Boule de cheveux
À l'école primaire déjà, Karine est la petite grosse, celle dont on se moque parce qu'elle ne sait pas jouer à l'élastique ou parce qu'elle arrive toujours dernière aux tests de courses, lors des cours de gym. Les enfants ne sont pas tendres entre eux.
Les choses s'arrangent quelque peu lors de son entrée au collège d'Audincourt. Enfin, si l'on veut ! En réalité, Karine devient transparente aux regards des autres et fait tout pour qu'il en soit ainsi. Elle s'habille couleur passe-muraille, affublée du même jean informe d'un bout à l’autre de l'année. En hiver, elle se cache derrière une polaire trop grande pour elle et, en été, sous des tee-shirts qui lui descendent au genou. Si elle pouvait disparaitre, sans-doute le ferait-elle. Les garçons ne la voient pas. Elle ne fait pas partie de celles capables de susciter leurs remarques égrillardes de jeunes mâles en quête d'assurance. Quant aux filles, elles ne lui adressent guère la parole. De toute façon, personne ne l'invite jamais. En classe, Karine fait partie de ces élèves qu'on ne remarque pas, dont les professeurs retiennent à peine le nom. Ni bonne ni mauvaise, elle se fond dans la masse.
Des résultats scolaires convenables, mais sans plus, permettent pourtant à Karine d'entrer au lycée de Montbéliard, où elle poursuit un cursus sans histoire. Seconde indifférenciée, orientation en première littéraire et passage sans problème en classe de terminale. Mais, la jeune fille n'est guère plus épanouie. Au contraire, elle semble même de plus en plus angoissée au fur et à mesure que le temps passe. Et pour calmer ses angoisses, elle ne trouve rien de mieux que de se venger sur la nourriture. Dès qu'elle rentre du lycée, elle se précipite sur le réfrigérateur pour se préparer un plateau de victuailles qu'elle emmène dans sa chambre à l'étage. Et tout en faisant ses devoirs, elle s'empiffre de fromage, charcuterie, crèmes desserts au chocolat et autres sucreries. Il n'y a que la nourriture qui lui permette de calmer ses inquiétudes, son stress, bref son mal-être. Mais il y a plus inquiétant encore. Karine présente en effet depuis quelques temps déjà des tics récurrents, et pas forcément très gracieux pour une jeune fille. Certes, elle se ronge les ongles depuis longtemps, et a pris l'habitude de cacher ses mains aux doigts mutilés dans les manches de ses pulls trop grands. Mais, désormais, ce sont les cheveux qu'elle s'arrache. Parfois par touffes entières. Elle y prend même un plaisir inavouable, restant parfois un long moment à contempler les bulbes de ses cheveux arrachés dans sa main. Au point que son crâne est maintenant ajouré de plaques chauves qu'elle camoufle tant bien que mal en jouant avec la longueur des cheveux qui lui restent. Parfois, ce sont aussi les sourcils qu'elle s'arrache. Et là, cela se voit plus encore. Pour cacher le désastre, et au grand étonnement de sa mère, elle a pris l'habitude de se maquiller, cachant les trous dans ses sourcils par un trait de crayon. Mais, même comme ça, certaines de ses camarades de classe ont fini par s'en percevoir et commencent à chuchoter sur son passage. « Elle doit être malade. Qu'est-ce qu'elle peut bien avoir ? Tu crois qu'on devrait lui parler ? Ou prévenir l'infirmière ? » Mais elles seraient encore plus inquiètes si elles pouvaient soupçonner la réalité. Car non contente de s'arracher les cheveux, Karine s'est mise depuis peu à les manger. Elle ne sait pas trop pourquoi, mais cela lui procure une indéniable satisfaction, presque du plaisir.
