Une autre main
« Je me lance dans l'écriture de ce journal pour essayer de comprendre ce qui m'arrive. Je ne sais plus où j'en suis et je n'ai personne à qui parler, personne à qui me confier depuis que ma femme n'est plus là. Je veux témoigner, pour mes enfants notamment. S'il devait m'arriver quelque chose, si tout cela devait connaître une issue tragique, je veux qu'ils sachent ce qui m'est arrivé. »
Patrick Richard naît dans un milieu plutôt favorisé. Son père est un industriel de Franche-Comté à la tête d'une fabrique de meubles. Gestionnaire avisé, il sait prendre à temps le tournant de la grande distribution et du mobilier en kit, à monter en soi-même. Ce qui lui permet de devenir le fournisseur attitré de grandes chaines spécialisées dans l'ameublement, tant en France qu'à l'étranger. Arrivé à l'âge de la retraite, il passe la main à son fils unique, Patrick, auquel il a offert les meilleures formations de management dans les grandes universités américaines. En moins d'une dizaine d'années, la société Richard est devenue une énorme entreprise cotée en bourse et qui constitue un des poids lourds de l'économie mondialisée.
Mais cette irrésistible ascension sociale et professionnelle ne prend pleinement son sens qu'avec le mariage de Patrick. Il rencontre Marianne lors d'un congrès aux États-Unis. Représentant un grand cabinet d'avocat newyorkais, elle tombe presque immédiatement sous le charme de ce frenchie à l'accent si irrésistible et tellement touchant avec ses manières désuètes, très « vieille France ». Marianne renonce à sa carrière d'avocate pour devenir une femme au foyer à la fois attentive et avisée, mais surtout terriblement amoureuse. Et elle ne tarde pas à donner deux beaux enfants, un garçon et une fille, à son homme d'affaires d'époux.
Mais la success story s'interrompt brutalement avec le terrible accident de voiture qui coûte la vie à Marianne. Sa voiture est percutée de plein fouet sur une route de Normandie par un camion dont le conducteur a perdu le contrôle à la suite d'un malaise. Elle meurt sur le coup, avant même l'arrivée des secours. Une tragédie ! Patrick est anéanti. Mais il a surtout un terrible sentiment d'injustice. Pourquoi elle ? Il en vient même à se reprocher de ne pas avoir été à ses côtés au moment de l'accident. Peut-être aurait-il réussi à tourner le volant à temps et à éviter l'irréparable. Pourtant, comme à son habitude, il se ressaisit rapidement, avant tout pour ses enfants. Ils sont encore jeunes, à peine sortis de l'enfance. Ils entrent tout juste dans l'adolescence, cet âge déjà si difficile en temps normal. C'est le moment où l'on se construit et où l'on a besoin, plus que jamais, de s'appuyer sur des bases solides. Alors, pour eux, pour Anne et Guillaume, Patrick fait face, comme il a toujours fait. Il apprend très vite à faire semblant et à jouer la comédie du bonheur, mais il manque dans celle-ci le personnage principal, Marianne.
Mais à la veille du premier anniversaire de la mort de Marianne, la mécanique que Patrick a mise en place depuis un an se déglingue brusquement. Un soir, alors qu'il vient de rentrer, après un de ces dîners d'affaires aussi interminables qu'indispensables, il est victime d'un étrange dérèglement. Il veut ouvrir la porte de sa chambre à coucher avec sa main droite, mais sa main gauche fait aussitôt la manœuvre en sens inverse. Et il n'y peut rien. C'est plus fort que lui. Impossible de lutter. Comme si ses mains ne lui obéissaient plus. Après coup, il lui semble être resté une éternité devant cette porte sans pouvoir l'ouvrir. Dans la réalité, l'incident n'a surement duré que quelques instants au bout desquels, en poussant un peu avec ses hanches, il réussit enfin à entrebâiller le venteau récalcitrant. Mais Patrick se sent épuisé comme s'il avait dû lutter pendant des heures. Il se jette sur son lit à bout de force et totalement terrorisé par ce qui vient de se produire. Serait-il en train de perdre le contrôle de lui-même, de sa propre vie, de sa propre personne ? Patrick finit par sombrer dans le sommeil. Et le lendemain matin, il décide de faire comme si rien ne s'était passé.
À ceci près que quelques jours plus tard, un incident analogue se produit, alors que Patrick est en correspondance à l'aéroport d'Heathrow. Pour occuper le temps, il décide de faire un tour au kiosque de presse. Il a dans l'idée d'acheter un magazine à feuilleter le temps de son vol vers Singapour. De sa main droite, il saisit une revue d'économie. Mais sa main gauche la repose aussitôt sur le présentoir. Ce, plusieurs fois de suite. Par chance, l'aéroport est quasiment désert à cette heure très matinale, et l'employé du kiosque, occupé à mettre en place les quotidiens du jour, ne paraît pas avoir remarqué quoique ce soit.
