Un curieux accent
Sa dernière année d'enseignement ! Janice attend avec impatience ce 30 juin 1994, date officielle de sa retraite, jour où elle pourra enfin remballer ses craies, sa blouse et ses instruments de géométrie. Elle l'a pourtant aimé, ce métier qui lui a apporté bien des satisfactions. Mais, à 63 ans, elle en a assez. Ces adolescents qui la dépassent de deux têtes, elle ne les comprend plus. Elle a du mal à les supporter, avec leurs tenues dépenaillées, leurs casquettes qu'il est impossible de leur faire ôter et leur langage codé. Il y en a même qui assistent à ses cours de mathématiques le casque du baladeur branché sur les oreilles.
Chaque matin, en se levant, elle coche les jours sur le calendrier affiché dans sa cuisine, à la manière d'un prisonnier dans sa cellule. On est en février. Encore cent vingt-huit jours avant la « quille ». Parfois, il faut vraiment qu'elle se pousse pour prendre son métro jusqu'au centre de Brooklin. Et quand elle approche des grilles du lycée, Janice doit se retenir pour ne pas rebrousser chemin, en voyant cette masse de gamins qui lui fait l'effet d'une meute hurlante. Le soir, il lui arrive de pleurer longuement en rentrant, dans son petit appartement de Brooklin Heights. La lassitude. L'écœurement. Une forme de dépression, sans doute. Son époux, Harry, a bien tenté, à plusieurs reprises, de la convaincre de s'arrêter, mais elle ne veut rien entendre. Ce serait trop bête, dit-elle, de capituler si près du but. Après tout, elle a bien réussi à tenir jusque-là. Elle ne va pas renoncer pour les trois ou quatre mois qui lui restent à faire. C'est avant qu'il aurait fallu y songer, quand on lui avait proposé ce boulot dans l'édition, voilà vingt ans de cela. À l'époque, elle n'avait pas osé, ne s'en sentait pas capable. Et puis, elle ne pouvait pas prévoir que les choses deviendraient si dures.
Mais, en dehors de ces moments d'abattement, Janice se porte comme un charme. Elle n'a jamais connu le moindre problème de santé. Son seul souci est une tension un peu élevée, qu'elle fait surveiller régulièrement par son médecin. Elle a toujours pris soin de sa personne, pratiquant assidûment la marche à pied et la natation. Du coup, elle a su éviter l'embonpoint qui gagne tant de personnes de son âge. Elle va chez le coiffeur chaque semaine et arbore une chevelure impeccablement brune. Mais elle ne tient pas pour autant à passer pour une gamine et a opté, depuis longtemps, pour les talons plats et les tailleurs stricts, dans les bruns ou les roux.
Pourtant, ce matin-là, Janice se réveille dans un état étrange. Elle est épuisée et a un mal fou à sortir du lit. Ses membres semblent engourdis. Quand elle arrive devant le miroir de sa salle de bains, accroché au-dessus du lavabo, elle est effrayée : son visage est complètement déformé. Son œil droit est à moitié fermé, sa lèvre relevée du même côté. Elle tente alors d'ouvrir le robinet pour se rafraîchir, mais en est incapable : son bras droit, rigide, plié en deux, refuse de lui obéir. Une vision fulgurante lui traverse l'esprit soudainement : celle de sa grand-mère, victime d'un accident vasculaire cérébral, qu'elle avait retrouvée dans un état comparable alors qu'elle était encore adolescente.
Du coup, Janice panique, retourne péniblement jusqu'à la chambre pour secouer son mari qui dort encore. Elle voudrait crier, mais n'y arrive pas. Elle a même du mal à parler. Harry, surpris en plein sommeil, pousse un cri en la voyant. Puis, reprenant ses esprits, il s'évertue maladroitement à la rassurer, tout en empoignant le téléphone posé sur la table de nuit. Le médecin ne va pas tarder à arriver, lui dit-il pour la calmer.
Assise dans un fauteuil du salon, enveloppée dans sa robe de chambre, Janice semble peu à peu récupérer. Son visage retrouve progressivement son apparence habituelle, et elle parvient de nouveau à bouger son bras. Quand le médecin sonne à la porte, elle est tout à fait calme. Elle le reconnaît immédiatement. À cela près qu'elle se met aussitôt à lui parler dans une langue inconnue, ressemblant étrangement à l'allemand. Harry en est le premier surpris : autant qu'il sache, sa femme ne connaît pas un mot de cet idiome et n'a jamais mis les pieds en Allemagne. Janice est, en fait, victime du syndrome de l'accent étranger.
Diagnostic
Le syndrome de l'accent étranger est une anomalie rare qui peut survenir dans plusieurs types de lésions neurologiques atteignant l'hémisphère gauche, dans la région du lobe frontal qui contrôle la parole et les mouvements fins de l'articulation.
Le syndrome de l’accent étranger, ou foreign accent syndrome FAS, correspond à un type d’aphasie rare, provoquant une modification de la prosodie, donnant à la personne qui écoute le patient concerné l’impression d’entendre un accent étranger.
La prosodie décrit les sons du langage au niveau de l’énoncé du mot ou d’une phrase. Elle évalue les variations de l’intonation et de l’accentuation de la durée syllabique ainsi que l’intensité et la hauteur de la mélodie. La prosodie permet l’observation du rythme, du débit et des pauses.
Le syndrome de l'accent étranger est souvent lié à des traumatismes cérébraux mais également à d’autres lésions cérébrales comme par exemple un accident vasculaire, une migraine ou une sclérose en plaques. L’hémisphère gauche est la zone cérébrale qui gère les aspects sémantiques du langage concernant les mots et leur signification.
Les lésions cérébrales impliquées sont celles qui interviennent dans la préparation et l’exécution des performances motrices primaires permettant d’élaborer un discours audible.
Citons le cas d'un Tchèque qui s'est mis à parler avec un accent polonais, d'un Norvégien avec un accent suisse, d'un Anglais parlant chinois, d'un Américain parlant allemand… Le patient atteint parle en fait sa langue d'origine, mais un trouble de l'articulation provoqué par l'accident neurologique (accident vasculaire, traumatisme…) donne le sentiment d'une langue nouvelle. Cette anomalie peut s'observer isolément ou s'accompagner d'autres troubles neurologiques (paralysie partielle ou totale…).
Citons également plus proche de nous le cas de cette femme britannique qui a présenté un syndrome de l’accent étranger évoquant la langue chinoise suite à une crise de migraine.
La sensation d'entendre une langue étrangère peut provenir de différents troubles de la parole : le sujet peut rajouter des accents à des endroits différents, rallonger les voyelles, changer la sonorité des consonnes. L'évolution de cette perte d'accent dépend de la gravité de l'accident neurologique et des possibilités de récupération du patient. Une rééducation orthophonique peut aider à récupérer plus rapidement son accent d'origine.
Une équipe belge découvre en 2011 deux cas de personnes présentant ce syndrome depuis leur enfance sans présenter d’antécédent neurologique, ni psychiatrique.
Une autre anomalie neurologique, la négligence spatiale, a récemment attiré mon attention. Ce trouble est dû à une lésion de l'hémisphère droit qui néglige la moitié gauche de l'espace. Les patients ne peuvent alors pas manger toute la moitié gauche de leur assiette car il leur est impossible de la visualiser. S'il existe vingt personnes dans une pièce, ils ne verront pas celles qui se situent sur la moitié gauche.