De plus, Karine a désormais un but, elle veut devenir professeur des écoles. Mais, elle a peur de ne pas y arriver. Il faut dire qu'elle n'a jamais eu bien confiance en elle. Et puis il y a ce problème de surpoids : à 17 ans et demi, elle pèse plus de 80 kilos pour à peine un peu plus d'un mètre soixante. Est-ce que cela ne peut pas être un handicap pour entrer à l'éducation nationale ? Elle a entendu dire que cela pouvait être une cause de refus d'intégration. Elle se souvient même avoir lu un article sur le sujet dans le journal. Mais, surtout, il lui faut son bac. Et plus la date de l'examen approche, plus Karine doute d'elle-même. La nuit qui précède les résultats, la jeune fille ne réussit pas à fermer l'œil. Les mêmes interrogations tournent dans sa tête en boucle : que va-t-elle devenir si elle rate son bac ? Ses parents vont encore se moquer d'elle. Et pourra-t-elle le supporter ? Ou pire, ils vont la mettre à la porte, la jeter à la rue. Ils ne voudront plus entendre parler d'elle car elle les aura irrémédiablement déçus.
Le lundi 4 juillet, c'est la tête toute fripée et les yeux cernés que Karine arrive devant son lycée pour y prendre connaissance des résultats. Elle est épuisée et tient à peine debout. Mais elle tente tout de même de faire bonne figure devant ses camarades. Ceux-ci s'écartent insensiblement pour lui laisser accès à la liste. Elle cherche d'abord son nom parmi les recalés, tant elle est convaincue d'avoir échoué, mais ne l'y trouve pas. Elle se repère alors parmi les candidats qui devront passer l'oral de contrôle. Plus de 30 points à rattraper ! Elle n'y arrivera jamais. En même temps, elle se dit qu'elle ne doit pas baisser les bras, rester le vaillant petit soldat qu'elle a toujours été, bravant les épreuves envers et contre tout. En attendant, elle doit prévenir sa mère de ce résultat en demi-teinte. Elle prend son courage à deux mains et l'appelle sur son portable. La réaction de celle-ci est conforme à ce qu'elle attendait. « T'as intérêt à l'avoir ! Après tout ce qu'on a fait pour toi. » Du coup, les angoisses de Karine reprennent de plus belle et ses nuits deviennent un cauchemar. Pourtant, elle se met au travail et ne quitte quasiment pas son bureau pendant les trois jours qui la séparent de son oral. Mais elle s'arrache les cheveux par poignées, au sens propre du terme. Si ça continue, elle va être obligée de se couvrir le crâne d'un foulard pour ne pas effrayer ses examinateurs. La veille de l'oral, elle se réveille avec une forte diarrhée qui la force à sortir de son lit au bout d'à peine deux heures de sommeil. Mais elle doit tenir. Il le faut. Elle doit prouver à ses parents qu'elle en est capable. Elle finit par dégotter un médicament anti-diarrhéique dans l'armoire à pharmacie de la salle de bains. Et tout semble rentrer dans l'ordre. Sauf que la nuit suivante, Karine est à nouveau victime de douleurs abdominales, mais plus aigües encore, et accompagnées cette fois de vomissements. Elle enfourne alors un comprimé d'antispasmodique que lui avait prescrit son médecin quelques mois plus tôt et dont elle avait conservé la boîte dans le tiroir de sa table de nuit. C'est juste une affaire de stress, se dit-elle. C'est d'ailleurs ce qu'on lui répond depuis toujours dès qu'elle essaye d'évoquer ses problèmes. Elle essaye alors de se rendormir. Elle doit absolument être en forme demain, pour ses épreuves de rattrapage. Elle ne peut pas se permettre d'échouer et de décevoir ses parents encore une fois. Mais rien n'y fait. Les douleurs sont de plus en plus fortes, insoutenables. Au point qu'elle se résigne à appeler sa mère au secours. Celle-ci, dans un premier temps, semble incrédule. « Qu'est-ce que tu as encore inventé ? Tu es vraiment impossible ! Mais qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu pour avoir une fille comme toi ! ». Néanmoins, devant les larmes manifestement non feintes de sa fille, elle se décide à appeler les urgences. Le médecin, arrivé quelques minutes plus tard, se montre surpris. A la palpation, il découvre la présence d'une masse à la hauteur de l'estomac. « Tu as mal quand je te touche là ? », demande-t-il à Karine. « Non, pas du tout », lui répond-elle. « C'est grave, vous croyez ? ». Karine a peur. « Je vais mourir ? ». Le médecin, un homme d'une cinquantaine d'années, manifestement expérimenté mais hésitant tout de même, la rassure. « Bien-sûr que non. Mais il va falloir procéder à des examens. ». Les parents de Karine commencent alors à prendre conscience de la gravité de la situation dans laquelle se trouve leur fille. Et à admettre qu'elle n'est pas forcément une simulatrice. Sur les conseils du médecin, ils acceptent de la conduire immédiatement aux urgences de l'hôpital pour y subir les examens qui s'imposent.
