Déjà vu

Analyste financier pour le compte d'une filiale d'une grande banque américaine, Marc travaille à Paris, dans le quartier d'affaires de La Défense. Il habite le 11ème arrondissement, un petit studio d'une vingtaine de m² que ses parents lui avaient acheté quand il était « monté » faire ses études dans la capitale. Pourtant, chaque vendredi, en fin d'après-midi, Marc se rend en métro jusqu'à la gare de Lyon. Généralement, il arrive juste à temps pour sauter dans le TGV de 19h07 à destination d'Avignon. Il part rejoindre sa femme, Agnès, qui travaille dans l'événementiel et a réussi à décrocher un CDI au bureau d'organisation du célèbre festival de théâtre. Certains vendredi soir, il se sent véritablement épuisé et s'endort à peine quelques minutes après le départ du train. Mais à l'arrivée, il y a le soleil et surtout Agnès et la jolie maison qu'elle a réussi à louer sur l'île de la Barthelasse, face aux remparts.

Du fait de ses responsabilités, Marc est effectivement contraint à un rythme de travail extrêmement soutenu. Les banques américaines, surtout en ces temps de récession, ne font pas de cadeau et, s'il veut conserver son emploi, il doit accepter des horaires qui avoisinent les dix heures consécutives chaque jour.

 

Il y a quelques temps déjà, six mois approximativement, Marc a connu une première alerte. Un matin, il est carrément incapable de se lever. Son état d'épuisement est tel qu'il lui paraît totalement impossible de sortir de son lit, de mettre ne serait-ce qu'un pied à terre. C'est à peine s'il peut ouvrir les yeux. Ses paupières sont collées comme par un fil de plomb. Au bout de plusieurs minutes d'effort, Marc parvient tout de même à se redresser. Mais il ne tient quasiment pas sur ses jambes. Il titube comme s'il était ivre et les quelques pas nécessaires pour se rendre à la salle de bain l'épuisent littéralement. Lui, d'habitude toujours partant, toujours fringuant et dynamique, ne se reconnaît plus. Il a carrément l'impression d'être un vieillard. Une douche rapide le ragaillardit quelque peu et il réussit à enfiler un jean et un tee-shirt pour se rendre au cabinet médical qui se trouve au coin de la rue, juste au pied de son immeuble. Le médecin qui le reçoit diagnostique ce qu'il appelle un « burn out » et propose de lui prescrire un arrêt de travail de 10 jours, le temps nécessaire, selon lui, pour qu'il se requinque, se remette sur pied. Marc essaie bien de protester, «vous comprenez, pour mon travail, ce n'est pas possible », mais finit par se rendre aux arguments du médecin. Ce dernier lui prescrit également des antidépresseurs, après que son patient lui a révélé combien son travail pouvait être exigeant, voire épuisant. Toutefois, Marc décide de ne rien en dire à Agnès. Il ne veut pas l'inquiéter. Elle culpabilise déjà assez comme ça, à l'idée de lui imposer tous ces trajets, chaque semaine.

 

C'est trois mois plus tard à peu près que Marc ressent pour la première fois cette curieuse impression qui ne va quasiment plus le quitter par la suite. Nous sommes vendredi et la foule, comme d'habitude, se presse sur les quais de la gare de Lyon, qui courant après son train de banlieue, qui après son TGV. Et c'est justement au milieu de cette foule qu'il croit reconnaître une femme. Âgée d'une quarantaine d'années, elle est accompagnée d'une adolescente un peu ingrate, un peu boulotte, sa fille probablement. Mais ce n'est pas cette dernière qui attire l'attention de Marc. Non, c'est cette femme en tailleur bleu, un imperméable jeté sur les épaules. D'où la connaît-il ? De son travail ? À moins qu'il ne l'ait rencontrée dans un bar ? Ou la femme d'un collègue, présente lors d'un arbre de Noël de la boîte ? Mais non, c'est autre chose. D'ailleurs, quand ses yeux se penchent sur le sac de voyage que la femme tient à la main, il le reconnaît également. Voilà, c'est ça. C'est une voyageuse qu'il a dû déjà croiser lors de ces navettes entre Avignon et Paris. Il ne peut y avoir d'autre explication sensée. Et pourtant, il est persuadé de la connaître mieux que ça. Durant quelques instants, il reste là perplexe, les bras ballants, comme hypnotisé. Il se sent même un peu sonné. Il faut dire que la semaine a été rude, une fois encore, et que Marc n'aura pas trop de son week-end pour recharger ses batteries. Finalement, il a tout juste le temps de se ressaisir et de sauter dans son wagon avant que les portes automatiques ne se referment. Quelques minutes plus tard, il dort à poing fermé dans son fauteuil de première classe.

