Des cris dans la nuit
Ce samedi-là, en sortant de son travail à la maison de retraite d'Enghien-les-Bains, Alvine se dit qu'elle n'a pas envie de rentrer chez elle directement. Elle a besoin de voir du monde, de se mêler à la foule, de faire la fête, de s'amuser. Elle décide de s'arrêter aux Halles. Le samedi, il y a toujours de l'animation. Elle se paiera un hamburger, peut-être une toile et après, elle verra bien.
À 24 ans, Alvine affiche une silhouette élancée de mannequin. Ses longues jambes interminables lui donnent une démarche aérienne qui attire sans conteste les regards masculins, surtout lorsqu'elle porte une robe très courte comme aujourd'hui. Sa peau très sombre, presque noire, lisse comme le bois d'ébène, fait ressortir l'éclat vif de son regard et de ses dents d'un blanc sans défaut.
Grâce au soutien de la religion, elle a réussi à surmonter les terribles difficultés qu'elle a connues à son arrivée en France, quand elle avait débarqué du Sénégal sans un sou en poche. Mais toute cette période n'est plus qu'un lointain souvenir qu'elle veut s'empresser d'oublier. Elle exerce désormais la profession d'aide soignante et, pour la première fois, elle bénéficie d'un salaire régulier, d'un vrai travail. Ce coup-ci, elle a enfin l'impression d'être sortie d'affaire.
Elle habite une chambre meublée, dans un petit hôtel de la rue des Trois-Couronnes, dans le XIe arrondissement de Paris, à peu près à mi-chemin entre Belleville et la place de la Bastille. Certes, les dimensions de la pièce sont minuscules, le mobilier réduit à sa plus simple expression, et le confort rudimentaire : juste un lavabo dans l'angle de la fenêtre, les toilettes sont sur le palier. Mais, elle s'y sent bien. Elle est chez elle. Elle n'a jamais vécu ça auparavant.
Son casque toujours vissé aux oreilles, Alvine descend, de sa démarche chaloupée, à la station Châtelet. Elle commence par s'offrir une généreuse portion de poulet frit au « Kentucky Fried Chicken » du boulevard Sébastopol. Elle déambule ensuite dans les rues avoisinantes, en regardant distraitement les vitrines illuminées. À vrai dire, elle ne sait pas trop quoi faire. Elle n'a pas encore envie de rentrer, mais se demande où aller. C'est alors que, saisie d'une impulsion subite, elle pousse la porte d'un bar où l'on joue au karaoké, situé quasiment à l'angle de la rue de Rivoli. Une foule compacte se presse autour d'une scène exiguë où les consommateurs se relaient pour pousser la chansonnette chacun leur tour. Presque malgré elle, Alvine est propulsée par un serveur où sont déjà installés plusieurs convives. Parmi eux, un homme appelé Jean-René. Avec son Perfecto, ses manches largement relevées sur ses avant-bras tatoués, il cultive une allure de petite frappe au grand cœur. Aussitôt, la conversation s'engage entre eux. Il lui présente ses copains, de Sarcelles comme lui. Elle apprend qu'eux aussi viennent ici pour la première fois.
Jean-René lui offre plusieurs verres. À la fin de la soirée, elle se sent un peu ivre. Sans vraiment réfléchir, elle lui propose de rentrer avec elle à son hôtel. Il accepte aussitôt.
L'entente entre eux est immédiate. Au point que, dans la semaine qui suit, ils décident de s'installer ensemble, dans la chambre d'Alvine. Jean-René ramène de Sarcelles son modeste paquetage, quelques vêtements, jeans, t.-shirts, bleus de travail, plus une poignée de revues de moto et des altères de culturiste qui disparaissent sous le lit pour ne plus en ressortir. Il devient très vite populaire dans tout l'hôtel, en raison de ses talents et de son adresse pour les réparations en tout genre.
Alvine est très amoureuse. Cette rencontre signifie pour elle bien plus qu'elle ne peut l'avouer. Et puis, Jean-René est tellement gentil, tellement serviable. Il la couvre de divers cadeaux : des boucles d'oreilles fantaisie, une ceinture en cuir doré, du parfum. Pendant quelques mois, c'est l'amour parfait.
Malheureusement, cette période d'euphorie va être de courte durée. Tout bascule le jour où Jean-René perd son emploi. Il se retrouve brutalement au chômage à la suite d'une engueulade avec son patron. Totalement désœuvré, sans contrainte horaire, il renoue vite avec les habitudes de zonard de son adolescence tumultueuse.