L'attente aux urgences est extrêmement longue, ce qui accroit encore l'inquiétude de Karine et de ses parents. Le service est, comme il se doit, submergé. Infirmières et aides-soignants font ce qu'ils peuvent pour rassurer tout le monde. Mais Karine, allongée sur un brancard, doit tout de même attendre près de deux heures avant d'être examinée par un interne manifestement débordé. Celui-ci est à ce point fatigué qu'il semble même avoir du mal à articuler. Il prend malgré tout le temps d'écouter Karine et ses parents. Dès lors, la lourde mécanique hospitalière s'enclenche, et les examens se succèdent au gré des disponibilités. D'abord, l'échographie abdominale qui confirme la présence d'une masse au niveau de l'estomac. Puis la fibroscopie gastrique. Celle-ci révèle la présence d'une masse de cinq centimètres de cheveux entrelacés, imposant une intervention chirurgicale rapide : le trichobézoar.
Diagnostic
La trichillomanie touche environ 1 personne sur 100. La personne atteinte éprouve le besoin compulsif et la pulsion d'enrouler ses cheveux autour de ses doigts et de les arracher.
La personne concernée peut s'arracher également les cils ou sourcils, les poils des bras, des jambes ou du pubis. Elle ressent le besoin incontrôlable de s'arracher des cheveux un à un ou par mèches entières, éprouve peu de douleurs et souvent beaucoup de plaisir.
La trichillomanie provoque ainsi une perte de cheveux plus ou moins importante selon son intensité mais également parfois des blessures du cuir chevelu. La trichophagie se caractérise par la consommation de cheveux humains pouvant provoquer des complications graves si elle n'est pas diagnostiquée et traitée rapidement. Les personnes concernées sont généralement atteintes de trichillomanie. La personne peut manger le bulbe du cheveu, sa racine, ou le cheveu en entier.
Les personnes qui souffrent de trichophagie mangent généralement leurs cheveux, mais il peut exceptionnellement se produire que certaines d'entre elles mangent les cheveux d'autres personnes.
Ce trouble peut provoquer des complications parfois sévères. Les personnes ingèrent les cheveux qu'ils ont tirés et les avalent. Lorsque ce geste s'effectue très souvent, cela peut provoquer exceptionnellement la formation d'une boule de poils appelé le trichobezoar.
Le trichobezoar peut n'entrainer pendant de longues périodes aucune manifestation ou provoquer de banales douleurs gastriques, des nausées ou des vomissements.
Mais il arrive que parfois le trichobezoar entraine des complications plus sévères comme par exemple une hémorragie digestive, une occlusion intestinale ou une perforation digestive responsable d'une péritonite.
Une échographie abdominale et une fibroscopie oeso-gastro-duodénale permet de mettre en évidence le tichobezoar, masse de plusieurs centimètres faite de cheveux entrelacés. Une intervention chirurgicale consistant à enlever cette masse permet le plus souvent une guérison. Mais une prise en charge psychiatrique s'impose obligatoirement ensuite.