Un second épisode troublant, du même type, survient quelques semaines plus tard, mais, cette fois, lors d'un trajet en avion à destination de Frankfort. Pour des raisons professionnelles, Marc doit faire l'aller-retour dans la journée. À peine monté dans l'appareil, il reconnaît l'hôtesse à l'entrée. Pas de doute, tout en elle lui semble familier. Sauf qu'il est incapable de se rappeler son nom et de se présenter à elle. Si seulement il arrivait à se rappeler à quelle occasion ils se sont rencontrés… Mais voilà, impossible, rien ne lui revient. Quant à l'aborder, il n'en est pas question. Marc ne tient pas à passer pour le dragueur de service, le type un peu balourd qui n'a rien de mieux à faire que de tenter sa chance auprès de chaque fille qui passe. Mais, du coup, il reste là, planté dans le couloir, un peu hagard, à ne savoir que faire. Finalement, poussé par les autres passagers, il finit par rejoindre son siège dans lequel il s'effondre, en proie à une immense fatigue qui le saisit brutalement. Son voisin doit même le retenir, de peur qu'il ne tombe dans la travée. Mais l'avion à tout juste entamé son décollage qu'il s'endort déjà, totalement épuisé. Le phénomène se reproduit lors d'une balade en voiture avec Agnès. Le temps d'un week-end, celle-ci a décidé de lui faire découvrir le Lubéron qu'il ne connaît pas. Comme souvent, c'est Agnès qui conduit. Mais à peine se sont-ils engagés sur la route de Gordes que Marc a l'impression de tout reconnaître des paysages qu'ils traversent. Le chemin creux qui part sur la gauche, la chapelle sur le bord de la chaussée, le hameau de pierre sèche qui surplombe le champ de lavande, la falaise d'ocre à l'horizon, tout lui dit quelque chose. Pas de doute, il est sûr d'être déjà venu dans la région. Sauf qu'il serait bien incapable de dire quand et à quelle occasion. Une réunion de famille ? Le mariage d'un copain, peut-être ? Il ne saurait le préciser. Tout à sa conduite, Agnès ne remarque rien. Pourtant, Marc est comme figé sur son siège, le regard perdu dans le vide, le cou raide, le corps tendu. Ce n'est pas qu'il se sente mal, au contraire. À vrai dire, il éprouve même un certain plaisir à cette situation, une forme de jouissance. Non, c'est plutôt qu'il a du mal à garder les yeux ouverts tant, soudain, il est fatigué.

 

De retour à Paris, Marc a de nouveau cette impression lors d'un repas au restaurant, avec des collègues de bureau. Cette fois, c'est le couple de la table voisine qu'il est convaincu de reconnaître. Mais inutile de tenter de mettre un nom sur leurs visages, il en est proprement incapable. Au demeurant, ce n'est pas tellement que ça le chagrine vraiment. Comme lors de sa promenade avec Agnès, cela lui procure même une satisfaction, une forme de plaisir qu'il ne saurait trop expliquer mais qui s'apparente quasiment à un orgasme. Non, ce qui l'inquiète, c'est qu'il ressort à chaque fois de ces épisodes perclus de fatigue, comme moulu, rincé, essoré, pire qu'après une course en montagne ou une séance de cardio-training. De plus, à force de se répéter, à raison de plusieurs fois par semaine, et avec un rythme qui ne cesse de s'accélérer, ces incidents commencent à le troubler. Serait-il en train de devenir dingue ? À la fin, tout cela finit par devenir oppressant, inquiétant. D'autant que Marc ne veut absolument en parler à personne, pas même à Agnès. Au demeurant, comment pourrait-il expliquer des situations aussi invraisemblables ? Qui voudrait le croire ? Et puis il y a ce dernier épisode, lors d'un repas chez des amis d'Agnès, justement, dans une grande maison aux environs d'Avignon. À peine a-t-il mis les pieds dans le salon qu'il sait y être déjà venu. Il reconnaît la vaste cheminée, les fauteuils de velours rouge, le canapé, le kilim posé au sol et même les deux chats endormis dans leur corbeille d'osier. Cela cause en lui la montée d'un sentiment d'étrangeté mal défini. À vrai dire, à ce moment précis, il a même l'impression qu'il serait capable de prédire l'avenir. Cela est très fugitif, quelques instants à peine, peut-être une ou deux minutes au maximum. Mais Marc sent alors monter en lui une bouffée d'angoisse. Que lui arrive-t-il ? Il est comme perdu. C'est comme si la réalité lui échappait. Comme s'il n'était plus lui-même, comme s'il n'habitait plus son propre corps. Il a en quelque sorte la sensation d'être dépersonnalisé, étranger à sa vie, à son être, à tout ce qu'il a toujours été jusqu'alors. Soudain, il a très mal au ventre, se sent comme fébrile. Et brutalement, il perd connaissance.

