Aphasie thalamique
« L'école, je ne l'ai pas beaucoup connue. À14 ans, mes parents m'ont fait bosser sur les marchés. Après, ça a été l'école de la rue ». Voilà ce que Monique a coutume de répondre à ceux qui viennent discourir auprès d'elle des rudesses de notre époque. Mais elle ajoute aussitôt : « Remarquez, je ne me plains pas. Cela m'a fait plutôt une belle vie. Et puis, c'est là que j'ai rencontré mon mari. Pensez-donc, on va bientôt fêter nos noces d'or ! Cinquante ans sans un nuage ! ». Là, Monique en rajoute sans doute un peu. Car des nuages, ils en ont connus, comme tous les couples.
Il est vrai que Monique est une bonne vivante. Elle aime manger, boire, rire. Elle a son franc-parler et les pieds sur terre. Mais elle reconnaît aujourd'hui qu'elle a envie de tourner la page. « Le commerce, j'en ai fait le tour. J'ai envie de passer à autre chose. J'ai envie de voyager, avec mon Jean-Jacques. Et puis je veux pouvoir m'occuper de mes petits-enfants, les voir grandir ». Avant, il y avait toujours la boutique. Ouverte six jours sur sept. Et jamais de jours fériés. Maintenant que la boutique est vendue – à un jeune couple qui se lance dans la vie –, Monique ne pense plus qu'à retrouver ses enfants, à son départ pour les grandes vacances. Elle compte les jours comme un prisonnier attendant la libération dans sa cellule. Dans moins de six mois – le temps de la rédaction des actes notariés et des accords bancaires –, c'est la quille !
Mais pas question de se laisser aller ! Il faut que tout soit impeccable pour la clientèle pour quelque temps encore. Ce matin, nettoyage à grandes eaux des étales carrelées avant de disposer la marchandise. Monique chantonne les vieux tubes des années soixante, tout en rinçant ses bacs en inox. Pendant ce temps, Jean-Jacques s'active dans la chambre froide. Il faut veiller à ce que tous les produits soient frais avant de les mettre en rayon, et ne pas hésiter à jeter ceux qui sont douteux. Jean-Jacques a l'habitude et travaille vite. Mais, soudain, il se rend compte qu'il n'entend plus la voix de Monique. Il se décide à passer la tête hors de la chambre froide et s'écrie « Je ne t'entends plus, ça va ? Tu as un problème ? ». Pas de réponse. Bizarre. Jean-Jacques s'engage alors dans l'étroit couloir qui mène à la boutique. Il y a belle lurette que sa Monique ne l'empreinte plus. Il est vrai qu'avec ses 100 kilos, elle n'affiche plus la taille de guêpe de ses 20 ans ! « Monique, tu m'entends ? ». Toujours rien, pas le moindre écho. Serait-elle sortie sur le pas de la porte pour bavarder avec une voisine matinale ? Quand il arrive dans le magasin, celui-ci est encore dans la pénombre. Par souci d'économie, ils n'allument les spots du plafond qu'à l'ouverture pour la clientèle. Dans un premier temps, Jean-Jacques ne remarque rien d'anormal. La porte sur la rue est fermée et il n'entend pas le moindre bruit. C'est en se penchant par-dessus l'étale de carrelage qu'il la voit enfin, étendue sur le sol, quasiment les bras en croix, le tablier légèrement relevée sur ses cuisses, l'éponge encore serrée dans la main.
Et il comprend très vite de quoi il retourne. Pas de doute, cet état d'inconscience, cette légère déformation du visage, sa Monique est surement en train de faire un accident vasculaire cérébral, un AVC comme on dit aujourd'hui. Il en est quasiment sûr. Et il sait que, dans ce cas, il faut agir très rapidement et compose le 15.
En moins de quinze minutes, les secours sont là. Monique est immédiatement transférée en réanimation. Et le diagnostic de Jean-Jacques est avéré : c'est bien d'un accident vasculaire cérébral dont son épouse est victime. Comme les médecins le lui confirment, Jean-Jacques a eu raison d'agir vite, sans hésiter, sans chercher à faire quelque chose par lui-même. C'est le bon réflexe, lui disent-ils, celui que tout le monde devrait avoir. Peu de temps après, elle est transférée au service de neurologie de l'hôpital. Jean-Jacques, toujours ému de cette issue miraculeuse, vient la voir chaque jour.
Ensemble, ils remercient Dieu de leur chance. Car sans être des « grenouilles de bénitiers » comme dit Monique, ils ont la foi l'un et l'autre et sont restés pratiquants, du moins autant que leur activité professionnelle le leur permettait. Elle aurait pu rester paralysée ou connaître d'irrémédiables troubles de l'élocution. Mais grâce à la réactivité et à la célérité de Jean-Jacques, rien de tel, dieu merci ! Et de fait, la rapidité de récupération de Monique est spectaculaire, tant pour ce qui est de l'usage de la parole que de celui de ses membres. Au point que deux mois après son accident, Monique est de nouveau dans sa boutique, pimpante, légèrement amaigrie, le sourire accroché aux lèvres, prête à accueillir ses clients. Et maintenant qu'elle a frôlé la mort, elle est plus que jamais impatiente de vivre sa nouvelle vie de retraitée, aux côtés de son cher sauveur, son attentif époux.