Mais le pire est à venir. Cela se passe chez un ami de longue date, Henri, qui a bien connu Marianne. Ils sont tout un petit groupe debout sur la terrasse – il fait encore doux en ce mois de septembre – pour prendre l'apéritif. Il allume un cigare avec sa main droite, quand sa main gauche lui enlève de la bouche. Il effectue le même geste à nouveau de sa main gauche quand la droite le lui enlève aussitôt. Il se met à hurler « Je deviens dingue ! ». Il jette son cigare et se frappe la tête avec ses deux mains plusieurs fois de suite avant que quelqu'un – Henri sans doute – ne parvienne à la maîtriser. Quand il réalise ce qui vient de se passer, Patrick est mortifié. Trop choqué pour pouvoir même s'excuser, il attrape son manteau et se rue dans l'ascenseur après avoir grommelé un vague au revoir à l'assistance médusée. Il a honte, terriblement honte. Tout cela devant des amis ! Il ne pourra jamais les revoir sans y penser et sans qu'eux-mêmes y pensent, c'est impossible. C'est cette nuit-là qu'il entame la rédaction d'un journal qui ne dépassera jamais la première page. Le lendemain, il fait envoyer des fleurs à la femme d'Henri, avec un mot d'excuse.
Son ami l'appelle alors. Et réussit à le convaincre d'aller consulter un ami psychiatre. Mais ce dernier comprend vite qu'il ne peut rien pour Patrick et l'adresse à un confrère neurologue. Après qu'il lui a relaté les différents épisodes dont il vient d'être l'acteur involontaire, le neurologue effectue un examen clinique et ne tarde pas à fournir à Patrick le diagnostic d'apraxie diagnostique. « On parle aussi du syndrome de la main étrangère, ou du syndrome du Dr Folamour, en référence au film de Stanley Kubrick, ou encore, pour vous qui êtes bilingue, du « Alien Hand Syndrome », lui précise-t-il.
Diagnostic
Le syndrome de la main étrangère, est appelé encore, apraxie diagnostique, apraxie d'aimantation, « main capricieuse » ou encore syndrome du Dr Folamour, en référence au héros du célèbre film, dont la main semble agir librement.
Cette pathologie rare est liée à une lésion cérébrale située dans les corps calleux, partie du cerveau qui relie les deux hémisphères. Cette lésion est provoquée par exemple par un processus tumoral ou un infarctus secondaire à un accident vasculaire cérébral.
Elle entraîne un comportement inhabituel de la moitié du corps opposé à la lésion. Le membre supérieur, le plus fréquemment mis en cause, peut effectuer des mouvements inhabituels incontrôlables.
La main gauche est le plus souvent atteinte dans le processus neurologique. Celle-ci effectue des mouvements étranges dont la personne n'a pas conscience.
Cette manifestation peut être handicapante dans la vie quotidienne.
Les personnes atteintes de ce syndrome ne peuvent empêcher, par leur volonté, l'activité anormale de leur main gauche, qu'ils ont tendance à considérer comme étrangère à leur corps et dirigé par quelqu'un d'autre.
La main étrangère peut effectuer des gestes banals comme ouvrir et refermer un poing régulièrement ou réaliser des actions plus complexes, représentant un véritable conflit entre la main gauche atteinte et la main droite : peuvent s'observer un nombre impressionnant de situations absurdes et cocasses pour les personnes qui en sont les témoins. Il est même parfois difficile de croire que la personne ne le fait pas exprès : déboutonner une chemise de la main gauche alors que la main droite vient de la boutonner, retirer une cigarette que l'autre main vient de mettre dans la bouche, abaisser un pantalon que la main droite remonte, manipuler les boutons d'une télécommande que la main droite vient d'actionner et que la gauche désinstalle, prendre du pain chez un boulanger avec sa main droite et la main gauche le repose sur le comptoir plusieurs fois de suite, déboucher une bouteille avec sa main droite alors que sa main gauche la rebouche immédiatement ou encore tourner avec une main les pages d'un journal que l'autre main retourne à l'envers.
Il peut même parfois se produire que la main droite tente de repousser la main gauche, provoquant une scène particulièrement hallucinante.
Une personne présentant le syndrome de la main étrangère sent que la main concernée par ce trouble, tout en étant une partie de son corps, se comporte de manière très étrange et différente de son autre main. La personne n'a plus de contrôle sur les mouvements de la main étrangère qui semble agir de manière autonome, indépendamment de sa volonté.
L'apraxie diagnostique peut parfois concerner le membre inférieur gauche, qui par exemple peut refuser d'avancer, s'arrêter brutalement, se diriger dans une direction opposée à celle du membre inférieur droit, provoquant des chutes au cours de situations là encore étonnantes.
Au cours de cette pathologie neurologique, l'hémicorps gauche s'oppose à la motricité prédictive de l'hémicorps droit qui est celle qui intervient lorsqu'on décide de réaliser une action indépendamment de l'environnement extérieur.
Il s'ensuit une libération de la motricité réactive pour l'hémicorps opposé à la lésion.
Des neurologues et chercheurs de l'Université de Genève, l'UNIGE et des Hôpitaux universitaires de Genève ont observé les lésions cérébrales d'un patient atteint de ce syndrome.
Les résultats de leurs travaux ont été publiés en 2007. L'étude des IRM a permis de mesurer l'activité de certaines zones cérébrales et a montré que ce syndrome est associé à l'activité motrice isolée de la région motrice primaire.