L'absence d'une mère
À sa descente d'avion, sur l'aéroport de Hyères, jamais, depuis des mois, la jeune femme n'avait paru à ce point épanouie, sûre d'elle, heureuse. Ses cheveux blonds, détachés, flottaient librement sur ses épaules, au gré d'une brise légère. Dans son tailleur de lin beige, perchée sur ses escarpins de daim, elle était l'incarnation même de cet idéal féminin véhiculé par les images publicitaires : grande, active, bien dans sa peau, comblée par la vie.
Et, d'ailleurs, n'était-ce pas le cas ? Kristy Nelson, puisque tel était son nom, était américaine. Jeune, tout juste 22 ans, et belle, du moins le lui disait-on souvent. Elle était riche, unique héritière d'une chaîne de magasins de maroquinerie de luxe. Et, dans quelques instants, elle allait retrouver l'une de ses meilleures amies, une amie d'enfance qu'elle n'avait pas revue depuis bientôt cinq ans.
Quelques heures plus tôt, elle avait quitté sans remords l'étouffante grisaille new-yorkaise. Il était temps pour elle de changer d'air après plusieurs mois de labeur acharné. Non qu'elle fût à plaindre : elle menait une existence confortable, à l'abri de tout souci matériel, grâce à la générosité sans faille de ses parents. Et elle eut été bien ingrate de leur faire le moindre grief à ce sujet. Non, elle ne pouvait vraiment rien reprocher à son père, ni à sa mère. Rien, sinon de ne pas lui avoir donné l'essentiel : du temps et de l'affection, de l'amour tout simplement. Aujourd'hui, même si certaines blessures de l'enfance restaient douloureuses, et si certaines absences devaient à jamais demeurer impardonnables, elle avait appris à faire la part des choses. Désormais, elle se tournait vers l'avenir et voulait partager sa joie de vivre avec Lillian, sa grande amie de toujours.
Toute à ses pensées et occupée par le formulaire de douane qu'elle remplissait en faisant la queue, Kristy n'avait d'abord pas reconnu la jeune femme bronzée qui lui faisait de grands signes de l'autre côté de la vitre. Ce n'est que lorsqu'elles s'étaient retrouvées dans les bras l'une de l'autre, qu'elle avait vraiment réalisé : c'était bien Lillian, avec cette mine superbe, ces joues rebondies, ces longs cheveux châtains coiffés à la diable, sa Lillian. Tant de bonheur l'étouffait.
Après avoir chargé avec difficulté les deux valises et le sac de voyage de Kristy sur un chariot à bagages, elles avaient pris le chemin de la sortie, bras dessus, bras dessous.
En contre-jour, dressé comme un totem sur le sol de marbre de l'aérogare, un homme les attendait : Charles-Henri, le mari de Lillian. Kristy, d'habitude si à l'aise en toute occasion se retrouvait sans voix, comme pétrifiée. Quand elle avait serré la main qui se tendait vers elle, elle n'avait pu retenir un frisson de désir. Elle avait l'impression de vivre un cauchemar. Elle ne pouvait pas tomber amoureuse du mari de sa meilleure amie. Une fois à l'arrière de la vieille Ford blanche, peu à peu, elle parvint à retrouver son calme, à recouvrer sa raison. Elle se calmait, envisageant d'écourter son séjour.
Le lendemain matin, Lillian et Charles-Henri l'attendaient au bord de la piscine pour prendre le petit déjeuner. Tout en sirotant son café noir et sans sucre, à la française, Lillian lui exposait le programme chargé qu'elle avait prévu pour elle, mais Kristy ne se sentait pas encore d'attaque pour entamer un tel marathon. Elle avait réclamé un délai de grâce, une journée au moins à paresser autour de la maison. Lillian l'avait accusée de flemmardise aiguë, mais s'était rendue à ses raisons. Elle avait alors annoncé son intention de profiter de la relative fraîcheur matinale pour faire une longue balade à bicyclette.
À peine avait-elle disparu au premier détour du chemin que Kristy et Charles-Henri se retrouvaient dans les bras l'un de l'autre. Ce fut une étreinte brève, violente, d'une rare intensité. Attentifs à leur seul désir physique, ils n'avaient pas échangé une parole. Puis, comme honteux du plaisir qu'ils venaient de prendre, ils s'étaient isolés chacun de leur côté pour tout le reste de la matinée.
Les jours suivants, le même scénario s'était reproduit implacablement. Irrésistiblement attirés l'un par l'autre, Kristy et Charles-Henri profitaient de la moindre absence de Lillian pour faire l'amour avec une sauvagerie incroyable, perdant toute retenue, brisant tous les tabous. La situation devenait proprement intenable. Au terme d'une nouvelle étreinte passionnée, alors que Kristy était là depuis bientôt une semaine, et que leurs rencontres étaient devenues quotidiennes, ils s'étaient enfin résolus à aborder le problème de front. Pour l'un comme pour l'autre, cette aventure était une impasse. Charles-Henri avait alors avoué qu'il ne comprenait pas lui-même ce qui lui arrivait : c'était la première fois qu'il trompait Lillian. En accord avec Charles-Henri, elle avait décidé de repartir pour New York avec cinq jours d'avance.
À son retour aux États-Unis, Kristy s'était replongée dans le travail. C'était le seul moyen pour elle d'oublier Charles-Henri. Elle devait se faire une raison : ils ne se reverraient jamais.
Mais un mois plus tard, son existence basculait à nouveau : elle était enceinte. Elle ne pouvait avoir aucun doute sur la paternité. Pas question d'avorter, elle le garderait. Pas question non plus de prévenir Charles-Henri. Ce serait un secret.