Sauf que peu de temps après son retour chez elle, le comportement de Monique commence à changer. Au début, Jean-Jacques, tout heureux de la voir là, avec lui, n'y prête guère attention. Cependant, très vite, il se rend compte que quelque chose ne colle pas. À son grand étonnement, Jean-Jacques l'entend parler de bouddhisme, de confucianisme, et vanter les mérites de la philosophie, alors qu'elle en ignore jusqu'aux prémices. Avant l’accident, Monique était une terrienne, pragmatique et solide, les pieds bien posés au sol. Et soudain, la voilà dissertant sur la nécessité de l'éveil et de la victoire sur la souffrance intérieure.
Mais, hélas, les choses ne s'arrêtent pas là. Car désormais, c'est aux clients de la boutique que Monique adresse ses diatribes inspirées, multipliant les aphorismes abscons du genre : « La vie ne va que sur deux jambes », « La surdité de l'homme n'a d'égale que celle de dieu » ou encore « C'est la poésie qui peint et embellit la vie ». La plupart des clients, des habitués, font semblant de ne rien remarquer et repartent sans piper mot, leur emplette à la main. Mais certains, sans doute effrayés, ne reviennent plus. Jean-Jacques l'a bien remarqué, d'autant que le chiffre d'affaires du magasin commence à s'en ressentir. En revanche, cela ne semble en rien affecter Monique qui continue à pérorer sur le monde et sur dieu, à mi-voix, comme si elle délivrait de grands secrets qui ne pouvaient être partagés qu'entre initiés, assommant les clients de ses sentences obscures. Au demeurant, certains semblent l'écouter avec attention, se demandant sans doute s'il faut prendre ça pour du lard ou du cochon. Après tout, on peut bien être poissonnière et philosophe, n'est-ce pas ?
Tout cela finit par inquiéter Jean-Jacques. Sa femme serait-elle en train de perdre la tête ? Il décide d'en parler au neurologue, lors de la prochaine visite de contrôle de Monique. Mais cela semble d'autant moins facile que celle-ci n'apprécie qu'à moitié qu'il l'accompagne. Certes, le neurologue entame ses examens de contrôle selon un rituel désormais établi. Il vérifie les réflexes de Monique, lui fait faire quelques pas dans son cabinet… Apparemment, rien d'anormal, sinon une légère paralysie du membre inférieur droit, qui devrait finir par s’estomper. Néanmoins, il trouve Monique un peu « ralentie », un peu ailleurs. Et il semble quelque peu surpris lorsqu'il l'entend déclarer d'une voix doucereuse, un air extatique apposé sur le visage, « L'estuaire de la vie charrie perles et diamants pour qui veut bien les voir », puis, quelques instants plus tard, « La vie est une rivière qui coule doucement ». Mais Jean-Jacques ne réussit pas à intervenir comme il l'aurait souhaité. Il ne trouve pas le moment propice. Et lorsqu'il tente d'alerter le spécialiste d'un « Docteur, pensez-vous que ma femme souffre encore de séquelles de son accident ? », il doit affronter le regard courroucé de celle-ci. « Tais-toi donc », lui assène-t-elle, « Le docteur n'a pas besoin de tes conseils. Et je vais très bien. Allez, maintenant, on s'en va. C'est que j'ai du travail, moi, des clients qui m'attendent ! ». Le neurologue lui prescrit pourtant un IRM. « Juste pour contrôler que tout va bien », lui dit-il, « Pour être totalement rassuré ». Jean-Jacques est soulagé. Il adresse un petit signe discret au médecin, dans le dos de sa femme qui enfile son manteau, pour lui faire comprendre qu'il l'appellera plus tard pour lui en dire plus.
Le verdict tombe peu de temps après. L'IRM révèle en effet que les manifestations curieuses que connait Monique sont liées à un infarctus situé dans la partie antérieure du thalamus gauche ayant provoqué son accident vasculaire cérébral entrainant une aphasie thalamique.
Diagnostic
Une aphasie est un trouble du langage lié à des lésions des zones du cerveau impliquées dans le langage.
Une paraphasie est un trouble du langage qui se traduit par une déformation ou une substitution de certains mots. La paraphasie sémantique, observée au cours de l'aphasie, concerne essentiellement le choix des mots. Apparaissent également au cours de l'aphasie, une réduction du débit et de l'intensité de la voie appelée hypotonie.
D'autre part le langage spontané est abondant et le patient utilise parfois un véritable jargon incompréhensible. Au cours de l'aphasie thalamique, le malade n'a pas conscience de son trouble.
Au cours de l'aphasie thalamique, L'IRM précise la localisation cérébrale et la cause de la lésion responsable des manifestations. Une aphasie thalamique peut être provoquée par un infarctus situé dans la partie antérieure du thalamus gauche. Dans le cas d'un infarctus cérébral consécutif à un accident vasculaire cérébral ischémique, l'artère qui irrigue cette zone thalamique s'est obstruée, entrainant un apport sanguin insuffisant à l'origine de la destruction de nombreux neurones.
L'aphasie thalamique peut être également provoquée par un processus tumoral, un traumatisme crânien ou une maladie dégénérative.
Les lésions cérébrales de la partie antérieure du thalamus gauche provoquent des troubles du langage entrainant des paraphrasies « fantastiques » donnant au discours une apparence curieuse.
La personne s'exprime dans un langage « pseudo philosophique » voir même ésotérique. Les phrases sont souvent assez courtes et très différentes de celles habituellement prononcées par le malade provoquant l'étonnement de l'entourage peu habitué à ce type de réflexions philosophiques et poétiques.
Les lésions observées dans le noyau caudé et le putamen, zones situées dans la partie la plus antérieure du thalamus, modifient le sens du discours. Les aires du langage quant à elles, ne sont pas touchées car les paraphrasies observées dans l'aphasie thalamique, sont liées à la perte des systèmes de contrôle avant et après l'expression orale.