Alvine s'inquiète de ce qui n'est, ni plus ni moins, qu'un retour à la délinquance. Impuissante, désemparée, elle prie beaucoup. Mais cela ne lui apporte qu'un soulagement momentané. De toute façon, elle n'a guère de moyens d'agir, de solutions à offrir. D'autant que Jean-René se braque, refuse de l'écouter, l'accusant de se mêler de ce qui ne la regarde pas. Elle songe même à le quitter, à déménager, à trouver un autre logement. Mais elle n'en a pas le courage.
C'est alors que la jeune femme apprend qu'elle est enceinte de deux mois. Compte tenu de l'irrégularité de ses règles, elle ne s'était pas inquiétée de leur retard. Pourtant, le fait est là, indubitable. Le médecin est formel.
Quand elle lui annonce la vérité, Jean-René entre dans une colère folle. Il hurle, renverse la table, lance une bouteille de vin contre le mur, dont le contenu se répand sur le papier peint. Il n'est pas question qu'elle garde cet enfant. Il ne veut pas d'un « môme ». Il a bien assez de s'occuper de lui-même.
Alvine est désespérée. Elle pense même à avorter. Mais son éducation chrétienne lui interdit une telle démarche. Elle sait qu'elle n'a pas le droit d'attenter à la vie qui se développe déjà en elle, que c'est considéré comme un crime. Elle se sent perdue.
Pendant plusieurs jours, Jean-René disparaît. Alvine craint de l'avoir perdu à tout jamais. Elle se dit qu'elle préférerait mourir. Encore une fois, seule la religion l'empêche de recourir au suicide. Elle commence, elle aussi, à boire beaucoup. L'abrutissement dans l'alcool lui procure le soulagement qu'elle ne parvient plus à trouver ailleurs, pas même dans la prière. Mais elle est bientôt incapable de se lever le matin pour aller travailler. Jean-René finit par la quitter.
Alvine en est maintenant au quatrième mois de sa grossesse. L'échographie pratiquée à l'hôpital montre un petit garçon qui se développe tout à fait normalement. Malgré cela, la jeune femme sombre dans une profonde dépression. Ce bébé qui grandit en elle, c'est un étranger. Elle n'en veut pas, le rejette de toute son âme, de tout son corps, de toute sa force. Pour tout dire, elle n'éprouve aucun instinct maternel. Cette fois-ci, c'est décidé, elle avortera. Mais les médecins lui expliquent qu'il est trop tard, que ce n'est plus possible, qu'elle n'a plus le choix et doit mener cette grossesse à son terme.
Alvine envisage alors à nouveau le suicide. Elle est prête à tout, même à mourir, pour ne pas donner naissance à cet enfant. Elle s'enferme chez elle, ne voit plus personne, en dehors de sa voisine de palier.
À la fin du septième mois, Alvine est au plus mal. Sa voisine s'en rend compte et appelle un médecin en urgence. Elle a peur que la jeune femme commette une bêtise.
En pénétrant dans la pièce, le jeune homme ne peut cacher sa surprise devant le spectacle qui s'offre à lui : les volets à demi fermés en plein après-midi, le désordre indescriptible, les couverts sales empilés dans le lavabo, les ordures ménagères accumulées sur le rebord de la fenêtre. Au demeurant, le discours d’Alvine trahit rapidement d'évidentes tendances suicidaires. Le médecin réalise bientôt qu'il ne peut laisser la jeune femme dans cet état. Il suggère une hospitalisation, sous le prétexte d'une légère poussée de tension, d'ailleurs réelle. Alvine n'oppose aucune résistance. Elle semble même soulagée qu'on la prenne en charge.
La jeune femme va être hospitalisée trois semaines consécutives. Toute inquiétude concernant le bébé est tout de suite écartée ; son développement s'avère naturel. En revanche, la future maman apparaît très abattue. Un psychiatre commence à venir la visiter régulièrement. Au début, elle est très réticente.
Puis, peu à peu, elle se met à parler, à évoquer sa vie, son enfance au Sénégal et surtout son arrivée à Paris. Pour la première fois peut-être, elle se livre totalement.
À force de se libérer ainsi, Alvine finit par y voir plus clair et prend une décision d'importance : elle accouchera sous X et abandonnera le bébé. Elle refuse qu'il connaisse la misère. Sa misère. Et surtout, elle souhaite ainsi le protéger de ses envies de se supprimer, voire de le tuer.
Six jours après son accouchement, Alvine quitte la maternité. L'enfant, baptisé Philippe par une infirmière, est gardé encore une petite semaine dans le service. Puis il est placé dans une pouponnière où une « maternante », une mère de substitution, s'occupe de lui. Il y séjournera au moins trois mois. C'est la durée du délai légal pendant lequel la maman légitime est autorisée à renoncer à sa décision d'abandon. C'est seulement au-delà qu'il pourra être adopté par une famille d'accueil.
