune sœur, dont il avait reçu avant de partir une lettre pour le moins inattendue. Il la croyait secrétaire dans un dispensaire à Montréal, et voilà qu’elle s’en allait en Italie, où d’ailleurs elle devait déjà être arrivée, pour couvrir la guerre à titre de photographe de presse. Lucie ne cessait de l’étonner : celle qu’il avait prise pour une jeune fille soumise et sans ambition personnelle se révélait audacieuse et déterminée. Il n’en restait pas moins inquiet : elle allait se trouver plongée dans les dangers de la guerre sans avoir reçu la moindre formation préalable et il ne pouvait rien faire pour elle, même pas lui écrire pour lui prodiguer quelques conseils, puisqu’il était en mission secrète.
Une bataille entre deux merles qui se disputaient un ver le ramena au présent et il se replongea dans la lecture du quotidien. Il relut le bref article qu’il avait signalé à l’attention de sa logeuse. Intitulé Le terrorisme et sa répression, il était visiblement destiné à décourager ceux qui seraient tentés par la résistance. Si les renseignements détenus à Londres étaient bons, et Jacques croyait à leur véracité, cette propagande était sans effet ou peut-être même avait-elle un effet inverse : les résistants étaient de plus en plus nombreux et ils se préparaient à l’arrivée des Alliés pour les soutenir. Il restait à espérer qu’ils aient un peu plus de bon sens que ceux de Fontsavès.
À la fin de la journée, un personnage coloré fit son apparition : Henri Lasbordes, le facteur. Il avait été nommé à la poste du village deux ans auparavant et vivait depuis lors chez la veuve Fourment. Elle avait parlé de lui à Jacques dans l’après-midi et l’avait décrit comme un homme serviable et toujours de bonne humeur, mais elle n’avait rien dit de sa volubilité.
— Enfin, la vedette du jour en chair et en os ! s’exclama-t-il en serrant la main de Jacques. Appelez-moi Henri. Vous savez, tout le monde m’a posé des questions sur vous.
— Au moins, tu lui as raconté ce qui était convenu ? s’inquiéta madame Fourment.
— Bien sûr, ne t’en fais pas. Il y en a qui se sont étonnés qu’il y ait des Duprat dans ta famille, mais j’ai dit que c’était le fils de la sœur de ton défunt, celle qui est partie de Fontsavès toute jeune et n’a jamais donné de nouvelles.
Il s’esclaffa avant d’ajouter :
— Évidemment, certains ont trouvé bizarre qu’il soit arrivé en parachute mais je leur ai affirmé que c’était une invention : il n’y avait personne au bout du parachute, et le neveu est venu par le train, comme tout le monde. Bon, ajouta-t-il en quittant la cuisine, moi, j’enlève mon uniforme et je m’en vais boire un canon chez Amagat.
Il reparut avec un costume de toile bleue semblable à celui des gars qui avaient réceptionné Jacques. Cela finit de le rassurer quant à sa propre tenue. Lorsqu’on lui avait remis le même, à Londres, en lui disant que les hommes du peuple, en France, étaient habillés ainsi, il avait été sceptique, mais il devait admettre qu’ils avaient eu raison. Quant au béret, qui lui avait paru encore plus étrange et que Lasbordes venait de coiffer à la place de son képi d’uniforme, il semblait obligatoire.
Le facteur lui proposa de l’accompagner, mais il refusa et l’autre n’insista pas. Ainsi, pensa Jacques, irrité, ce sera lui la vedette au café. Il pourra pérorer à mon sujet et ne s’en privera pas.
Le chef du groupe de résistants, présenté par madame Fourment comme le capitaine Fournier, frappa à la porte alors qu’ils étaient attablés devant la soupe de pois. C’était un homme dans la cinquantaine, à la forte carrure et la poignée de main virile, chez qui l’ancien militaire se devinait à la raideur du maintien. Il faisait contraste avec Lasbordes dont on remarquait plus encore la minceur, la taille inférieure à la moyenne et l’agitation continuelle. Madame Fourment fit asseoir le nouveau venu et lui servit une assiette. Le facteur commenta avec un clin d’œil :
— Vous voyez pourquoi je reste ici : il n’y a pas mieux que la soupe d’Adèle.
Elle protesta qu’il exagérait toujours, mais elle avait rosi de plaisir. À la stupéfaction de Jacques, quand les deux hommes n’eurent plus qu’un fond de liquide dans l’assiette, ils versèrent du vin dans le reste de soupe. Lasbordes tendit la bouteille à Jacques pendant que le capitaine prenait l’assiette à deux mains et buvait son contenu.
