Arrivée en Terre sainte
Élevé dans la tradition par ses parents, Charles n'a jamais renié celle-ci. Pour lui, il est vraiment né le jour de sa barmitsva. D'une certaine manière, il pourrait reprendre à son compte les propos d'un personnage d'une pièce de Ionesco qui, dans un élan lyrique, s'exclame : « Lorsque je suis né, je n'avais pas loin de 13 ans. » De fait, il garde encore le souvenir intact, même quinze ans après, des huit jours de retraite, de ferveur religieuse et de fête qui ont marqué son entrée dans la communauté des croyants.
Aujourd'hui, Charles lit assidûment la Torah, fréquente régulièrement la synagogue de son quartier et respecte scrupuleusement le repos du sabbat, ainsi que toutes les autres fêtes religieuses. Ce qui ne l'empêche pas d'être un homme comblé par la vie. Sa réputation de fonceur n'est plus à faire. À l'approche de la trentaine, cet architecte est reconnu par ses pairs, et les clients se pressent à son cabinet, ouvert depuis quatre ans. À dire vrai, il croule sous les commandes et n'est pas en mesure de les honorer toutes.
Marié très jeune – il n'avait pas encore achevé ses études lors de son mariage –, Charles connaît tout le bonheur que l'on peut souhaiter dans une vie conjugale. Son épouse, Myriam, une ravissante jeune femme au regard pétillant, est tout aussi respectueuse que lui des interdits religieux et lui a déjà donné trois enfants qu'ils comptent bien élever à leur tour dans la tradition. Cependant, le décès récent de son père, d'une crise cardiaque, l'a fortement affecté : comme le veut la règle, il porte désormais la barbe, qu'il devra conserver pendant un an. C'est suite à cette mort brutale qu'il a décidé de partir pour Israël lors des prochaines vacances. Depuis, il se réjouit chaque jour de découvrir cette terre qu'il ne connaît pas mais considère comme la sienne, même si, né à New York, il se sait plus américain que la majorité de ses concitoyens. La perspective de ce voyage l'émeut terriblement. Il ne peut s'empêcher de penser à son père qui en avait rêvé lui aussi et n'avait jamais eu l'occasion d'accomplir ce périple. C'est un peu pour lui qu'il part là-bas, avec femme et enfants.
En débarquant à l'aéroport de Jérusalem en ce début d'été 1996, Charles est très perturbé, peinant à cacher son émotion et à retenir ses larmes lorsqu'il franchit la douane. Sa femme, occupée à récupérer les bagages et à calmer les enfants, ne mesure pas l'ampleur de son émoi. Charles se révèle incapable de parler, et Myriam doit assumer seule les formalités d'usage. Lui, d'habitude volubile, ne prononce aucune phrase durant plus d'une heure, le temps que le taxi les conduise à l'hôtel. Il est comme hébété, s'abîmant dans la contemplation des rues, la tête appuyée contre la vitre du véhicule climatisé. Myriam ne l'a jamais vu ainsi.
Le lendemain matin, la famille quitte très tôt l'hôtel pour aller visiter la vieille ville avant les fortes chaleurs. Mais à peine ont-ils commencé à arpenter les ruelles tortueuses du quartier chrétien, à fouler ces pierres blanches sur lesquelles Jésus avait lui-même marché, que Charles se met à délirer. Se prenant brutalement pour le roi David, il commence à apostropher les passants. « Je suis David, s'écrie-t-il, laissez-moi passer. » Il tient sa Torah à la main, qu'il brandit comme un glaive pour fendre la foule. Myriam, affolée, craint un scandale, a peur des réactions hostiles que pourraient provoquer les propos incantatoires de son mari. Mais quand elle tente de le ramener à la raison, elle se fait proprement rabrouer. Charles menace même de la frapper si elle ose le toucher. Et lui de poursuivre sa harangue comme si de rien n'était, l'écartant brutalement de son passage.
Complètement désemparée, Myriam ne sait plus que faire. Entraînant les enfants dans son sillage, elle se précipite vers des policiers israéliens qui viennent en sens inverse, probablement alertés par les hurlements de son mari. Quelques minutes plus tard, une ambulance arrive, et Charles est précipité sans ménagement à l'intérieur. Immédiatement hospitalisé en service de psychiatrie, on découvre qu’il est victime du syndrome de Jérusalem.
Diagnostic
Le syndrome de Jérusalem, encore appelé « fièvre hiérosolymitaine » par les médecins français du début du siècle, est une anomalie psychiatrique observée chez des individus se rendant dans la capitale religieuse. Ces patients, âgés de 20 à 30 ans, cultivés et aisés, pour la plupart blancs et élevés dans la tradition religieuse sans être pour autant restés pratiquants, présentent un délire mystique quelques jours après leur arrivée dans la Ville sainte. Chaque année, cent à deux cents touristes sont atteints par ce mal et hospitalisés quelques jours, dans l'hôpital psychiatrique de Kfar Shaul.
Les personnes touchées par ce syndrome peuvent présenter une maladie psychiatrique préexistante diagnostiquée ou non avant l’apparition dudit syndrome.
D’autres personnes victimes du syndrome de Jérusalem ne présentent aucun antécédent psychiatrique. Elles manifestent ce premier épisode psychiatrique en arrivant à Jérusalem. Leurs symptômes disparaissent après le départ d’Israël.
Face aux vieilles pierres foulées autrefois par Jésus-Christ, ils s'évanouissent ou perdent le sens de la réalité, déchirent leurs vêtements, se dévêtent et se mettent dans la peau d'un saint comme Jésus ou comme la Vierge Marie. L'arrivée dans le lieu le plus sacré du monde produit chez eux un traumatisme psychique violent. Des psychiatres pensent que ces malades viennent chercher à Jérusalem un lieu de paix où commencer une nouvelle vie. La désillusion provoque alors en eux ces délires.
L'épisode dure généralement quelques jours et le plus souvent, la personne ne se souvient pas de ce qui s'est passé. Le décalage horaire, la fatigue et le manque de sommeil pendant plusieurs nuits peuvent représenter des facteurs déclenchant de l’épisode.
Après une brève hospitalisation, les sujets atteints rentrent dans leur pays et ne semblent plus jamais présenter le moindre trouble.