Pendant les deux ou trois premières semaines, et même si elle ne vient jamais le voir, Alvine s'informe par téléphone de la santé de son fils. Puis, brutalement, ses appels cessent. On n'entendra plus jamais parler d'elle.
Alors qu'il vient de fêter ses deux mois, Philippe est hospitalisé en urgence. La « maternante », inquiète de son agitation et de ses pleurs continus que les câlins habituels et les biberons d'eau sucrée ne parviennent pas à calmer, a alerté les médecins qui craignent une invagination1 intestinale aiguë. Fort heureusement, un lavement baryté élimine ce diagnostic. En dehors de quelques coliques, fréquentes chez le nouveau-né, le bébé se porte apparemment bien. Il retourne à la pouponnière au bout de cinq jours.
Cependant, à compter de cette date, la « maternante » a toutes les peines du monde à l'alimenter. Car s'il accepte sans problème la nourriture, c'est pour la rejeter aussitôt. De plus, il pleure beaucoup et dort très peu. Il balance sa tête pendant de longs instants sans raison apparente, et semble refuser toute communication : il est presque impossible de capter son regard. C'est un enfant apathique, hypotonique, dont le comportement léthargique paraît traduire une infinie tristesse, un désarroi profond. La « maternante » et l'aide-puéricultrice sont soucieuses : il ne répond pas à leurs sollicitations quand elles le bercent dans leurs bras, sa mimique est pauvre, il bouge peu, comme alourdi. Les repas sont mornes et s'achèvent souvent par des vomissements.
À quatre mois exactement, Philippe sombre dans une phase d'anorexie quasi totale. Cela devient un enfer, car il régurgite toute nourriture aussitôt après l'avoir avalée. Chaque biberon est suivi de spasmes entrecoupés de sanglots irrépressibles. Ce bébé souffre à coup sûr. Il perd du poids rapidement, se déshydrate, son corps est mou, presque inerte ; ses yeux sont cernés, il n'urine plus et sa tension a baissé. Une brusque montée de température à 39° impose une hospitalisation immédiate. Cet enfant souffre d'un trouble psychologique sévère et se laisse mourir peu à peu dans une immense détresse morale.
C'est alors que les médecins ont l'idée de contacter un psychanalyste qui démarre une étude sur les nourrissons en difficulté. On lui remet aussitôt le dossier du petit garçon, où sont consignés ses antécédents, les hospitalisations de sa mère pendant sa grossesse jusqu'à ses ennuis les plus récents.
La séance se déroule à l'hôpital, dans un discret bureau du dernier étage, sous les combles. Les murs sont nus, le décor impersonnel, le mobilier sommaire. Le bébé, qui hurle toujours, est sur les genoux de la « maternante ». Assis derrière son bureau, face à lui, le psychanalyste commence alors à lui parler doucement, comme à un adulte. Il lui explique que sa mère a dû le quitter car elle ne se sentait pas capable de l'élever seule, mais qu'elle a pris régulièrement de ses nouvelles. Si aujourd'hui elle s'est arrêtée, c'est parce que ça lui faisait trop mal et que chaque appel provoquait un terrible déchirement en elle.
« Mais, ajoute-t-il, ce n'est pas parce qu'elle ne t'aime pas, bien au contraire, et tu ne dois pas lui en vouloir ».
Peu à peu, le bébé se calme. Comme s'il écoutait et comprenait son interlocuteur. Il le suit des yeux. C'est la première fois qu'il se comporte ainsi, qu'il sort de sa torpeur, de son inertie coutumière.
Le médecin décide d'avancer davantage. Il expose alors à l'enfant bien des correspondances troublantes : s'il est tombé malade à l'âge de deux mois, c'est qu'à ce stade de sa grossesse, au deuxième mois précisément, sa maman a souhaité mourir. Et si, maintenant, il ne se sent pas bien, s'il refuse de manger, s'il pleure tout le temps, c'est un peu pour la même raison, puisque après quatre mois, sa maman a voulu avorter.
Philippe, qui criait encore de temps à autre, se tait alors complètement. Un peu comme s'il avait besoin de réfléchir. En tout cas, cesser de pleurer aussi longtemps ne lui était pas arrivé depuis presque quinze jours. Cette séance se termine donc sur une note d'espoir.
Le psychanalyste, fort de cette étape initiatique, revoit Philippe deux fois en quelques jours. Peu à peu, ses crises de larmes s'espacent, et il recommence à s'alimenter normalement, souriant de nouveau, sauvé de cet état dépressif qui aurait pu lentement mais sûrement lui être fatal.