— Vous voulez faire chabrot avec nous ? proposa-t-il.
Jacques refusa. Il insista :
— Vous n’avez jamais essayé ? Vous devriez.
— Une autre fois.
Il haussa les épaules.
— Les gens des villes, ils ne savent pas ce qui est bon.
La logeuse s’interposa :
— Laisse-le tranquille. Chacun fait comme il veut.
À la fin du repas, les deux hommes sortirent de leur poche un paquet de tabac gris et roulèrent une cigarette.
— Vous ne fumez pas ? s’étonna Lasbordes.
— J’ai cessé il y a trois mois. J’ai trouvé plus facile de m’en passer que de m’habituer au goût de votre tabac.
— Ça vous fait un souci de moins. Si vous saviez ce qu’on est obligés de fumer quand on a fini les quatre misérables paquets mensuels de notre ration ! Des feuilles séchées de noyer, de haricots, de pè de la mula… Sans compter les vieux mégots, mais ça, c’est presque bon à côté du reste.
Le capitaine se leva.
— Venez, dit-il à Jacques, allons parler dans votre chambre.
Le facteur parut un peu vexé de ne pas être invité à les suivre, mais il s’abstint de protester.
— Pouvez-vous me dire où je suis tombé ? demanda Jacques dès que la porte fut refermée. Tout le monde a l’air d’être au courant de tout. Le parachute est resté accroché au cyprès du cimetière jusqu’au milieu de la matinée, de manière que tous puissent le voir. Pendant sa tournée, le facteur a parlé de moi à tort et à travers, et après, il a remis ça au café. Autant que j’aille me livrer tout droit à la Gestapo, ça leur fera gagner un jour ou deux.
— Ne vous énervez pas. Je sais, ce sont des bavards pas très malins, mais ils ne sont pas méchants.
— Il doit bien y en avoir quelques-uns qui le sont.
— Bien sûr, mais je parle des nôtres. Le facteur en fait partie et il est très utile : il va partout et peut porter des messages sans attirer l’attention. En plus, il est au courant de tout parce que personne ne s’en méfie : il est toujours en train de plaisanter et on ne le prend pas au sérieux.
— On a peut-être raison.
— Non. Il surveille ceux qui pourraient nous nuire. J’ai confiance en lui. Je l’ai connu au stalag, quand on était prisonniers des Allemands.
— Au stalag ? Pourtant, ils mettent les officiers dans des oflags.
— C’est que je ne suis pas officier. Les gens m’appellent capitaine, mais dans l’armée, j’étais sous-off.
— Vous vous êtes évadés ?
— Non. On a été libérés : Lasbordes parce qu’il appartenait à un grand service public, et moi au titre d’ancien combattant de 14-18. On n’a pas été nombreux à avoir cette chance. Après le débarquement en Afrique, en novembre 1942, les Allemands n’ont plus relâché personne. Je suis rentré chez moi, dans les Pyrénées, mais je voulais continuer le combat. Alors, quand la résistance s’est organisée ici et qu’Henri m’a contacté, je suis venu. Je vous assure qu’il n’a rien de commun avec les rigolos qui vous ont réceptionné. Et croyez-moi, à ceux-là, je leur ai passé un savon de première. La prochaine fois, ils réfléchiront.
— S’il y a une prochaine fois. Vous comprenez que je vais devoir faire un rapport à Londres. Je serais surpris qu’après ça, ils aient envie de vous parachuter d’autre matériel.
— Vous ne voulez pas attendre un peu qu’on ait le temps de vous montrer comment fonctionne le camp ? Je pourrais vous prouver que mes hommes sont organisés et efficaces. Et pour Londres, ça ne presse pas : ils savent que vous êtes arrivé et le matériel aussi : on a envoyé un message tout de suite.
— Bon, concéda-t-il, je vous donne quelques jours.
— Merci. Je vais voir avec le maire, monsieur Maupas, comment réparer les dégâts. Il est de notre côté et c’est quelqu’un d’important. Il a une grosse maison bourgeoise avec une tourelle ; ici, on l’appelle le château. Les gens du village le respectent. Quand vous marcherez comme il faut, ça vous dérangerait de travailler comme ouvrier agricole, le temps de voir venir ?
— Pas du tout, mais je vous avertis que je n’y connais rien.
— Peu importe : ce n’est pas bien difficile. Demain, je dois aller à Toulouse rencontrer quelqu’un. J’y resterai deux ou trois jours. Après, on avisera.