Ce n'est qu'au terme du troisième mois, alors que son ventre commençait sérieusement à s'arrondir, qu'elle avait mis ses parents au courant. Sa mère avait bien tenté de lui faire avouer qui était le père, pressentant quelque sombre mystère, mais en vain : elle avait tenu bon.
Tous les week-ends, elle avait pris l'habitude de retourner chez ses parents, à Long Island. Elle ressentait un besoin impérieux de nature, d'herbe, d'arbres, après la semaine passée dans le béton de Manhattan. Ce soir-là, il pleuvait. Kristy était préoccupée. Elle conduisait automatiquement ; cette route, elle la connaissait par cœur. La visibilité était mauvaise. Agacée par un bus qui traînait sur la voie de droite, elle avait alors déboîté sans voir le camion qui venait en sens inverse. Le choc avait été terrible.
Plongée dans un coma profond, Kristy avait été transportée en hélicoptère vers l'hôpital le plus proche. Mais malgré la rapidité de l'intervention et les efforts acharnés des services de réanimation, il avait été impossible de la ramener à la vie. Cinq jours plus tard, elle avait été déclarée morte.
Ses parents étaient bouleversés, assommés par cette disparition brutale. Les médecins leur proposèrent de tenter l'impossible : maintenir artificiellement Kristy en vie pour que la grossesse se poursuive jusqu'à son terme. Quatre mois plus tard naissait une petite fille de 2,3 kilos. Elle fut baptisée Kristy.
Diagnostic
La mort cérébrale de Kristy s'est avérée irréversible : plusieurs enregistrements d'électro-encéphalogrammes se sont révélés plats et aucune fonction vitale ne pouvait plus être assurée spontanément. Les médecins de l'hôpital ont alors proposé une expérience rarissime aux parents de Kristy : la maintenir artificiellement en vie afin de permettre la poursuite de la grossesse et la naissance du bébé. L'échographie montrait déjà un être vivant, de quelques centimètres, avec une main tout à fait visible. Après quelques heures de réflexion, ils donnèrent leur accord pour ce pari fou et exceptionnel, que la technique pouvait permettre de gagner. Il existait bien sûr des risques, mais pouvaient-ils refuser de prolonger même temporairement la vie de leur fille, et de tout tenter pour que son enfant naisse ?
L'obstacle technique majeur, à savoir oxygéner le corps maternel et le placenta et maintenir l'équilibre hormonal, était surmontable. Les fonctions cardiaques, respiratoires, digestives, maintenues artificiellement grâce au médecin réanimateur assurent un environnement nutritionnel qui permet le bon développement du fœtus. Une illusion de vie est donnée : Kristy est allongée sur son lit, un tuyau dans la bouche relié à une machine insufflant et expulsant l'air, qui sert à la jeune femme de poumon et de cœur. Dans un bras, passent lentement en perfusion des médicaments et des hormones. Les médecins avaient recréé une chambre aussi normale que possible avec des jouets, des tableaux, des objets familiers. La télévision ou la radio étaient allumées presque en permanence, tenant ainsi compagnie au fœtus. Il y avait des allées et venues incessantes dans sa chambre. Le personnel infirmier, les aides-soignants, les kinésithérapeutes, les médecins, toujours masqués pour éviter les infections, venaient très souvent pour la stimuler. Le fœtus s'est alors développé dans le corps inerte de sa mère.
L'enfant est né par césarienne à 32 semaines de grossesse, prématuré de 4 semaines. Quelques jours après, le système de survie de la maman fut débranché. Mais faire naître un enfant à tout prix, qui ne connaîtra jamais sa mère, ne relève-t-il pas d'un acharnement thérapeutique ?
Dès la huitième semaine de grossesse, le fœtus est déjà un être vivant qui éprouve les sensations tactiles indispensables pour un développement harmonieux. Le corps inerte de la mère peut-il remplacer une mère bien vivante ? L'enfant risque d'être menacé à vie par cette expérience traumatisante dans le ventre d'une maman qui n'est plus qu'une machine à procréer. S'il naît, il n'aura jamais reçu la chaleur, les messages, les odeurs, le contact, le toucher qu'une mère transmet à son bébé. L'enfant, dans le ventre maternel acquiert une sensibilité cutanée, gustative, auditive. Le priver de cet échange capital et affectif pour une grande part, c'est compromettre sa santé. Que peut ressentir le fœtus ? Il a été exposé aux toxines et hormones de stress élaborés par l'organisme maternel maintenu artificiellement en vie. Or des expériences chez les animaux ont provoqué des réactions terribles chez le fœtus après un choc aigu chez la femelle gestante.
Ce type d'intervention entraîne de grandes polémiques parmi les médecins, juristes, psychologues, théologiens, et de violents débats : prodige de la science ou « viol » d'une morte. C'est un véritable problème d'éthique. Il existe aujourd'hui un véritable flou juridique concernant ce genre d'expérience. Il faut fixer des règles, et limiter les cas. La médecine risque sinon de devenir cynique et de se pervertir. Parmi les critères importants qui devront présider à ces choix éthiques, il ne faut pas oublier la situation de la mère qui doit avoir le droit d'être autre chose qu'une machine à procréer, qu'une couveuse et celui d'avoir une mort digne ?
En 2008, une femme de 40 ans d’origine allemande est tombée dans le coma alors qu’elle était enceinte de trois mois. L’équipe médicale qui l’a prise en charge en soin intensif a permis de prolonger sa grossesse de cinq mois environ jusqu’à l’accouchement de son bébé.
Plus proche de nous, en 2012, une jeune femme d’origine anglaise, enceinte de sept mois est plongée dans le coma à la suite de deux accidents vasculaires. Elle met au monde un bébé prématuré alors qu’elle est encore inconsciente. Lors de son réveil, quelques semaines plus tard, elle éprouvera beaucoup de difficultés à se souvenir de sa grossesse.