Lorsqu'il reprend conscience, quelques heures plus tard, il est dans une chambre à l'hôpital d'Avignon. Agnès est assise dans un fauteuil, à côté du lit, et lui tient la main. Très rapidement, les médecins procèdent à un certain nombre d'examens. Ce sont eux qui permettent d'établir le diagnostic : Marc est atteint d'un phénomène de « déjà vu », secondaire à des crises d'épilepsie.

Diagnostic

Le déjà vu se définit comme la sensation d'avoir avoir déjà vu un lieu ou vécu une situation présente. Cet état provoque une sensation curieuse, agréable, magique, étrange et irréelle mais également accompagnée d'un sentiment d'inquiétude. La personne vivant un épisode de déjà vu éprouve la sensation de passer de « l'autre côté du miroir », d'une rencontre avec l'inconnu proche du paranormal. Ce phénomène s'observe davantage chez les personnes fatiguées et stressées ainsi que celles qui voyagent beaucoup. Près de 60 % de la population a déjà rencontré ce phénomène ne témoignant d'aucune pathologie.

Mais le déjà vu peut être provoqué également par l'épilepsie : les épisodes de « déjà vu » surviennent dans ce cas par série d'une dizaine d'épisodes se prolongeant pendant deux ou trois jours. Aucune manifestation n'apparait pendant environ deux mois puis les épisodes reviennent.

 

L’épilepsie témoigne d’une souffrance cérébrale provoquée par des décharges paroxystiques anormales correspondant à l’activation incontrôlée d’un grand nombre de cellules du système nerveux, appelées les neurones.

Les crises d’épilepsie se répètent à un rythme plus ou moins fréquent et de manière plus ou moins violente ou prolongée.

Les manifestations varient selon la région du cerveau atteinte : peuvent alors survenir par exemple des pertes de connaissance brutales, des absences, des troubles du comportement, des difficultés à parler, à voir ou à entendre, des mouvements anormaux ou des hallucinations auditives ou visuelles.

Les crises d’épilepsie se manifestent sous des formes très variées mais restent le plus souvent stéréotypées chez une même personne. Elles s’accompagnent de manifestations de l’électroencéphalogramme.

Les causes de l'épilepsie sont nombreuses et peuvent être principalement d'origine traumatique, tumorale, vasculaire ou infectieuse. L'aura épileptique correspond à un épisode épileptique au cours duquel il n'existe pas de perte de conscience. La personne reste consciente et garde un souvenir précis de la manifestation qu'il a vécue. Les auras épileptiques peuvent provoquer des manifestations très variables comme des hallucinations olfactive, visuelles ou cette impression de déjà vu. L’aura épileptique correspond à une crise partielle simple sans perte de connaissance.

 

L’aura peut annoncer la survenue d’une crise plus sévère. Selon le type de l’aura, il est possible de repérer la localisation de la zone cérébrale concernée. Le déjà vu témoigne dans ce cas de l'origine temporale de l'anomalie neurologique.

Les épilepsies du lobe temporal sont les formes les plus fréquentes d'épilepsies partielles. Les régions les plus profondes du lobe temporal comme l'hippocampe sont à l’origine de la crise épileptique

Le déjà-vu est provoqué par une dysfonction des cortex rhinaux, zones cérébrales situées sur la face interne du lobe temporal et à l'entrée de l'hippocampe et impliquées dans le processus de familiarité, qui permet de savoir qu'on a vu précédemment un visage ou une image par exemple. Une information nouvelle détectée par le cortex rhinal est signalée à l'hippocampe qui prend le relai et enclenche le processus de mémorisation. L'hippocampe, centre de régulation de la mémoire, joue un rôle important dans le processus de mémorisation mais également dans le rappel des souvenirs, permettant de les revivre comme si on y était.

La crise d'épilepsie provoque une anomalie entre le cortex rhinal et l'hippocampe : le cortex rhinal détecte une nouvelle scène visuelle par exemple, mais l'hippocampe ne peut pas la mémoriser du fait de la crise et se met dans la situation de sa seconde fonction, qui est de rechercher un souvenir et synchronise la situation vécue avec des souvenirs d'où cette impression de déjà vu et de revivre un événement connu, un souvenir…

Lorsque les épisodes de déjà vu disparaissent, certaines personnes sont parfois déçues de ne plus pouvoir ressentir un déjà vu.

La prise de certains médicaments antidépresseurs peut entraîner des épisodes d’épilepsie dans le cas où ces médicaments seraient prescrits lorsque le médecin diagnostique par erreur une dépression. Or certains médicaments antidépresseurs peuvent en effet entraîner des crises d’épilepsie, ce qui n’est pas vraiment indiqué chez une personne épileptique qui n’est pas traitée.