Diagnostic
À dix jours, Philippe a été confié à une pouponnière, lieu d'accueil pour les enfants de moins de 3 ans, confiés à l'Aide sociale à l'Enfance (ex-Assistance publique). Sa maman avait pris la décision d'accoucher sous X. L'article 47 du Code de la Famille et de l'Aide sociale accorde à toute femme le droit de mettre au monde un enfant sans décliner son identité, afin d'assurer le secret de sa naissance. Cette disposition légale est appelée « accouchement sous X ». Les parents géniteurs disposent alors de trois mois pour se rétracter. Le nouveau-né devient ensuite pupille de l'État et adoptable après l'avis du conseil de famille.
Le bébé, gardé jour et nuit dans une pouponnière, où interviennent puéricultrices, infirmières, est très bien traité ; la « maternante » joue le rôle de mère de substitution.
Philippe a vécu de nombreux traumatismes : séparé de sa mère, il a dû subir une première hospitalisation, puis une seconde à l'âge de quatre mois. Les pédiatres sont désemparés, car si les examens complémentaires s'avèrent normaux, cet enfant souffre pourtant. La médecine classique impuissante décide d'avoir recours à un psychanalyste. L'apport d'une telle thérapie à la pédiatrie est de plus en plus fréquente, surtout lorsqu'il s'agit de problèmes difficiles à résoudre. Les praticiens traditionnels s'y montrent de plus en plus ouverts. Les pédopsychiatres, spécialisés dans la psychopathologie des nourrissons, ont suivi une formation psychanalytique tant sur les adultes que sur les enfants. Leurs connaissances leur permettent de comprendre les processus de détresse au-delà de leur expression extérieure. Ils déchiffrent le vocabulaire du bébé. Or, pendant des années, nous ne lui avons attribué aucun sentiment, nous n'avons pas « écouté » son langage. Le nouveau-né existe, pense, entend, éprouve certaines douleurs bien plus qu'on ne l'imagine, et ce, bien avant la naissance, au stade fœtal.
L’idée reçue qui veut qu’un bébé ne comprenne pas les paroles des adultes est encore très tenace.
Françoise Dolto pionnière de la psychanalyse des enfants en France découvre très rapidement que « le bébé est une personne ». Il est en effet tout à fait capable d’entendre des mots et des expressions très précises. Lors d’une séance, le psychanalyste peut lui parler comme à un adulte et nous sommes surpris, de constater des réactions étonnantes des bébés au cours de ces rendez-vous : ils écoutent, regardent le praticien, s’arrêtent de pleurer à des moments très précis et très forts d’une intervention. Certains parents sont souvent étonnés de constater qu’après la première séance leur bébé s’est transformé, qu’il pleure de moins en moins…
Le psychanalyste appréhende ce qui a précédé les troubles actuels et remonte jusqu'avant la période de l'accouchement, à savoir sa vie intra-utérine. Après avoir consulté le dossier sur les antécédents personnels et familiaux du bébé, il fait appel à la « maternante » pour lui fournir des informations nécessaires sur le comportement de l’enfant, les contacts plus ou moins nombreux qu’il a eus avec sa mère et le cas échéant les raisons de l'hospitalisation.
Puis, il s'exprime face au bébé comme s'il parlait à un adulte. Il est tout à fait surprenant, incroyable même de constater le niveau d'intelligence d'un nouveau-né alors qu'il ne maîtrise pas le langage.
Ici, la séance initiatique met l'accent sur un événement primordial de sa vie intra-utérine, quand sa mère, enceinte de quatre mois, souhaitait avorter et se tuer. Car c'est justement à l’âge de quatre mois qu'il a été hospitalisé pour une altération de son état général. Il voulait mourir et mettait dangereusement en péril sa santé.
Le psychanalyste évoque également la rupture avec sa mère. S'il lui explique qu'il ne la verra plus jamais, il souligne qu'elle l'aimera toujours et restera sa maman. Il évite ainsi les non-dits à l'origine de bien des symptômes. La séance autorise une interprétation des souffrances (les vomissements, les pleurs, la tristesse, le ralentissement, l'hypotonie).
D'autres signes très variés expriment aussi bien une difficulté psychologique d'un nourrisson : l'eczéma, l'asthme, les infections à répétition, la diarrhée, la constipation, les coliques, le retard de croissance. Ces manifestations physiques peuvent être la représentation des désordres psychiques, conséquences des expériences affligeantes passées.
Grâce à l'abord psychanalytique, l'état de notre sujet n'a pas empiré ; il a compris ce qu'avait été sa vie jusqu'alors, qui était sa mère, pourquoi elle l'avait abandonné. Mais il est nécessaire de le suivre pour le conduire vers une adoption réussie, et, quoi qu'il en soit, on ne saurait préjuger de son avenir.
Reconnaître et déterminer les appels de souffrance d'un bébé, voilà qui facilite son développement. Les ignorer, en revanche, risque d'aboutir à une aggravation de son état général.